Souvenirs de Claude Bourgeois

Souvenirs de Claude Bourgeois
promotion 1955, Science, Saint-Cloud

Cloutiers chaptaliens, promotion 1955.

Cloutiers chaptaliens, promotion 1955.
De g. à d., arrière-plan : Bernard Labesse (ferme le groupe à g.), Gabriel Gohau, Serge Jard, François Lambinet, René Delépine, Jean Guern, Pierre Cassier.
De g. à d., premier plan : Claude Bourgeois, Jean Veslin, Jean-Claude Blois, Louis Lebris, Jean-Marc Francaz.

Rien ne me prédestinait à entrer dans notre prestigieuse école. Je suis issu d’une famille très modeste : mon père était ouvrier ajusteur à la SNCF et ma mère, cadette d’une famille de dix enfants, était ménagère ; aucun des deux n’avait le moindre diplôme, même si l’apprentissage SNCF avait donné à mon père une bonne compétence technique. C’est pourquoi, au départ, mon ambition se limitait à devenir artisan menuisier. Mais mes bons résultats scolaires d’une part, l’intérêt que me portait l’instituteur du cours moyen d’autre part, me firent accéder au collège classique de notre petite ville, qui accueillait chaque année, un ou deux élèves de mon école primaire ; c’est ainsi que je me retrouvai, en octobre 1946, à dix ans, dans la section la plus cotée du collège (section classique, option allemand), avec pour objectif le brevet des collèges. Mais mes résultats firent que le principal du collège poussa mes parents à me faire poursuivre mes études en seconde, où le surveillant général, Guy Vernier, et un professeur de maths, Raymond Carlier, ancien de Saint-Cloud (34 S SC), pour lesquels j’éprouve une profonde reconnaissance, représentèrent à mes parents qu’il serait dommage que je m’arrête en si bon chemin et que l’Ecole Normale d’Instituteurs du département m’offrait une voie de poursuite d’études, sans frais et à débouché garanti, donc parfaitement adaptée à notre situation. Il n’eut pas de peine à convaincre mes parents, car mon père, insatisfait de son métier, me répétait régulièrement : « Travaille mon fils, pour avoir une situation meilleure que la mienne ! » Cela tombait bien, car mes succès au collège avaient développé mes ambitions : j’étais maintenant tenté par la fonction de professeur de mathématiques. Reçu premier à l’Ecole Normale de Laon, je la quittai après deux ans, pour la section interdépartementale Mathématiques élémentaires de l’Ecole Normale de Douai, d’où sont issus beaucoup d’anciens élèves des ENS de Saint-Cloud, Fontenay et Cachan, notamment pour l’année 1953-1954, Jeannine Hénon, Thérèse Maldi, René Roussel, Marcel Ruytoor, Lucien Sellier et moi-même. Mais ma Terminale m’ayant fait comprendre, malgré ma mention B, que mes compétences en maths et mon goût pour cette discipline avaient des limites et désireux, pour des raisons familiales, d’aller vite, je me décidai à tenter d’entrer à l’ENS par la voie, moins redoutée, de l’option Sciences Naturelles, avec l’intention de choisir la section Sciences physiques, en entrant à l’Ecole, si j’y parvenais. Le fait que mes parents habitaient Château-Thierry, une petite ville de la grande banlieue parisienne, et mes résultats au bac firent que j’eus la chance d’être admis à Paris, au lycée Chaptal.

À Chaptal

J’entrai donc au 1er octobre 1954 dans la classe préparatoire à Saint-Cloud-Sciences naturelles de ce lycée. A vrai dire, le cadre et le régime de ce lycée à cette époque étaient assez rébarbatifs, à côté de ce que j’avais connu dans les Ecoles normales de Laon et Douai. Le lycée Chaptal, construit en contrebas du boulevard des Batignolles et de la rue de Rome, près de la gare Saint-Lazare, était alors une espèce de caserne, avec des cours bitumées sans la moindre verdure, un grand nombre de classes des différents cycles et donc de nombreux élèves. Le régime était austère et la journée longue, sans autre distraction que de bavarder avec les copains dans la cour ou dans la salle qui nous était affectée. Mais l’atmosphère de notre classe était bonne, car nous étions presque tous sortis du même moule, l’Ecole normale d’instituteurs, et nous avions tendance à rester entre nous et à passer nos inter-cours à bavarder dans la salle où avait lieu l’essentiel de notre enseignement. C’est ainsi que je discutais souvent de photographie avec mon voisin Paul Berreur, aussi passionné que moi. L’un d’entre nous, Gabriel Gohau, nous amusait en dessinant au tableau des caricatures de nos professeurs, ainsi que de personnalités politiques, et aussi en croquant les évènements qui nous concernaient : les inondations à Chaptal en 1955, la « décompression » d’après concours, etc., des dessins très réussis dont nous avons gardé des traces photographiques. Nous formions, tout au moins les internes, un groupe très soudé. Malgré tout, j’avais eu un certain temps des rapports un peu tendus avec le « carré » (redoublant), qui occupait la fonction de trésorier, consistant à rassembler des fonds pour organiser, en fin d’année, un repas de classe auquel étaient traditionnellement invités les professeurs. L’ambition était louable, mais la seule source de revenus était la vente de sucettes, essentiellement dans la classe ; c’est à dire que nous financions notre repas de fin d’année en léchant des sucettes toute l’année. Chaque bizuth avait à tour de rôle la charge de vendre les sucettes et le trésorier nous reprochait souvent notre manque de zèle.
Au réfectoire, je n’avais pas réussi à être à une table de Cloud-SN et je me retrouvais donc, à l’heure des repas, à une table occupée par des convives de classes et spécialités diverses, ce qui, au début, me pesait un peu, mais s’avéra finalement intéressant, en me faisant connaître des étudiants d’autres spécialités.
Ce qui était le plus dur au cours de cette année de préparation, mais sans doute aussi le plus efficace, c’était ce que nous appelions « les colles », c’est à dire des interrogations orales au tableau, par nos professeurs et des professeurs extérieurs ; chaque semaine, nous avions une colle de sciences naturelles et, alternativement, une colle de maths ou de physique. Les anciens nous avaient avertis que les bizuths ne devaient pas s’attendre à des notes mirobolantes, car il fallait d’abord acquérir la technique de préparation de la colle, de présentation du sujet à traiter, et de dessin au tableau. Ce que je trouvais le plus agaçant, c’était que, dès que l’un d’entre nous venait de subir une colle, il était assailli de questions relatives au sujet qu’il avait eu à traiter, à la note qu’il avait obtenue. Personnellement j’avais en général des notes convenables, sans plus, avec heureusement quelques progrès au cours de l’année, mais ces questions m’agaçaient et je les évitais au maximum. Quoi qu’il en soit, ces colles étaient les moments redoutés de notre semaine.
Globalement, de toutes mes années d’études, ce fut la plus pénible et, à ma préoccupation constante de réussir vite, pour acquérir mon autonomie financière, s’est ajouté le souhait d’échapper la plus vite possible à cette vie monacale. Vers la fin de l’année, ce mode de vie s’est d’ailleurs traduit pour moi par quelques ennuis de santé : une toux quasi-permanente, qui, m’avait, en un temps, fait redouter d’être atteint de tuberculose et aussi une tachycardie, détectée après un cours de gymnastique par le médecin scolaire. Soupçonnant une hyperthyroïdie, il m’avait envoyé consulter un endocrinologue, qui me prescrivit plusieurs examens assez lourds, à subir dans différents hôpitaux parisiens, au cours de la période précédant le concours, ce qui me compliqua un peu la vie à ce moment crucial. Ces examens m’ont d’ailleurs fait rencontrer deux médecins qui ont accédé à la notoriété par la suite, le professeur d’endocrinologie, Guy Laroche et le docteur Maurice Tubiana, alors jeune spécialiste de médecine nucléaire, qui pratiquait lui-même l’examen scintigraphique, et qui est devenu par la suite un éminent spécialiste de cette branche médicale, auteur de plusieurs ouvrages importants. Le professeur Guy Laroche, conclut que j’étais à la limite de l’hyperthyroïdie, et suggéra un traitement doux. Mais comme j’avais appris au cours de cette année de prépa que l’hyperthyroïdie était plutôt favorable à l’activité intellectuelle, j’ai estimé que ce n’était pas vraiment le moment, à un mois de mon concours, de m’infliger un dopage négatif et j’en suis resté là, bien content, peu après, d’être admis au concours et de quitter Chaptal, car j’attribuais mes ennuis au mode de vie chaptalien. Mes résultats à l’écrit furent l’inverse de ce à quoi je m’attendais, décevants en math. et physique, alors que mon bac de Mathématiques élémentaires me plaçait généralement en tête de la classe, et convenables en biologie et géologie, matières dans lesquelles, j’avais un certain handicap par rapport à la plupart de mes collègues, bacheliers de Sciences expérimentales, mais ça ne m’empêcha pas de préparer la suite avec ardeur et la réussite fut au rendez-vous. Aux travaux pratiques de zoologie, je me sortis honorablement de la dissection de l’appareil génital de l’escargot, le sujet redouté entre tous. Aux travaux pratiques de chimie, qui consistaient à identifier des ions en solution, je fis un sans faute et m’octroyai même la bonification de rapidité, la seule fois de l’année où je réussis cette performance. De l’oral je me souviens seulement des interrogations de physique et chimie, où je réussis à faire revenir les examinateurs de l’impression que pouvaient leur avoir laissé mes piètres résultats de l’écrit et de l’interrogation de biologie où ma performance donna satisfaction au professeur Marius Chadefaud. C’était un personnage bourru mais sympathique, favorable aux bizuths, car il professait, paraît-il, qu’en classe préparatoire, on nous bourrait le crâne et qu’il valait mieux nous sortir le plus tôt possible de ce système, dès lors que nous avions révélé une approche intelligente de sa matière. Il faut croire que pour moi le diagnostic fut favorable, car j’eus avec lui des notes inespérées, compte tenu de mes performances de l’année.
Comme les travaux pratiques et l’oral se passaient à Saint-Cloud, et qu’à cette occasion, nous étions admis à déjeuner au réfectoire de l’École, le site de l’établissement, le cadre et la qualité des repas renforcèrent encore, s’il en était besoin, notre envie d’y être admis. Notre bref passage à Saint-Cloud se termina par l’annonce orale et publique des résultats, un moment heureux pour certains, mais dur à vivre pour d’autres. Chaptal s’offrait la part du lion, avec douze reçus, parmi lesquels figuraient cinq bizuths, dont j’étais. Bien que la déception des non-admis ait tempéré notre joie, nous sommes allés en groupe faire une « tournée des grands ducs », consistant à vider, suprême luxe, deux ou trois coupes de Champagne dans des bars des boulevards des Batignolles et de Clichy. Mais la soirée resta très sage et nous retrouvâmes Chaptal à une heure raisonnable. Gabriel Gohau immortalisa l’événement par une de ces caricatures dont il nous régalait.

Après le concours, dessin de Gabriel Gohau en 1955.

Après le concours, dessin de Gabriel Gohau en 1955.

Mais pour entrer à l’Ecole, il restait une formalité qui me paraissait redoutable : l’État ne recrutant que des fonctionnaires en bonne santé, il fallait encore subir une visite médicale. Mes petits ennuis de santé de fin d’année et surtout une toux persistante, motif d’inquiétude à une époque où la tuberculose n’était pas complètement vaincue, me faisaient craindre la catastrophe. C’est seulement quand j’eus les résultats de la visite médicale que je savourai pleinement mon succès.

La vie à l’ENS
Cette année là, j’ai vu arriver la fin des vacances sans regrets et même avec une certaine impatience, tout heureux de faire plus ample connaissance avec cette belle école où j’avais été admis et qui devait me permettre de concrétiser mes ambitions. Me fiant à ce que m’en avaient dit d’anciens élèves, je pensais y rester trois ans et en sortir avec le CAPES, mais j’appris peu après l’entrée à l’Ecole, que la scolarité durait, depuis peu, quatre ans et qu’elle aboutirait normalement à l’agrégation. Au début, j’en fus contrarié, car je souhaitais pouvoir très vite soulager mes parents, mais je compris rapidement que le fait de pouvoir aller jusqu’à l’agrégation était une chance inestimable.
Je fis donc ma rentrée à Saint-Cloud au début d’octobre 1955 et retrouvai avec plaisir beaucoup de mes copains de Chaptal. Nous fûmes accueillis par le directeur adjoint, H. Canac qui, au cours d’un exposé pittoresque, nous présenta les conditions de vie à l’Ecole : hébergement dans des villas réparties dans Saint-Cloud, avec liberté totale d’entrer, sortir et s’absenter à volonté, repas pris dans le bâtiment principal de l’École, baptisé du nom de la rue, Pozzo di Borgo ; liberté totale d’assister ou non aux cours dispensés à la Sorbonne, mais conseil appuyé d’assister au moins à ceux des enseignements qui étaient dispensés à l’École. De ce discours, j’ai retenu deux conseils, l’un, anecdotique, à ceux qui profiteraient largement de la grande liberté offerte, de se méfier tout de même des « coups de pied de Vénus » et l’autre, plus sérieux, d’avoir, à l’issue des deux premières années, réussi à au moins trois certificats de licence (Botanique, Géologie générale, Physiologie ou Zoologie), sous peine d’être exclus de l’École, avec malgré tout la possibilité d’y être réintégré après avoir comblé ses lacunes. Nous avions fait connaissance la veille avec nos lieux et conditions d’hébergement ; cette année-là nous étions logés par groupes de deux à cinq, dans un superbe pavillon du parc de Montretout, voisin de celui qu’occupait Annabella, une vedette de cinéma des années 1930 à 1950 ; je crois que ce parc résidentiel est maintenant à entrée surveillée ; mais à cette époque, c’était un cadre paisible qu’on n’aurait pas osé souhaiter. L’année suivante, nous avons été logés dans l’annexe, baptisée Latouche, du bâtiment principal, avenue Pozzo di Borgo. En troisième année, nous étions dans le bâtiment baptisé Valois, une aile du château de Saint-Cloud, où avaient lieu les enseignements. Enfin en quatrième année nous résidions dans le bâtiment principal de la rue Pozzo di Borgo. De toute façon, les repas avaient lieu rue Pozzo di Borgo et nous avions à nous déplacer par le train et le métro ou par le bus pour nous rendre à la Sorbonne. Suivant les années, les avantages et inconvénients de chaque localisation variaient et il fallait s’adapter, mais globalement les conditions de vie étaient très agréables. La restauration était aussi de très bonne qualité et on nous reversait chaque mois ce qui n’était pas absorbé par nos frais de pension, une somme croissant d’année en année, à mesure de notre avancement dans la carrière de professeur stagiaire ; si ma mémoire est bonne, c’était 14 000 francs (anciens évidemment) en 1e année, 28 000 en seconde année et 42 000 en 3e et 4e années ; pour fixer les idées, quand j’ai repris mon poste de professeur agrégé, après mon service militaire, le salaire de base était de 1 500 francs, un changement de monnaie ayant eu lieu dans l’intervalle.
Mais je n’ai parlé que de nos conditions matérielles de vie. Or, il y avait à l’École de nombreux groupes politiques, syndicaux, religieux et récréatifs ; c’est ainsi que plusieurs d’entre nous s’adonnaient aux joies de la danse folklorique dans le cadre d’un groupe inter-ENS, animé pendant un certain temps par notre ami Jean Veslin, assisté d’Odile, la sévrienne qui allait devenir son épouse et que nous appelions pompeusement « présidente ». J’ajouterai que la proximité de la capitale permettait aux provinciaux, que nous étions presque tous, de profiter des spectacles parisiens, grâce à des tarifs-étudiants souvent intéressants : c’est ainsi que nous avons pu voir Gérard Philippe au TNP, Yves Montand, Jacques Douai et bien d’autres.

L’enseignement des deux premières années
Admis au concours en option sciences naturelles, j’avais d’abord l’intention en rentrant à l’Ecole, de choisir la section Physique-chimie, ce qui était théoriquement possible. Mais à l’entrée, j’avais appris qu’il y avait des précédents fâcheux et ne voulant pas prendre de risques, j’ai préféré m’en tenir aux sciences naturelles, auxquelles j’avais d’ailleurs pris goût en classe préparatoire.
Les deux premières années étaient consacrées à des cours et travaux pratiques traditionnels (botanique et géologie en première année, zoologie et physiologie en seconde année), en partie à la Sorbonne, en partie à l’École. Au début nous étions fiers de suivre des cours dans cette illustre Sorbonne, mais assez vite ce sentiment fit place à de la lassitude. En effet, à cette époque déjà, la vie des étudiants n’était pas facile. Par exemple, le lundi matin, le cours de géologie du professeur Pruvost rassemblait, dans un amphithéâtre, environ trois cents étudiants, dont les derniers arrivés devaient se contenter d’une place assise dans l’escalier. Nous, les « cloutiers », faisions d’ailleurs un peu figure de privilégiés, car nous arrivions en rangs serrés et nous réservions mutuellement des places ; de plus dans le cas des cours peu intéressants, un ou deux cloutiers assistaient au cours et le polycopiaient pour l’ensemble de notre groupe. Mais il y avait aussi, à l’École, des cours divers, ainsi que des TP de botanique et de géologie, et les conditions étaient beaucoup plus favorables, encore que les anciens locaux des annexes du château fussent mal adaptés à un enseignement scientifique moderne.
Parmi les personnalités de notre corps enseignant qui m’ont marqué, je citerai pêle-mêle ceux que nous ne voyions qu’à la Sorbonne et ceux qui venaient en plus nous faire bénéficier de leurs compétences à l’École :
En botanique, Chouard, Chadefaud, Plantefol (pour un botaniste, ça ne s’invente pas !), Ulrich ;
En géologie, Luteaud, Glangeaud, Pruvost, Termier ;
En zoologie, Drach, Prenant, Teissier ;
En physiologie, Jost et Lenormand.
Le professeur Chouard était un personnage brillant et original, dont je parlerai plus longuement en évoquant plus loin le stage de terrain dans les Pyrénées, que j’ai effectué sous sa conduite. Pour l’instant je me contenterai de dire qu’il enseignait la partie que je trouvais la plus passionnante de la physiologie végétale, la vernalisation, la mise à fleur et tous ces mécanismes du développement contrôlés par des hormones, dont les effets vers 1955 nous paraissaient un peu magiques. Son enseignement, qui avait lieu le samedi matin dans le grand amphi de la Sorbonne, avait beaucoup de succès. En outre, nous savions qu’il était le responsable du fameux phytotron de Gif-sur-Yvette, cet instrument ambitieux qui devait permettre de mener à bien de nombreux projets de recherche de physiologie végétale.
Le professeur Marius Chadefaud est celui dont nous avions fait connaissance en premier en tant qu’examinateur au concours d’entrée. Ensuite je l’ai retrouvé avec plaisir à la Sorbonne, où il enseignait les plantes à fleurs ; j’appréciais ses cours lumineux et très faciles à suivre, au cours desquels il nous expliquait, en s’aidant de schémas vigoureux et colorés qu’il exécutait devant nous au tableau, la structure et l’évolution des plantes à fleurs. Le bruit courait que, par sa présentation schématique de la réalité, il avait tendance à la plier à ses désirs, au détriment de la vérité, mais je crois simplement qu’il était convaincu que « ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement », et qu’il n’hésitait pas à dire comment il voyait l’évolution de telle ou telle lignée, alors que des explications plus vagues auraient pu lui éviter de prendre parti aussi nettement. La dernière fois que nous l’avons vu, c’était lors de son intervention au colloque du centenaire de notre école en 1982, mais le pauvre homme n’était plus en possession de tous ses moyens et autant qu’il m’en souvienne, il n’avait pas été très intéressant et n’arrivait pas à s’arrêter de parler, au point que le président de séance avait dû, avec un certain embarras, le presser de clore son exposé.

Lucien Plantefol, dessin de Gabriel Gohau.

Lucien Plantefol, dessin de Gabriel Gohau.

Lucien Plantefol était un personnage très différent ; c’était un homme élégant, qui faisait un cours brillant sur les algues et les champignons ; il était agréable à écouter, mais son cours, qui n’avait pas la précision ni la vigueur de celui de Chadefaud, souffrait peut-être aussi pour nous du fait qu’il avait lieu le lendemain du dimanche, juste après les frites du repas de midi.
Albert Ulrich enseignait une tranche de la physiologie végétale à la Sorbonne, mais aussi à Saint-Cloud, dont il était ancien élève et dont il devint directeur peu avant la fin de nos études ; il était aussi directeur d’un laboratoire du CNRS à Meudon, où plusieurs de nos amis ont préparé une thèse sous sa direction. C’était un Lorrain, travailleur et austère ; ses cours sur la nutrition des plantes, clairs et illustrés de quantité de courbes, étaient extrêmement sérieux. Lorsque je suis allé le saluer avant mon départ de Saint-Cloud et que je lui ai annoncé que j’étais nommé au lycée de Nancy, il m’avait prodigué ses encouragements, disant que c’était un bon poste, que les Lorrains étaient travailleurs et que j’aurais sans doute beaucoup de satisfactions avec mes élèves ; il m’avait cependant conseillé de prendre contact avec la Faculté pour le cas où enseigner au lycée ne me suffirait pas longtemps ; j’ai suivi son conseil et je m’en suis bien porté. Je l’ai revu une fois brièvement lors du centenaire de l’Ecole et une autre fois par hasard dans le métro parisien : il se rendait en compagnie de son épouse au concert classique du dimanche matin ; j’avais été presque étonné de découvrir qu’il avait d’autres centres d’intérêt que son travail, mais j’en avais été heureux.
Les professeurs de géologie m’intéressaient moins à cause de mon manque d’appétence pour la matière. Mais le professeur Lutaud était un vieil homme éminemment sympathique et sur le terrain, par exemple en Provence où il nous avait accompagnés lors d’un voyage d’étude, il n’avait pas son pareil pour décrire un paysage, en faisant ressortir de façon lumineuse les relations existant entre le soubassement géologique et les formes du relief. Glangeaud, plus jeune, essayait d’introduire dans notre enseignement des notions plus modernes, mais aussi plus discutées ; il parlait beaucoup des marges continentales. Les deux derniers que j’ai cités avaient la tâche difficile de nous initier à des sciences un peu austères, faisant surtout appel à la mémoire : pour Pruvost, c’était la stratigraphie qui consiste à décrire et nommer les différentes couches sédimentaires superposées en un endroit donné, de façon à pouvoir établir des relations entre les roches affleurant dans différents sites. Enfin Termier était l’homme qui nous initiait à la paléontologie, cette science plutôt rébarbative des fossiles, nécessaire pour identifier les couches géologiques ; j’ai appris, il y a peu, que Pierre Termier, oncle de notre professeur, était un collègue du jésuite et éminent paléontologue, Pierre Teilhard de Chardin.
En zoologie, nos maîtres étaient Drach, Prenant et Teissier. Drach enseignait les Cœlentérés, c’est-à-dire les méduses, anémones de mer et autres bestioles qui ne me passionnaient pas. Teissier enseignait les crustacés, d’une façon extrêmement descriptive, c’est-à-dire que lorsqu’il étudiait un crabe, il en décrivait les appendices, un par un, en s’appuyant sur des petits dessins griffonnés au tableau. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai appris que cet homme-là était un spécialiste réputé de mathématique et statistique biologiques, dont les travaux avaient contribué sensiblement au développement de ces disciplines devenues importantes.

Marcel Prenant, dessin de Gabriel Gohau.

Marcel Prenant, dessin de Gabriel Gohau.

Enfin Prenant, qui venait faire ses cours à Saint-Cloud, était un gros homme très sympathique, dont on disait qu’à Roscoff où il menait ses recherches, il se baignait toute l’année, ce qui, même en tenant compte de son enveloppe adipeuse, était un exploit. Son cours concernait les Vertébrés, mais je me souviens surtout de son récit de ses démêlés avec le Parti Communiste Français, dont il avait été un membre éminent, à une époque où ce parti portait encore les espoirs de beaucoup ; il était l’auteur d’un livre intitulé Biologie et marxisme, bien dans la ligne du parti ; mais il n’avait pas pu accepter que le parti se mêle de génétique et décide que les lois de l’hérédité devaient se plier à la doctrine officielle, celle de Lyssenko, un imposteur soviétique. Son récit nous avait beaucoup intéressés et l’avait, à nos yeux, hissé sur un piédestal. Par la suite, je me suis demandé si, pour le grand scientifique qu’il était, la prise de conscience n’avait pas été un peu tardive. Mais quand je vais me promener dans les montagnes d’Arrée et que je vois à l’entrée du village de Trédudon la plaque qui rappelle que le professeur Marcel Prenant, chef d’état-major d’un mouvement de résistance, est venu décorer le village pour ses hauts faits pendant la guerre, je m’incline devant l’homme, qui, après avoir été prisonnier au cours des deux guerres et, s’être évadé au cours de la seconde, a encore eu le courage de prendre des responsabilités dans la résistance, ce qui lui a d’ailleurs valu la déportation.

L’enseignement de la physiologie à la Sorbonne nous était donné notamment par le professeur Jost, un homme assez jeune, aux cours intéressants, avec qui ont travaillé plusieurs de nos collègues, en particulier Serge Jard de notre promotion et le regretté Jacques Legrand de la suivante. Nous avions aussi, à l’Ecole, les cours du professeur Lenormand, un médecin qui nous enseignait la physiologie humaine de façon décontractée mais efficace ; il nous tenait en haleine en se contentant de commenter ses excellents polycopiés, tout en émaillant son propos de plaisanteries inspirées de son expérience médicale, comme par exemple des considérations sur le défi aux lois de la pesanteur que représentait la plastique de Jane Mansfield.
Je regrettais un peu que nos enseignements ne comportent que ce qu’on appelait à l’époque les sciences naturelles et le fait de penser qu’il y avait, à ce moment là, à Paris, des enseignements, à l’image plus moderne, de biochimie, microbiologie, génétique, me faisait « baver d’envie », alors que la licence d’enseignement, qui nous était nécessaire, n’offrait à cette époque que bien peu d’ouverture sur ces sujets. Mais suivre ces enseignements aurait été à assumer en plus du reste, avec le risque que la dispersion me conduise à l’échec. J’ai, heureusement, pu remédier à ces lacunes à l’université de Nancy, après l’agrégation, en marge de mes activités d’enseignant.

Lorsque les enseignements dispensés à la Sorbonne nous contraignaient à passer toute la journée à Paris, nous prenions notre repas au Foyer du Lycée Louis-le-Grand, en payant à l’aide d’un ticket-repas remboursé par l’intendant de notre École, que nous appelions le Rhino (parce qu’un Rhino c’est rosse !). Mais la vie devenant plus dure, l’administration avait décidé de ne plus rembourser les tickets de Foyer, ce qui, dans notre École très marquée politiquement à gauche et très réactive, s’était traduit par une manif dans les rues de Saint-Cloud (je n’en étais pas !) derrière des banderoles revendiquant à peu près en ces termes : « Rendez nous nos foyers », un slogan sans doute ambigu pour les bourgeois de Saint-Cloud.

L’enseignement qui nous était dispensé était complété par des voyages d’études et des stages, qui, en plus de leur intérêt scientifique, étaient l’occasion de découvrir quelques belles régions de France.

Les voyages d’étude de deux ou trois jours, en car, concernaient la géologie et étaient organisés soit par les laboratoires de la Sorbonne, soit par notre École, et toujours encadrés par des scientifiques très compétents, comme Jean Aubouin, l’un de nos anciens.
C’est ainsi que j’ai pu participer à des voyages en Bretagne, Normandie, Auvergne, Alpes, Provence. J’ai été émerveillé par certains paysages et marqué par des souvenirs de convivialité estudiantine : les trajets en car, égayés par les chansons d’étudiants, les marches d’approche des sites et les randonnées d’exploration ont créé des liens qui ont sans doute contribué à sceller cette solide amitié qui nous pousse, plus de cinquante ans après, à nous réunir encore assez régulièrement et assez nombreux. Mais ce n’était évidemment pas le but de ces voyages destinés à approfondir et à rendre plus concrètes nos connaissances géologiques.
Les stages de terrains, facultatifs, avaient lieu dans des laboratoires et endroits divers, notamment laboratoires de botanique de Besse-en-Chandesse et du Lautaret, laboratoires de zoologie de Banyuls et Roscoff, stage itinérant de botanique pyrénéenne, stage d’ornithologie de l’île d’Ouessant ; ces stages, d’une durée de une à trois semaines, dans des endroits exceptionnels, m’ont beaucoup plus marqués encore que les voyages d’étude, à tel point que j’y suis retourné plus tard pour y passer des vacances familiales. Je vais donc en parler plus longuement.

A la fin de la première année, j’ai participé à un stage de botanique de dix jours à Besse-en-Chandesse, consistant essentiellement en découverte des plantes sur le terrain et je me suis adonné de bon cœur à cette botanique, qui avait été mon fil conducteur, mon médiateur, lorsqu’il s’est agi en classe terminale à l’École Normale d’instituteurs de renoncer aux maths pour faire des sciences naturelles. A Besse, la botanique a été l’occasion de découvrir divers lieux et paysages remarquables, lacs divers, comme le Pavin, tourbières, vallée de Chaudefour et Puy de Sancy. En fait l’ascension de ce puy par temps menaçant, qui n’avait été entreprise que par quelques courageux, dont j’étais, a dû être interrompue au niveau de la Dent de la Rancune, du fait du déclenchement d’un orage. Nous sommes alors revenus à Besse à pied par une marche de sept ou huit kilomètres, sous une pluie battante, heureusement une pluie d’été, qui ne nous avait pas laissé « un poil sec », mais c’est un souvenir agréable et inoubliable. Il faut dire que nous avions été accueillis charitablement au laboratoire, avec des boissons chaudes, par nos collègues filles qui, moins téméraires, étaient rentrées directement après l’herborisation en vallée de Chaudefour. Un souvenir attaché à ce stage, c’est celui de François Lambinet, l’un des autres participants de notre École, (je crois qu’il y avait aussi Pierre Cassier et Jean-Claude Blois, les autres ayant opté pour le stage du Lautaret). François, un garçon très apprécié, major de la promotion à l’entrée à l’École, fut le premier de cette promotion de naturalistes à quitter ce monde et nous gardons tous de lui un souvenir ému.

De Besse, je suis allé directement à Banyuls, pour y participer à un stage de biologie marine, un stage qui fut très intéressant à tous points de vue : sorties en mer pour récolter le matériel biologique, suivies de l’étude au laboratoire des spécimens végétaux et animaux recueillis, excursion au Canigou, pour découvrir la faune et la flore pyrénéennes, avec nuit en refuge, ma première ascension de cette magnifique montagne où je suis retourné à plusieurs reprises depuis.

Pendant les vacances de la seconde année, j’ai effectué un stage de trois semaines en septembre à Roscoff, assez comparable à celui de Banyuls, à ceci près pour moi que, comme je venais d’être admis à préparer un DES de biochimie à Saclay, je devais, pour ce faire, récolter des œufs embryonnés d’animaux marins divers et les soumettre à certains traitements sur place, ce qui me contraignit à renoncer à certaines activités prévues au programme du stage, mais je profitais tout de même de belles sorties en mer, d’observations zoologiques intéressantes telles que celles des premiers stades de croissance de l’oursin, de la découverte d’animaux curieux tels que la physalie, un animal colonial pélagique venimeux, ou le balanoglosse, un ver marin très long que nous sommes allés traquer vers Morgat, de l’inventaire de la faune de la Penzé qui nous amena à patauger allègrement dans la vase épaisse de l’estuaire.

Les stages de fin de troisième année m’ont laissé aussi quelques bons et grands souvenirs. D’abord début août 1958, stage itinérant de botanique pyrénéenne, auquel nous étions une bonne dizaine à participer, dont trois de Saint-Cloud. Comment avais-je eu la chance de participer à ce stage mené par le Professeur Pierre Chouard ? Cela reste pour moi un mystère. En effet il était d’abord peu fréquent que ces stages de terrain soient encadrés par les professeurs qui laissaient habituellement ce soin à leurs chefs de travaux et assistants ; d’autre part, puisque nous n’étions que trois cloutiers à ce stage, je me demande comment j’avais eu la chance d’en être. Le plus probable est que pour ce stage organisé essentiellement au profit des jeunes chercheurs du labo du Professeur Chouard, il restait quelques places qu’il avait eu la bonne idée de proposer à ses autres étudiants et que Jean-Marc Francaz, qui était toujours à l’affût des opportunités intéressantes, avait eu vent de l’affaire et m’en avait fait profiter. C’est donc cet homme-là, que je n’avais jamais vu que du milieu d’un amphithéâtre, que j’allais pouvoir suivre, au milieu d’un groupe d’une dizaine d’étudiants, dans ses chères Pyrénées, là où il a laissé une empreinte indélébile par son action en faveur de la protection du patrimoine naturel pyrénéen.
Nous avions rendez-vous à la gare de Lourdes, le dimanche 3 août en fin de matinée, et à partir de là chacun circulait par ses propres moyens ; Francaz et moi étions venus indépendamment en scooter, C’était ma première grande sortie avec le scooter Lambretta d’occasion que je venais d’acheter à un collègue de l’ENS ; le vendeur m’ayant vanté son état et mes finances ne me permettant pas de fantaisie, je n’avais pas cru nécessaire de le faire réviser avant de partir, ce que je ne tardai pas à regretter. Pour la prise de contact, nous étions allés pique-niquer à proximité de Lourdes, sur les pentes encadrant la ville. Après avoir admiré le paysage et examiné quelques plantes, nous avions repris nos véhicules et rallié Gavarnie, point de départ de nos premières excursions.
Les trois jours suivants, nous avons herborisé dans le cirque de Gavarnie et sur les sommets environnants ; pour moi c’était une prise de contact avec la montagne ; je n’avais à mon actif que quelques promenades à basse altitude en Auvergne et dans le Jura, ainsi tout de même que l’ascension du Canigou deux ans auparavant à l’occasion du stage au laboratoire de Banyuls. Lors de l’une des excursions, nous sommes passés par la brèche de Roland et avons suivi la crête frontière jusqu’au pic du Taillon. Sur le chemin du retour, s’est produit, du fait de mon inexpérience et de mon piètre équipement, un incident qui aurait sans doute pu avoir de graves conséquences. Heureusement, le professeur Chouard avait eu la prudence, pour la partie de l’excursion qui pouvait être un peu risquée pour des montagnards novices, de se faire assister par un montagnard expérimenté. Au retour, lorsqu’après avoir franchi la brèche de Roland nous arrivâmes en haut du glacier qu’il fallait franchir pour redescendre, la vue de cette pente de glace à peine entaillée par un escalier plus ou moins érodé par le soleil d’août, suscita chez plusieurs participants, dont j’étais, une certaine appréhension. C’est alors que notre montagnard, qui disposait d’un piolet et d’une corde, proposa ses services pour assurer ceux qui le souhaitaient à la descente ; je fus de ceux qui acceptèrent son aide et bien m’en prit, car en attaquant la première marche, je glissais et partis sur les fesses ; on nous avait recommandé, en pareille situation, d’appuyer sur la canne pour enfoncer dans la glace son bout ferré et s’en servir comme frein ; mais à peine parti en glissade, j’eus le très mauvais réflexe de lâcher le bâton et je fus bien heureux d’être arrêté dans ma glissade par la corde de notre guide. Je repris alors l’escalier et le reste de la descente se déroula normalement ; mon bâton m’attendait en bas de la pente, mais je me suis toujours demandé et je me demande encore ce qui me serait arrivé, sans le secours de la corde et surtout du guide.
Le lendemain, nous avons repris nos véhicules pour nous rendre à notre second « camp de base », le laboratoire du lac d’Orédon, avec un arrêt en passant au pic du Midi de Bigorre, où nous avions rendez-vous avec le Professeur H. Gaussen de Toulouse et quelques-uns de ses collaborateurs. Là nous avons pu jouir du panorama grandiose, du magnifique spectacle des chaînes montagneuses et des vallées partiellement masquées par des nuages, visiter le jardin botanique sous la conduite éclairée de ses responsables et enfin bénéficier d’une visite guidée de l’Observatoire.

Pierre Chouard près d’Orédon en 1958, photo Claude Bourgeois.

Pierre Chouard près d’Orédon en 1958, photo Claude Bourgeois.

Dans le courant de l’après-midi nous sommes repartis pour Orédon avec nos véhicules respectifs, sans incident jusqu’à la partie terminale de la montée au lac, là où les lacets très serrés ont de si jolis noms (lacets des écureuils, des myrtilles, des edelweiss ; j’ignore d’ailleurs si à cette époque, ils avaient déjà été baptisés de ces noms poétiques). Lorsque nous sommes arrivés là, péniblement en ce qui me concerne, parce que l’embrayage de mon scooter était fatigué, un violent orage éclata et nous franchîmes le petit col terminal sous une pluie battante accompagnée d’éclairs. Enfin nous pûmes aller nous sécher et nous restaurer au refuge d’Orédon, avant d’aller dormir dans la modeste station biologique située en contrebas du refuge, près du lac, qui a, depuis, été aménagée en salle d’accueil de la réserve du Néouvielle et à l’entrée de laquelle se trouve la plaque qui rend hommage à l’action du professeur Chouard, l’un des fondateurs de la réserve. Les excursions autour du lac d’Orédon m’ont laissé un souvenir ineffable : majesté, pourtant non écrasante, du cadre montagneux, splendeur de la flore. C’est tellement vrai que j’y suis retourné à plusieurs reprises en famille.

Pierre Chouard et l’Isoetes, photo Claude Bourgeois.

Pierre Chouard et l’Isoetes, photo Claude Bourgeois.

Le premier jour fut consacré à une promenade botanique le long de la vallée des Laquets ; nous nous efforçâmes de fixer sur la pellicule les verts étonnants de l’eau des lacs et je pense avoir assez bien réussi, car après une soixantaine d’années les couleurs de mes diapositives Kodachrome m’étonnent encore. Pierre Chouard nous présenta quelques raretés botaniques, et, avec ma Rétinette, je réussis à le surprendre dans une position pittoresque, occupé à photographier une plante, visible sur la photo, que je crois être un Isoetes, une fougère rare.
Le lendemain, samedi 9 août, était la journée de la grande aventure, puisque consacrée à l’ascension du Pic du Néouvielle. Partis le matin vers cinq heures, nous eûmes d’abord une très belle vue sur les sommets encadrant le lac, éclairés peu à peu par le soleil levant, en particulier sur le splendide Néouvielle. Je suis bien incapable de retracer avec précision l’itinéraire suivi, mais Pierre Chouard s’avéra un guide avisé, connaissant parfaitement ses chères Pyrénées et leur flore, en même temps qu’un compagnon simple et agréable. L’ascension se termina sans problème et, après un moment consacré à admirer le panorama, le groupe prit le chemin du retour, retour qui se déroula sans encombre.

Pierre Chouard à l’heure du café, photo Claude Bourgeois.

Pierre Chouard à l’heure du café, photo Claude Bourgeois.

Un arrêt sous le sommet nous permit de nous restaurer, et de prendre un café ce qui me permit de saisir cette photo étonnante sur laquelle on voit le maître dissoudre le café soluble, dans son gobelet, à l’aide de la pointe de son piolet. Nous arrivâmes près du lac d’Orédon, à l’heure où le soleil commence à disparaître derrière les sommets et nous eûmes comme le matin, une très belle vue sur le lac.
Le lendemain, fut consacré à la visite de la réserve de la vallée d’Estibère dont le professeur Chouard nous parlait depuis plusieurs jours, sans oublier d’évoquer la présence possible d’un ours, un vrai ours pyrénéen, pas encore remplacé par des ours importés d’Europe de l’Est. Après avoir franchi le col d’Aumar, ce fut l’éblouissement : la vue plongeante sur cette magnifique vallée préservée, avec son chapelet de petits lacs et ses jardins aquatiques naturels suspendus, qu’on franchit en sautant de pierre en pierre parmi les saxifrages. Je dois dire que j’y suis retourné plusieurs fois depuis cette découverte et que ce fut chaque fois le même émerveillement.
Cette initiation à la magie pyrénéenne est l’un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse et je suis profondément reconnaissant à notre regretté professeur Pierre Chouard de me l’avoir offerte.

Enfin mon dernier stage d’études, le stage d’ornithologie d’Ouessant, au début de septembre, époque de migration des oiseaux, m’a marqué aussi, profondément. A l’époque, Ouessant n’était reliée au continent que deux fois par semaine par l’Enez Eussa, un rafiot puant, roulant et tanguant affreusement dès que la mer n’était pas d’huile ; rien à voir avec les vedettes pimpantes et rapides qu’on peut maintenant voir circuler tous les jours en été. On avait le sentiment d’être totalement isolé pour la semaine que durait le stage.
Les animateurs étaient Michel-Hervé Jullien, un passionné d’ornithologie et d’écologie, créateur de la SEPNB (Société pour l’Etude et la Protection de la Nature en Bretagne) et Albert Lucas, enseignant de zoologie marine dans la jeune Université de Bretagne Occidentale. M.-H. Jullien faisait preuve d’un charisme étonnant, dont bénéficiaient largement l’ornithologie et l’écologie ; en quittant le stage, écologistes convaincus, nous étions tous abonnés à la revue publiée par la jeune SEPNB. M.-H. Jullien est hélas décédé peu d’années après notre stage, mais sa mémoire plane encore sur Bretagne Vivante, la fille de la SEPNB, et son nom a été donné à la première réserve créée en Bretagne, celle du Cap Sizun. Quant à Albert Lucas, je devais le retrouver peu après mon arrivée en Bretagne, au Conseil scientifique de l’Université de Bretagne Occidentale où nous siégions tous les deux. Parmi les stagiaires, il y avait J.-M. Francaz, Michel et Solange Gaudichon, plusieurs fontenaysiennes et moi-même.
A Ouessant, nous logions « à la dure » dans des salles de classes sommairement et provisoirement aménagées en dortoirs dans l’École communale et nous étions nourris au restaurant de la Duchesse Anne, qui nous consentait un prix modique, en échange d’une participation à l’épluchage des pommes de terre, une tâche acceptée volontiers et exécutée dans une bonne ambiance.
Le travail ornithologique consistait à tendre des filets japonais en différents points de l’île, à les visiter fréquemment pour en détacher les oiseaux qui s’étaient laissé prendre, à les identifier et les baguer avant de les relâcher.
Le clou du stage d’Ouessant, ce qu’on attendait avec impatience en craignant que la météo y fasse obstacle, c’était la nuit de veille au sommet du phare du Creach, pour capturer des oiseaux en migration, une chasse d’ailleurs plus fructueuse par mauvais temps. Pour nous, les conditions furent relativement favorables et nous avons donc passé une nuit inoubliable en haut de ce phare, le plus puissant d’Europe. Nous dormions en sac de couchage dans une chambre circulaire située juste sous la lanterne et nous prenions la veille à tour de rôle, par deux, sur la plate-forme étroite ceinturant cette lanterne. Notre mission consistait, si des oiseaux venaient à se poser sur le phare, à les capturer à l’aide d’une épuisette et à les enfermer dans un sac, avant de les baguer et de les relâcher le lendemain. Par temps agité, on devait en principe pouvoir attraper ainsi de grands migrateurs fatigués qu’on n’avait aucune chance de piéger dans nos filets japonais fragiles tendus au ras du sol. En fait, nous n’avons capturé que quelques petites bêtes, mais ces deux heures de veille, dans le bruit des vagues, au dessus des flots balayés par le faisceau du phare, sont un souvenir inoubliable.

Le stage de préparation au Diplôme d’Etudes Supérieures
La troisième année, plus excitante que les deux premières, était une initiation à la recherche, par la préparation de ce qu’on appelait un D.E.S. ou Diplôme d’Etudes Supérieures, comparable au D.E.A. ou Diplôme d’Etudes Approfondies, puis au Master qui ont suivi. Pour ce travail, il fallait se trouver un laboratoire d’accueil et un « patron » acceptant de proposer un sujet de recherche et de suivre, au jour le jour, le déroulement du travail. J’ai hésité quelque temps entre un stage au Museum national d’Histoire Naturelle, sous la direction du Professeur Chadefaud, sur un sujet relatif à des champignons filamenteux et un stage de biochimie au Commissariat à l’Energie Atomique à Saclay, dans un laboratoire dont le Directeur de l’Ecole, le Professeur Ulrich nous avait dit le plus grand bien, pendant son cours de physiologie végétale.
J’étais tenté par le premier du fait de mon affinité intellectuelle avec le Professeur Chadefaud et de mon amitié pour Michel Vallier qui avait déjà été recruté par le maître. Mais le second stage, dans la voie ouverte par nos regrettés anciens Jean Metz et Jean Valérien, avait un caractère plus moderne, plus aventureux, et semblait de nature à remédier à ma frustration de n’avoir pas eu accès à la biochimie au cours de mes deux premières années. A Saclay, les laboratoires qui offraient des stages étaient celui de François Morel, qui avait accueilli nos deux prédécesseurs et se préparait à accueillir Serge Jard et celui de Pierre Fromageot – François Chapeville, pour lesquels prendre un stagiaire de Saint-Cloud était une première expérience.
Après quelques formalités, je fus admis dans le laboratoire Fromageot-Chapeville, avec lequel je pris contact avant mon départ en vacances, en fin de seconde année. Mon sujet intitulé « Contribution à l’étude de la réduction du sulfate par le sac vitellin de l’embryon de poulet » consistait en l’étude de la première étape de la biosynthèse des acides aminés soufrés, le sujet de recherche du laboratoire. Pour déterminer si l’assimilation des sulfates minéraux était une particularité de l’embryon de poulet ou si c’était un phénomène plus général, il me fut demandé de profiter de mon stage de zoologie à Roscoff pour tester la capacité embryonnaire de réduire les sulfates d’autres espèces animales. Je partis donc à Roscoff avec un flacon de sulfate marqué au soufre radioactif et m’installai dans le laboratoire du professeur Claude Fromageot, le père, rendu célèbre par l’étude de la molécule d’insuline, du directeur du laboratoire de Saclay où j’avais été admis. Il me reçut très aimablement dans son petit laboratoire, qu’il mit à ma disposition, et m’aida à réaliser mes premières manipulations. En fait, j’avais simplement à broyer les échantillons biologiques, à incuber les broyats en présence de sulfate marqué, à température définie, pendant quelques dizaines de minutes, puis à conserver les échantillons pour les analyser ensuite à Saclay. C’est là que l’essentiel de la préparation du DES se déroulait, ce qui nous imposa, à Serge Jard et à moi, un mode de vie nouveau et passablement différent de celui de nos collègues ; nous partions chaque matin à pied pour prendre, en bas de Saint-Cloud, un bus de « ramassage » du personnel du CEA, qui nous conduisait au Centre, clôturé et gardé, où on ne rentrait qu’en présentant sa carte d’identité à des gardes en uniforme. De fait, le Centre hébergeait les premières piles atomiques françaises et les centres de recherche afférents qu’il fallait protéger des curiosités suspectes ; c’est ainsi que, dans le laboratoire où je travaillais, arriva un jour un jeune stagiaire chinois sympathique, dont j’appris l’année suivante, après mon départ, en prenant des nouvelles des personnes que j’avais connues à Saclay, qu’il avait été expulsé parce que suspecté de relations avec la Chine de Mao. Dans les couloirs du centre de recherche, patrouillaient des gardes en uniforme chargés de veiller à la sécurité, habilités à entrer dans les laboratoires, à contrôler la radioactivité des lieux et à faire des observations s’il apparaissait que des chercheurs traitaient avec légèreté la sécurité nucléaire, par exemple en laissant traîner sur les paillasses des produits fortement radioactifs. Nous portions sur la blouse un badge contenant un film photographique, développé chaque semaine et destiné à mesurer l’exposition aux radioéléments. Tout cela était un peu rébarbatif, pour ne pas dire stressant, mais l’atmosphère à l’intérieur du laboratoire était très sympathique. Les responsables en étaient P. Fromageot, jeune directeur et François Chapeville, sur le point de passer sa thèse d’Etat, un homme plein d’idées et de charisme, dont on sentait que s’il n’était pas le directeur du laboratoire, il en était l’âme. Il s’était évadé d’un camp de sa Pologne natale, dans des conditions héroïques. Je ne sais comment il avait été accueilli en France, mais, très brillant, il s’était retrouvé à l’Ecole Nationale Vétérinaire, où il avait couronné sa scolarité par un travail sur l’enzyme anticoagulant de la sangsue, avant de poursuivre des études de biochimie à Paris et d’être admis au CEA. Dès cette époque, on sentait qu’il était appelé à un avenir brillant. Après son passage par les États Unis, il a fait des découvertes importantes en biologie moléculaire, est devenu professeur d’une université parisienne et directeur de l’Institut Jacques Monod. Ce fut une chance pour moi de travailler un an sous sa direction et je reconnais que je lui dois beaucoup. Après un relatif éloignement pendant un temps assez long, je suis heureux d’avoir renoué avec lui il y a une dizaine d’années et de le revoir de temps en temps.
L’année se déroula correctement, mais avec des résultats scientifiques un peu décevants, tout au moins en apparence. Le flux de transformation des sulfates en sulfites semblait très faible, même après l’optimisation qui constituait l’essentiel de mon travail, mais F. Chapeville, qui poursuivit ensuite ce travail dans le laboratoire du professeur Lipmann aux Etats-Unis, y prit conscience du fait que, si le pool de sulfites restait toujours très bas, c’était parce que les réactions qui utilisaient cette molécule étaient très rapides. Malgré tout, la fin de mon stage fut relativement pénible : les résultats en-deçà de ce que j’espérais, sur lesquels j’avais du mal à me décider à clore mon travail, les difficultés de la rédaction sous le contrôle exigeant de P. Fromageot, me conduisirent à reporter la soutenance à septembre, mais elle se déroula correctement sous la présidence du Professeur Jost.
La fin de l’année avait été marquée par un événement inoubliable. Mai 58, c’était le mois du retour du Général de Gaulle ; dans notre école, très gauchisante à l’époque, ce retour, du fait des conditions dans lesquelles il a eu lieu, avec notamment la crainte de l’intervention de parachutistes, a été très mal accueilli. Personnellement, je n’ai jamais été porté à l’action politique, mais j’avais fini par me laisser gagner par l’idée que, nonobstant le fait qu’il avait sauvé la France en 1940, De Gaulle était peut-être un dictateur en puissance. Le samedi soir 31 mai, j’étais allé, avec quelques copains, dont Gabriel et Yvon, assister, plutôt que participer, à une manifestation qui avait lieu sur les Champs-Elysées pour protester contre le retour du Général, mais tout avait été prévu et nous n’avons pas eu à nous demander si nous allions assister ou manifester, car, à peine sortis du métro, nous avons été invités par le service d’ordre à prendre place dans un « panier à salade », qui nous a conduits au « centre de tri » aménagé dans l’ancien hôpital Beaujon. Et là, nous avons été parqués à plusieurs centaines derrière des chevaux de frise, sous la surveillance de CRS. Il y avait là des manifestants excités qui s’attaquaient à ces barrières et les CRS ripostaient en chargeant violemment, si bien que, craignant d’être pris dans la confrontation, nous n’en menions pas large. Ensuite, on nous invita à passer à tour de rôle devant deux officiers de police ou de gendarmerie, pour enregistrement d’identité et semblant d’interrogatoire, sans doute destiné à faire un tri. Pour moi, ça se passa particulièrement bien ; les gendarmes enregistrèrent et édulcorèrent même ma déclaration ; je pense que j’avais dit « j’étais allé voir la manifestation » et qu’ils enregistrèrent : « je me promenais » ; ils poussèrent même l’amabilité jusqu’à me souhaiter un bon anniversaire, car il était maintenant une heure du matin du 1er juin, jour de mon vingt-deuxième anniversaire, ce qui m’était complètement sorti de l’esprit. Ensuite nous avons été transférés, à nouveau en « panier à salade », dans un commissariat du nord de Paris où on nous a fait prendre place, serrés les uns contre les autres sur des bancs, dans le sous-sol de l’établissement et nous y sommes restés jusqu’au dimanche soir vers vingt heures. Nous commencions à trouver le temps long et à nous inquiéter de ce qui nous attendait, mais en fait l’objectif de notre arrestation était préventif : il s’agissait d’empêcher la manifestation bon enfant du samedi soir et surtout la manifestation plus dure prévue pour le dimanche, à laquelle nous n’avions d’ailleurs aucune intention de participer. De retour à l’école, nous avons été accueillis presque triomphalement par les copains, qui nous avaient préparé un casse-croûte, vivement apprécié car nous n’avions eu qu’un sandwich en vingt-deux heures. Le récit de nos aventures écourta notre nuit et, le lendemain, je me réveillais juste à temps pour filer en courant prendre le car pour Saclay, sans me laver, ni déjeuner.
Cette affaire n’eut pas de conséquence. L’année suivante, lorsque je me suis porté candidat au Service militaire dans la Marine Nationale, j’ai été l’objet d’une enquête de police, dont on disait qu’elle visait à exclure les communistes, considérés à cette époque comme des citoyens pas très sûrs ; je craignais un peu que l’épisode ne me porte tort, mais il n’en a rien été. Le seul regret que j’en ai, c’est celui d’avoir mal accueilli l’homme dont je pense qu’il a sauvé deux fois la France.

L’année de préparation à l’agrégation
La troisième année, pour moi, ne s’était donc terminée qu’en septembre, par la soutenance de mon mémoire de DES.
La quatrième et dernière année de ma scolarité à Saint-Cloud commença aussitôt après par un stage pédagogique dans un lycée parisien. Nous étions affectés à trois, auprès d’un enseignant chevronné, qui devait pendant un mois prêcher d’exemple et nous apprendre les trucs du métier ; nous devions le regarder opérer pendant quelques jours du fond de la classe, puis faire les cours, en sa présence, avant de subir ses critiques et de bénéficier de ses conseils. Quelle n’a pas été notre surprise de constater, en assistant à ses cours, qu’il était chahuté copieusement, au point de pouvoir difficilement faire son cours ; je ne sais plus très bien ce qui pouvait expliquer cela, mais je pense que, malgré son expérience, il n’était pas très sûr de lui et que ses classes étaient particulièrement indisciplinées. Autant qu’il m’en souvienne, nos propres cours de stagiaires se passèrent correctement. Mais c’était notre seul contact avec des élèves, avant qu’on nous confie des classes après l’agrégation et nous, les trois stagiaires, fûmes unanimes pour en retenir qu’il nous faudrait faire mieux que ce à quoi nous avions assisté.
Puis la préparation à l’agrégation commença véritablement ; elle avait lieu à l’ENS de la rue d’Ulm et réunissait l’ensemble des agrégatifs des ENS ; elle consistait en la révision des cours et travaux pratiques des années précédentes, complétés par quelques nouveaux cours ; je me souviens tout particulièrement d’une passionnante conférence de François Jacob, venu nous exposer ses travaux, quelques années avant d’être distingué par le prix Nobel, avec Jacques Monod et André Lwoff. Quant à notre entraînement pédagogique, il consistait, chacun à notre tour, à préparer un cours et à le présenter en temps imposé (cinquante minutes) sous l’œil critique de nos collègues et d’un professeur spécialiste de la discipline concernée, en s’adaptant au niveau auquel le cours était, en principe, destiné. En bref, un exercice un peu artificiel, mais sans doute assez efficace pour nous préparer à l’épreuve reine de l’agrégation, en même temps qu’à notre futur métier.
Enfin le jour du concours arriva ; il ne m’a laissé que peu de souvenirs précis : en botanique, nous eûmes à traiter « Les Orchidées », un sujet auquel l’enseignement de Marius Chadefaud nous avait bien préparé et une famille de plantes que je trouvais et que je trouve toujours fascinantes. Des leçons modèles à présenter (je crois qu’il y en avait deux, dont une de niveau classes préparatoires), je me rappelle seulement que pour ce cours de haut niveau, je tirai « les enzymes », un sujet de biochimie que je connaissais bien. Globalement, je m’en tirai correctement ; notre collègue Jean Guern était classé premier et tous les copains de Saint-Cloud étaient admis. Aussitôt après la proclamation des résultats, nous avions à passer à tour de rôle, dans l’ordre du classement, devant l’inspecteur général, président du jury, Albert Obré, pour nous voir attribuer un poste ; nous avions eu à formuler un vœu, mais il ne pouvait être satisfait que si au moment de notre passage devant l’inspecteur général, le poste convoité était encore libre. Etant donné mon rang au classement, j’avais un choix assez large, mais j’avais demandé en premier, Laon, chef-lieu de mon département d’origine, une ville que j’avais appréciée pendant mon séjour de deux ans à l’École normale, et, en second choix, Nancy, une grande ville, plus éloignée du lieu de résidence de ma famille. Mais l’inspecteur me fit valoir que, si quelques années plus tard, je m’ennuyais au lycée, je serais peut-être content de pouvoir prendre contact avec la faculté et donc il me conseillait plutôt Nancy, un conseil que j’ai suivi, ce que je n’ai pas regretté. Plusieurs des membres de notre promotion sont rentrés directement dans des laboratoires universitaires pour y préparer une thèse. J’aurais eu cette possibilité aussi, mais mes ambitions du moment étaient plus que satisfaites par mon accession à la carrière de professeur agrégé de lycée ; j’avais envie d’en finir rapidement avec mon service militaire et j’étais impatient de rentrer véritablement dans la vie active, alors que la thèse m’apparaissait comme une fuite en avant dans une prolongation d’études.
Pour notre promotion, c’était donc un plein succès, que nous avons fêté sobrement, car le concours se terminait fin juillet ou début août et que nous étions pressés de regagner notre province pour y prendre un peu de vacances avant le service militaire ou la vie active et certains même, fiancés de longue date, pour se marier.
En ce qui me concerne, j’étais impatient de rentrer dans ma nouvelle vie de « post-étudiant » et c’est avec enthousiasme que je partis donc pour Nancy vers le 15 septembre ; mais comme j’avais résilié mon sursis pour me débarrasser de mon service militaire au plus vite, je n’avais en fait que deux semaines à enseigner au lycée Poincaré, avant de partir « sous les drapeaux ». Le Censeur venait juste de m’apprendre combien gagnait un agrégé, quand j’ai dû lui annoncer mon départ au service militaire à la fin de septembre. Evidemment, il ne sauta pas de joie : pour lui cela signifiait que pendant toute la durée de mon service militaire, au moins deux ans à l’époque, il devrait pourvoir mon poste par un suppléant.

Epilogue
L’empressement à résilier le sursis et effectuer le service militaire était motivé, pour moi comme pour beaucoup, par le désir de franchir au plus vite cet obstacle qui nous barrait l’horizon, un obstacle d’autant plus inquiétant qu’il risquait de nous faire participer à la guerre d’Algérie, à un moment où aucun d’entre nous ne croyait plus juste, ni possible, de refuser l’indépendance à ce qui était alors un département français. La Marine nationale offrait aux élèves des grandes écoles la possibilité de faire un service intéressant et relativement aventureux, avec l’espoir précieux, de ne pas être trop impliqué dans cette sinistre guerre. La renommée de notre École permettait d’accéder en qualité d’officier à différents services de la Marine nationale ; en ce qui me concerne, j’ai été admis, comme Jean-Marc Francaz, à l’Ecole des Élèves Officiers de Réserve de la spécialité Chef de quart, pendant que notre ami Yvon Lefebvre était admis dans l’Aéronavale. Ce service en qualité d’officier de navigation, m’a offert une ouverture sur un monde différent de celui de l’Éducation nationale et un intermède au grand air, salutaire après toutes ces années d’étude ; quant à mon implication dans la guerre d’Algérie, elle s’est limitée à participer, pendant quelques mois, à la surveillance maritime des côtes algériennes.
A l’issue de mes vingt-sept mois de service militaire, j’ai retrouvé mon poste au lycée Henri Poincaré à Nancy, car c’était une époque où les agrégés scientifiques étaient vraiment très bien traités. Après quelques années à enseigner dans une dizaine de classes échelonnées de la Sixième à la Terminale, j’ai compris qu’il me serait difficile de m’en satisfaire pendant toute ma carrière, probablement parce que la recherche m’attirait et que je me sentais un peu frustré de ne pas être suffisamment branché sur la science en marche, à un moment où elle avançait si vite.
J’ai donc complété ma formation dans le domaine qui m’avait toujours intéressé, la biochimie, dont l’avant-garde, la biologie moléculaire, commençait à engranger des résultats spectaculaires. Ce complément de formation m’a valu de me voir proposer un poste dans l’enseignement supérieur à l’École de Brasserie, Malterie et Biochimie Appliquée de Nancy, où j’ai pu préparer une thèse de biochimie microbienne qui m’a permis d’obtenir un poste de professeur à l’Université de Bretagne Occidentale et d’y enseigner la biochimie et la microbiologie. Ces matières, outre leur intérêt scientifique, avaient l’avantage de me brancher sur des applications dans le domaine agrosalimentaire, qui m’intéressait tout particulièrement et qui, de fait, m’a offert des perspectives intéressantes. Dès mon arrivée en Bretagne, l’université m’a demandé de développer un centre de recherche-développement régional nouvellement créé, l’ADRIA, ce qui m’a permis de concilier l’enseignement dans un IUT, la direction de recherches et la participation au développement régional, avec de nombreuses collaborations scientifiques nationales et internationales ; j’ai eu la grande satisfaction de pouvoir constituer et animer une équipe qui, à la fin de ma carrière, comptait une soixantaine de personnes dont vingt ingénieurs ou docteurs.
Je suis pleinement conscient de la chance que j’ai eue de pouvoir accéder à une carrière passionnante : en me conduisant à l’agrégation, l’ENS de Saint-Cloud a été un « ascenseur social » particulièrement efficace. L’itinéraire que j’ai suivi ensuite a été le résultat d’une série de réorientations acceptées, d’opportunités exploitées, de rencontres précieuses et aussi du soutien inconditionnel de mon épouse, Michelle. J’ai connu successivement et parfois simultanément les joies et les difficultés des carrières d’officier de marine, de professeur de lycée, de professeur d’université et de chef d’entreprise. A l’issue de cette carrière composite, j’affirme sincèrement que je n’en regrette aucun aspect et que je suis profondément reconnaissant à notre École de me l’avoir ouverte.