ÉNS Fontenay-aux-Roses : Les années 1965-1969 et un souffle d’air en mai 1968

Par Danielle Alloin,
Promotion Physique/Chimie 1965

DA350… C’est le ruban blanc tissé de rouge que je couds sur mon ‘trousseau‘, en ce mois d’août 1965, à l’ombre d’un tilleul dans ma paisible province. En effet, pour l’entrée à l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses, nous devons marquer les serviettes de toilette, de table, etc… toutes les pièces que la lingerie de l’école aura à charge de blanchir. Il s’agit là d’un détail me direz-vous, mais ce détail signe un état d’esprit et une époque.

Je suis entrée à l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses un peu par hasard, mais pas tout à fait quand même… Car au tout début de ce hasard il y a les hommes politiques qui ont instauré l’école laïque et obligatoire en France et plus particulièrement Camille Sée qui œuvra tant pour l’instruction des filles. Mon arbre généalogique suggère que la quasi-totalité de mes lointains ancêtres, jusqu’à mes arrière grands-parents inclus, sont des paysans; puis arrivent deux grands-pères qui travaillent aux chemins de fer (le développement ferroviaire de la fin du XIXe siècle a besoin de bras), puis un père menuisier-ébéniste. J’ai donc peu de chances, à priori, de croiser le chemin de l’ÉNS.

Néanmoins, deux facteurs ont joué pour que cela advienne.

Le premier facteur relève d’une évolution sociale. En ce milieu du XXe siècle le monde ouvrier a développé une conscience politique et s’est structuré. Les bénéfices de l’instruction y sont mis en avant et pour mes parents, la réussite scolaire est une obligation : je réagis en étant une excellente élève. Le plus beau cadeau que je puisse alors faire à ma mère est de demander son aide à chaque distribution des prix pour porter la pile de livres que je reçois…  Le désir de comprendre et le goût pour l’étude m’ont saisie dès l’enfance et ne m’ont plus jamais quittée. Dans ma famille, l’horizon des études est le baccalauréat et devenir ‘maître d’école’ est un objectif que l’on aime à envisager. Mais on n’y a jamais entendu parler des classes préparatoires aux grandes écoles.

Le second facteur est d’ordre économique. Au début des années soixante, la France est encore en pleine reconstruction d’après-guerre : on a besoin de tous les cerveaux (y compris ceux des filles), de toutes couches sociales confondues. Il y a des relais en place dans le système éducatif, des relais qui veillent ! La directrice de mon lycée de filles convoque ainsi mes parents pour leur annoncer que je dois partir en classe préparatoire à Lyon et que ma bourse d’études suivra, bien entendu.

Mes propres inclinations (philosophie par exemple) ayant été tout simplement ignorées, je me retrouve transportée loin de chez moi, quasiment ‘déracinée’. Confrontée aux difficultés matérielles (pas d’internat pour filles dans ce lycée de garçons), à l’isolement et à une compétition outrancière, je ne dois qu’à ma pugnacité de conserver la joie d’apprendre. Je me cherche un nouveau futur et je caresse l’idée de devenir ingénieure dans la construction de ponts ou de barrages.

Les années de classes préparatoires constituent une zone noire dans ma vie car c’est à ce moment-là que je perds ma mère emportée par une maladie fulgurante et que mon père m’annonce que je dois désormais ’gagner ma vie’. Je me résous donc à intégrer l’IPES (Institut de préparation aux enseignements du second degré) de l’université de Lyon, en lieu et place d’intégrer une école d’ingénieurs, et à devenir ‘élève-professeure’ rémunérée. Et c’est face à cette accumulation de difficultés, que mon professeur de physique de Maths Spé, Mr Journet, ancien Cloutier, me vient en aide. Il m’encourage à préparer un concours que je n’avais pas présenté (puisque j’envisageais une carrière d’ingénieure), celui de l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses, car, à ses yeux, ‘la préparation à l’agrégation y sera bien meilleure qu’à l’IPES’.

Me voici donc embarquée dans un double cursus: en parallèle avec ma première année de licence à l’université, mes ex-professeurs de Maths Spé (Mr Journet en physique et Mme Favaron en mathématique) m’encadrent pour la préparation au concours de l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses. Ils me soumettent un problème hebdomadaire dans chacune des deux matières, ce qui constitue une solide révision du programme. De plus je suis autorisée par le proviseur, à titre très exceptionnel, à suivre des travaux pratiques de sciences naturelles le dimanche matin de 8:00 à 12:00 dans mon ex-lycée, car il y a alors une épreuve de ce type au concours d’entrée de Fontenay. Lorsque je songe à cette période je ne peux que m’incliner devant la générosité de ces trois personnes.

Arrivent l’écrit, puis l’oral du concours. En juillet je me retrouve donc à Paris, hébergée près du Parc Montsouris. La chambre mansardée ne possède qu’une lucarne dans le toit et je me revois en équilibre sur un tabouret, observant la cime des arbres du parc et tentant de capter un peu de leur fraicheur. Je fais connaissance avec le train de banlieue qui dessert Fontenay-aux-Roses, puis avec l’ÉNS. Du déroulement de l’oral même, je n’ai que peu de souvenirs. En vérité je ne sais pas vraiment où cela me mènera et je me sens plutôt détachée du résultat.

Finalement je suis admise et me voici, pendant l’été 1965, occupée au travail de couture des étiquettes DA350. Une fois prêt, le ‘trousseau’ est placé dans une malle en osier et expédié à l’ÉNS. En septembre 1965, je m’installe au 5 de la rue Boucicaut pour quatre années.

L’ÉNS est comme une sorte de ‘congrégation laïque’ : logées, nourries, blanchies, nous sommes dégagées de tout souci matériel, afin que tout notre temps puisse être consacré à l’étude. Nous formons une ‘communauté’ d’élèves, à l’exception des quelques-unes, déjà mariées, qui vivent à l’extérieur. Nous sommes aussi  protégées de toute ‘mauvaise rencontre’ : il y a une unique entrée placée sous le contrôle et l’autorité du concierge, et aucun homme, fût-il un père ou un frère, n’est autorisé à franchir les limites du parloir situé au voisinage immédiat de l’entrée. Un seul poste téléphonique, près du parloir, permet aux élèves de recevoir des appels. Autant dire que les communications se font davantage par l’écrit (postal) que par l’oral.

Dans le même temps, nous suivons tous les cours magistraux à Paris, à l’université. C’est notre espace de liberté, notre contact quotidien avec le monde extérieur. Les travaux dirigés et les travaux pratiques, eux, ont lieu à l’ÉNS, au sein du petit groupe de huit physiciennes/chimistes que nous formons, et ils sont encadrés par les meilleurs professeurs, quasiment des cours particuliers. De la même façon, en quatrième année la préparation à l’agrégation sera suivie intra-muros et sera d’une grande qualité.

A cette première rentrée, la promotion 1965 des physiciennes fait connaissance. Pour la moitiéd’entre nous l’arrivée s’est effectuée par le canal des écoles normales d’institutrices avant aiguillage vers le concours de Fontenay. A considérer nos origines sociales modestes, on voit qu’à cette époque l’ÉNS jouait encore largement son rôle d’ascenseur social. Une aussi petite promotion, c’est sympathique et nous nous entendons bien. Les repas du soir, dans une ambiance agréable, sont l’occasion d’échanger avec les matheuses, les biologistes et les élèves des disciplines littéraires, même si des affinités thématiques sont avérées. Si je cherche bien dans ma mémoire, il me semble que les clivages apparaissent plutôt entre promotions : nous avons peu de contacts avec les physiciennes de seconde, troisième ou quatrième années, plus avancées et/ou déjà engagées dans leur DEA ou leur préparation à l’agrégation. Notre vie estudiantine est facile, l’École pourvoit à tous nos besoins et de plus nous recevons chaque mois une somme d’argent qui nous sert d’agent de poche, voire davantage puisqu’au bout de la seconde année, j’ai pu acheter une 2CV… La directrice, Melle Cordier, est une personne aimable et discrète, un peu comme une ‘mère’ qui serait là pour veiller, avec une certaine distance, au bien-être et à l’épanouissement de ses ‘filles’.

Admise à l’ÉNS avec déjà la moitié de ma licence en poche (obtenue pendant ma première année d’IPES),  on me laisse généreusement deux années pour acquérir l’autre moitié de la licence! J’ai donc beaucoup de temps pour ‘papillonner’ et découvrir diverses spécialités de la physique : géophysique, physique nucléaire, astrophysique… J’assiste également à des conférences en tous genres à l’institut océanographique ou ailleurs. Ce sont ainsi deux années riches en accumulation de connaissances en physique.

C’est aussi la découverte émerveillée de la vie culturelle dans la capitale ! Nos origines sociales et provinciales ne nous ont pas accoutumées à une telle profusion… Musique, théâtre, cinéma… Nous goûtons à tous les fruits, d’autant que nous disposons d’une autonomie financière largement suffisante pour cela. Je me souviens des séances au TNP ou à la Comédie française, des concerts (e. g. Rampal & Veyron-Lacroix), des récitals d’orgue à Notre-Dame, des visites au Louvre, alors un musée un peu poussiéreux mais regorgeant des mêmes trésors artistiques qu’aujourd’hui tout en étant nettement moins fréquenté, des petits cinémas du Quartier Latin, des escapades à Versailles sous la neige, des sorties d’escalade en forêt de Fontainebleau… Nos dimanches sont toujours bien remplis. Cette fringale d’activités culturelles ou sportives se décline aussi l’été, et je fréquente le Festival d’Avignon et les ballets de Béjart, tout autant que les stages UCPA dans les Pyrénées ou les Alpes. A l’ÉNS même, nous bénéficions de la projection de films, nous disposons d’un piano et d’une bibliothèque bien fournie. La lecture a donc, elle aussi, une large place dans mes activités de loisirs et me permet d’élargir mes horizons littéraires. Rétrospectivement, je me perçois comme une éponge absorbant cette nourriture pour l’esprit qui, soudain, est à ma portée et à profusion…

Le corps n’est pas oublié pour autant, car la mode des jeunes femmes gantées, chapeautées et corsetées est passée depuis bien longtemps ! Pour les activités sportives nous avons un professeur de gymnastique, Mme Ruault, qui s’inspire de la devise de Juvenal, ‘mens sana in corpore sano’. Dans une salle de sport grande et lumineuse, elle nous fait travailler en musique avec ballons, cerceaux et massues (une sorte de gymnastique harmonique, la méthode Medau). Elle nous propose des cours à la piscine, nous initie au tennis. Elle nous vante les bienfaits de la douche froide matinale, du gant de crin, des graines de lin… même si, seule une poignée d’élèves adhère à ces pratiques. Un soir par semaine c’est la séance de danses folkloriques sous la direction d’une danseuse du ballet national de danses françaises crée par Jacques Douai et Thérèse Palau. Elle arrive accompagnée d’un accordéoniste, et tente de nous inculquer, entre autres, les pas subtils des danses bretonnes ou les figures de la bourrée auvergnate. Bien évidemment, si les choses se passent ainsi, c’est que notre directrice, Melle Cordier, appuie de telles initiatives. Elle est une femme éclairée, moderne et indépendante, ayant travaillé dans la recherche et exercé à l’étranger, une femme à l’esprit ouvert. Elle a sans doute servi de ‘modèle’, sans le savoir, à nombre d’entre nous.

La seconde année, je me porte volontaire pour l’organisation des conférences d’intérêt général à l’ÉNS et je m’applique à inviter des orateurs de qualité : Mme le Dr Boutet de Monvel, l’une des personnalités fondatrices du planning familial, qui vient nous parler de contraception alors que la plupart d’entre nous sommes encore bien ignorantes sur le sujet, le biologiste Jean Rostand qui nous entretient de ses recherches sur les mutations des grenouilles dans les étangs de Ville d’Avray, l’écrivain Albert Memmi qui nous parle entre autres de son livre ‘La statue de sel’, le physicien Alfred Kastler qui nous dévoile les mécanismes du pompage optique pour lequel il a reçu le prix Nobel de physique, etc… Toutes les personnalités contactées acceptent avec plaisir de venir parler aux Fontenaysiennes que nous sommes. Ce sont des moments passionnants dans la grande salle de spectacle de l’École.

C’est aussi cette année-là qu’un groupe d’élèves et professeurs de l’ÉNS s’embarque pour  un voyage en Egypte, fruit d’un échange avec des étudiantes égyptiennes qui avaient séjourné dans notre école l’année précédente. Nasser est alors au pouvoir en Egypte et le grand barrage d’Assouan est en construction. Le voyage s’effectue sur le bateau d’une compagnie maritime grecque, de Marseille à Alexandrie, avec escales au port du Pirée. C’est la magie de nuits sur le pont à plonger nos regards dans le cosmos, du passage du canal de Corinthe dont les bords nous semblent à portée de main, du temps vrai d’un déplacement lent qui permet de s’imprégner des ambiances, d’apprécier les perspectives et les lumières, de goûter les odeurs… Lors des escales au Pirée, nous nous échappons pour visiter l’Acropole, pour savourer un yaourt au miel, pour nous réjouir les oreilles d’un concert au théâtre antique avec David Oïstrakh au violon, excusez du peu !

Nous débarquons à Alexandrie, où nous restons quelques jours, puis nous rejoignons Le Caire en autobus pour une dizaine de jours avant d’entreprendre notre descente vers le grand sud. Notre groupe est encadré avec un guide officiel, l’objectif étant de nous montrer surtout l’Egypte moderne. Nous avons tout de même assez de temps libres qui nous permettent de découvrir à notre guise, musées, souks, mosquées, marchés… Mais nous visitons aussi des usines, des plantations de coton, des filatures, des écoles, etc., et bien sûr le gigantesque chantier du barrage d’Assouan, où l’on est en train d’installer les turbines. Cette dernière visite nous réserve une jolie surprise : sur le lac de retenue du barrage nous nous rendons en barque au temple de Philae, alors sous les eaux, et nous accostons sur les pierres de faîtage du toit. C’est une sensation rare que de cheminer sur le toit d’un temple immergé au milieu d’un lac!

Au retour d’Assouan, notre train passe par Karnak et Louqsor, mais il n’est pas prévu que nous nous y arrêtions… Pour certaines d’entre nous dans le groupe, il est inconcevable de traverser ce haut-lieu de l’histoire de l’humanité sans lui rendre l’hommage qu’il mérite… Et hop, nous descendons subrepticement du train à Louqsor après avoir averti nos compagnes moins hardies (mais pas le guide évidemment) que nous  rentrerons au Caire quelques jours plus tard. Ces journées de liberté dérobées sont magnifiques : Louqsor est alors, en 1967, un lieu peu touristique avec un seul hôtel. Nous louons des vélos, voguons en felouque au fil du Nil, visitons les tombes dans les vallées des rois et des reines, celles des nobles… et tout ceci dans la plus grande innocence et avec le plus pur émerveillement. Et puis, rassasiées de culture et de beauté, une nuit, nous reprenons sagement le train pour le Caire où, parait-il, notre guide nous attend chaque matin depuis plusieurs jours. Il est tellement soulagé de nous voir revenir, saines et sauves, qu’aucun reproche n’est formulé à voix haute. Sans doute n’en pense-t-il pas moins … Mais franchement, n’était-il pas de notre devoir de contrecarrer cette ‘omission’ que nous trouvions tout simplement  ‘impensable’? Je trouve là l’esprit un peu frondeur de jeunes femmes sensées, sur la voie de l’émancipation, et j’acquiesce une seconde fois à notre attitude d’alors.

L’atmosphère à l’ÉNS de Fontenay est plaisante, détendue, toute entière tournée vers les études et la culture. Et même si certaines pratiques nous semblent un peu désuètes, comme celle par exemple de devoir faire le mur lorsque nous rentrons après minuit, nous nous sentons bien, nous prenons de l’assurance dans nos vies de femmes, nous grandissons en indépendance et en réflexion. C’est aussi le moment où se construisent de solides amitiés qui ont perduré tout au long de nos vies. Il existe au sein de l’ÉNS, différents groupes politiques, mais peu de prosélytisme. Pour ma part, ayant été élevée au sein d’une famille militante, et en réaction peut-être, je me mets ‘en vacance’ de militantisme politique organisé.

Arrive la troisième année. C’est l’année scolaire 1967-1968, et c’est, pour ma promotion, celle du stage d’agrégation (que j’effectue au lycée Michelet à Vanves), mais également du diplôme d’études approfondies (DEA). Je choisis l’astrophysique, en partie la conséquence de fascinations adolescentes à la contemplation du ciel nocturne, mais surtout le résultat de mes vagabondages parmi les divers champs disciplinaires de la physique…

Sur ce, les événements de mai 68 font irruption, et bien que nous vivions dans notre nid douillet de l’ÉNS en bénéficiant de nombreux avantages, l’entrée de la police dans la Sorbonne et le matraquage des étudiants ne peuvent nous laisser indifférentes. Face au développement des événements, les Fontenaysiennes les moins aventureuses retournent ‘se ranger’ dans leur famille pour ‘être au calme’. Mais certaines d’entre nous éprouvent le besoin de manifester leur solidarité et s’engagent dans le mouvement. Nous voici embarquées dans les manifestations, les discussions passionnées dans le grand amphi de la Sorbonne ou la salle du théâtre de l’Odéon, les échanges impromptus avec tout un chacun dans les rues, en bref, dans le bouillonnement d’idées et d’espoirs qui caractérise cette période. Le laboratoire de recherche à Paris où se déroulent les cours du DEA est devenu, lui aussi, un lieu animé de discussions et d’échanges. Dans les cafés de la place Denfert-Rochereau, jusque tard dans la nuit, nous nous insurgeons contre les politiques qui bastonnent la jeunesse et voudraient la bâillonner, nous dénonçons les hiérarchies abusives au sein de l’université, nous imaginons d’autres rapports entre enseignants et élèves… Un brassage d’idées, d’utopies, mais avant tout une générosité que nous voudrions insuffler dans le milieu où nous évoluons. Pendant cette période mouvementée, je suis surtout à l’extérieur de l’ÉNS : les trajets à pied entre Fontenay et le centre de Paris me gardent en forme, car il n’y a plus ni trains, ni essence et le réservoir de mon ‘économe’ 2CV a été siphonné par un quidam qui sans doute en avait davantage besoin que moi …

La vague contestataire finit par atteindre notre ÉNS, satisfaisant certaines revendications de liberté : finie l’exclusion du genre masculin dans l’enceinte de l’École et donc supprimé le parloir, finie la porte fermée après minuit qui nous obligeait à faire le mur … Un peu d’air extérieur peut entrer dans l’École. Il est clair que le mode de vie à l’ÉNS de Fontenay avant mai 1968 était, sur ce plan, un peu anachronique, et que ses interdits ne collaient plus avec des mœurs en pleine mutation et des jeunes femmes majeures pour la plupart.

Après un tour du Mont Blanc sac à dos sur les sentiers, une activité qui aide à calmer l’esprit, je reviens pour ma quatrième année. Déterminée à faire de la recherche, j’ai choisi de préparer une thèse de troisième cycle en astrophysique. Mais se pose la question de l’agrégation, car c’est encore une quasi-obligation que de présenter le concours lorsqu’on est Fontenaysienne. La préparation a lieu à l’École même.

Je commence donc l’année en menant de front les deux cursus : thèse de IIIe cycle (qui doit être soutenue au bout d’une année) et préparation à l’agrégation. Je découvre assez vite que cela est difficile, non pas tant en raison de la charge de travail que ce double exercice implique, mais surtout par la différence d’état d’esprit entre travail de recherche et préparation à un concours de haut niveau. Je décide alors de ne pas me présenter à l’agrégation. Cela ne convient guère à la directrice, Melle Cordier. Elle me convoque dans son bureau à plusieurs reprises pour tenter d’infléchir ma décision. Je défends mon choix par le fait que l’agrégation, censée nous préparer à l’enseignement, n’a pas grand-chose à voir avec les démarches intellectuelles de la recherche. De son côté, Melle Cordier guidée par un excès de prudence, avance l’argument selon lequel ‘je n’aurai jamais de poste au CNRS’. Un argument qui s’est révélé parfaitement inexact. Mais cette fois je tiens bon et je ne me présente pas à l’agrégation. Et de fait, nous sommes au moins deux dans le même cas (une matheuse et une physicienne), toutes deux en astrophysique.  Nous présentons nos thèses de IIIe cycle en temps et heure, puis nous nous envolons pour les Etats-Unis, l’une sur la côte est et l’autre sur la côte ouest, afin de commencer une thèse d’Etat…

Et c’est ainsi que s’achève le parcours de mes quatre années à l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses et que commence ma carrière dans la recherche. Cette École m’a apporté beaucoup, et plus encore… C’est comme si elle m’avait invitée à un festin de connaissance et de culture. Elle a orienté ma vie vers des horizons et des aventures intellectuelles bien au-delà de celles promises par les hasards de la naissance et l’a ancrée dans une activité de recherche qui m’a procuré les plus grands bonheurs. Elle a consolidée mes aspirations de femme qui assume pleinement sa vie.