Souvenirs d’un historien entré à Saint-Cloud en 1945

Témoignage de Jean MADRE
Promotion 1945, Lettres, Saint-Cloud

1945. Année de la Victoire et de mon succès au concours d’entrée dès la première année de préparation au lycée Henri IV. Entrer à Saint-Cloud c’était réaliser le rêve d’un élève de l’humble filière de l’école laïque, certificat d’études, cours complémentaire, école normale d’instituteurs. Quelle joie de découvrir l’École, la beauté du cadre, du parc, le pavillon de Valois, la vue sur Paris. Aussi d’apprécier la qualité de la nourriture en ce temps de sortie de guerre. Une pensée pour l’économe, le « rhino » !

Le secrétaire général Henri Canac (ne pas oublier  « général » sinon le courrier était retourné à l’imprudent) nous accueillit avec une bienveillance à la fois rude et paternelle. Il voulait nous tirer vers le haut, jusqu’à l’agrégation. Il recrutait des professeurs de haute valeur. Nous avions la chance d’être en petits groupes de 4 ou 5 élèves en contact direct avec des maîtres d’exception, parmi les meilleurs de leur domaine. En section Histoire, André Aymard nous initiait avec clarté aux problèmes de l’histoire antique, aux sources littéraires et archéologiques… Edouard Perroy était aussi prestigieux. Ses synthèses sur le Moyen Age étaient remarquables, aussi bien sur le commerce que sur les ordres religieux. Son flot de connaissances sur la guerre de Cent ans nous éblouissait, nous submergeait. Tersen en histoire moderne excellait à l’analyse des jeux diplomatiques et des politiques coloniales. Le jeune Fohlen nous attirait à l’histoire américaine, à celle des pionniers et des indiens du Far West.

L’École était aussi un grand foyer de culture par ses conférences. Tous les élèves étaient invités à écouter des hommes aussi différents que Georges Lefebvre, André Siegfried, David Rousset et Pierre Teilhard de Chardin.

Je garde un souvenir ému de Georges Lefebvre. Il m’impressionnait par ses études rigoureuses et ses jugements modérés sur la Révolution française et l’Empire. Ce directeur de la Revue socialiste me fit découvrir Alexis de Tocqueville et une large approche sociologique de l’histoire.

Des groupes d’élèves se formaient, par affinité de convictions. Le groupe catholique était lié à la « paroisse universitaire ». On y entendait Henri-Irénée Marrou, grand historien de l’Antiquité tardive qui œuvrait pour la réconciliation entre les Chrétiens et l’État laïque. On pouvait dialoguer avec un curieux personnage, aérien dans l’envol de sa soutane, le père Daniélou, jésuite fils d’un député radical ami d’Aristide Briand. Le groupe communiste était le plus influent. Le rôle de ses partisans dans la Résistance était, avec raison, admiré. Les méfaits du stalinisme étaient soit méconnus, soit niés, soit même acceptés, « la fin justifiant les moyens », le bonheur à venir justifiait le goulag !

J’étais très étonné de la maigreur du groupe socialiste. Pourtant, la SFIO nous envoyait Maurice Deixonne, député du Tarn, futur secrétaire général de la SFIO, proche de Léon Blum, tout en élégance et en finesse comme lui. Et la SFIO honorait Saint-Cloud par la présence au bal de l’École de l’ancien élève de Saint-Cloud, Marcel-Edmond Naegelen devenu ministre de l’Éducation nationale1 et de Vincent Auriol, président de la République.


1 Du 26 janvier 1946 au 12 décembre 1948. (Note des éditrices)