Des Fontenaysiennes dans le chaos, de 1943 à 1946

Témoignage de Andrée Tixier-Vidal
promotion 1943, Sciences, Fontenay

Andrée Tixier-Vidal (promotion 1943, agrégée de sciences naturelles, docteur) a enseigné à l’E.N.S. de Fontenay-aux-Roses. Directeur de recherche émérite au CNRS, elle est la fondatrice du Laboratoire de neuroendocrinologie cellulaire et moléculaire du C.N.R.S. et a été chercheur au Collège de France de 1955 à 1991. Elle est notamment l’auteur de Biologie cellulaire de la sécrétion des protéines, Paris, Polytechnica, 1997.


Par un hasard de l’histoire les promotions 1943-1946 ont vécu à Fontenay une période charnière de l’histoire de notre pays. Comment une communauté, c’est-à-dire une École issue de la politique de la IIIe République, avec Paul Bert et Jules Ferry, et n’ayant subi pratiquement aucun changement de statut depuis sa fondation par Félix Pécaut en 1880, a-t-elle franchi la fin de l’occupation allemande, la fin de la guerre et le changement de gouvernement qui l’a accompagnée ? C’est ce que je vais essayer d’évoquer à l’aide de mes souvenirs déjà bien lointains.

Je rappellerai brièvement mon cursus dont les premières années sont communes à la plupart des Fontenaysiennes à cette époque. Après trois années passés à l’École normale d’institutrices de Paris (1939-1942), j’ai préparé au collège Chaptal à Paris, le concours de l’É.N.S. Fontenay où je suis entrée en octobre 1943, dans la section Sciences (physique, chimie, sciences naturelles).

En 1946, j’ai obtenu le professorat de sciences physiques et naturelles des lycées et collèges, puis en 1947, l’agrégation de sciences naturelles que j’avais préparée à l’ENS de la rue d’Ulm, grâce à une bourse de 4e année. J’ai ensuite enseigné pendant un an au lycée Fénelon à Lille. Répondant à la proposition de la directrice de Fontenay (Mademoiselle Dard), j’ai alors accepté un poste d’assistante en chimie et sciences naturelles à l’École. J’ai occupé ce poste à partir d’octobre 1948 et jusqu’en 1955, date à laquelle j’ai obtenu mon détachement au CNRS et choisi définitivement une carrière de chercheur à plein temps que j’ai exercée au Collège de France jusqu’en 1991.

Quel était le contexte politique de la France à notre entrée à l’École, en octobre 1943 ? Les années les plus sombres de l’occupation allemande, sombres car sans espoir, étaient déjà écoulées. En 1942 de nombreux évènements importants avaient ouvert la perspective d’un avenir meilleur : d’une part, l’entrée en guerre des États-Unis contre le Japon et l’Allemagne, conséquences du désastre de Pearl Harbour le 7 décembre 1941, et d’autre part, la capitulation allemande devant l’armée russe à Stalingrad au début de 1943. Ces informations nous parvenaient clandestinement, par l’écoute de Radio Londres dans nos familles. Cependant nous étions encore sous l’occupation et sous le régime de Vichy, avec les menaces de la délation et la Gestapo. Nous vivions donc d’espoir.

Quelle était l’atmosphère de l’École à cette époque ? Je me souviens de notre arrivée à l’internat, un dimanche soir d’octobre 1943, avec nos bagages et nos parents et notre fierté d’être parmi les élues. La topographie des bâtiments de l’École a été très précisément décrite et illustrée par l’article de Marie-Odile Joly et Lucette Leducq, paru dans le Bulletin n°2 de 2011. Cependant, à la différence de 1961, la totalité des promotions était obligatoirement logée à l’internat. Le mariage excluait l’entrée à l’École (ce fut le cas d’une de nos camarades de prépa à Chaptal, qui bien que reçue, dût démissionner).

Le bâtiment III, le plus ancien et le plus vétuste, était dévolu à la promotion P.C.Sc.Nat., méprisée par l’intendante qui réservait les bâtiments II et I, plus modernes, aux mathématiciennes et aux littéraires. Nous prenions nos repas (frugaux) dans le bâtiment I où se situait également le bureau de la directrice, impressionnant par son décor (draperies bleu foncé et boiseries noires) et par la personnalité très discrète, presque secrète, de Mademoiselle Dard. Pour parvenir à ce bâtiment nous traversions la fameuse « galerie pompéienne », un large couloir vitré, glacial en hiver, donnant sur un joli parc, bien entretenu par le jardinier, époux de la concierge. À cette époque, il n’était pas question de journaux, d’affiches, de radio et encore moins de téléphone (en 1948, alors que j’étais assistante et chargée entre autre de l’organisation des cours assurés par des conférenciers externes, je ne disposais que du poste situé dans la loge de la concierge).

Les chambres du 3e étage du bâtiment III étaient réellement vétustes : pas d’eau courante, une cuvette et un broc, les W. C. au 2e étage où les chambres étaient moins vétustes. Au premier étage se trouvaient les salles de cours ainsi qu’une salle de travaux pratiques de physique et un cabinet noir où étaient stockés de vieux instruments d’optique. L’enseignement était donné sur place par des conférenciers externes, souvent éminents, et complété par l’assistante. Au rez-de-chaussée se trouvaient la salle de TP de chimie à gauche et, à droite, le labo de sciences naturelles avec une collection d’animaux empaillés, quelques squelettes, et des livres de zoologie anciens, mais non sans intérêt.

Le bâtiment III, un peu à l’écart, était, dirons-nous, le domaine des P.C.Sc.Nat. Et je crois que nous avons inauguré le premier bizutage de la promotion.

Selon la volonté de son fondateur et le statut de l’École, la vie des élèves se déroulait entièrement à l’École. La journée commençait par une heure de chant choral qui réunissait toutes les promotions. La sortie était libre le dimanche ou le week-end et les visites étaient autorisées en semaine au parloir. Autrement dit, en 1943, les élèves vivaient comme dans un « cocon spirituel », tenues à distance des événements dramatiques du monde de l’époque. Les choses ont commencé à changer avec ma promotion.

Le Ministère de l’Éducation Nationale de l’époque, poursuivant sa politique de suppression des Écoles normales d’institutrices, a entrepris la modernisation des É.N.S. correspondantes. On nous proposa de choisir entre l’enseignement traditionnel à l’École et un enseignement de la licence en Sorbonne, complété (c’était nécessaire en vue de la préparation des concours de sortie) par un enseignement sur place. La plupart d’entre nous ont opté pour cette formule qui nous assurait une évasion vers le monde extérieur d’une époque troublée, et vers la Sorbonne, «le temple de la Science ». En même temps nous conservions les avantages d’une vie sociale avec des jeunes filles intelligentes, toutes sensiblement du même âge, et de cultures et d’origines sociales et géographiques très différentes.

Quelle pouvait être cette vie socio-culturelle en 1943-1944 ? Culturellement riche, c’est incontestable, et politiquement neutralisée par les interdits de l’époque.

Un seul groupe était toléré à l’École : le groupe TALA, largement ouvert aux élèves non pratiquantes. Le groupe, animé surtout – mais pas exclusivement – par des littéraires, se réunissait le soir après dîner dans une chambre. Une large place était faite à la littérature, avec notamment – pour moi – la découverte de Charles Péguy et Paul Claudel. Ces deux poètes étaient très en honneur à l’époque, comme chantres de la nation, de l’espoir en l’homme et en Dieu… À l’initiative d’élèves littéraires, influencées par l’enseignement très tôt interrompu de Marc Bloch, nous avons organisé un petit groupe de théâtre et monté un fabliau du Moyen Âge – La Chanson de Jean Renaud – qui a été joué un soir devant les élèves et – je crois – la Directrice.

La fin de notre première année a été marquée par un événement capital : le débarquement, le 6 juin 1944, des troupes alliées en Normandie. Nous avons connu les alertes nocturnes, les descentes à la cave obligatoires. Nous avons pu passer, dans des conditions parfois acrobatiques, nos certificats à la Sorbonne, où, dans les amphithéâtres, l’élément masculin s’était raréfié. Nous avons été épargnées, physiquement et intellectuellement, dans le chaos de l’époque. Nous sommes revenues dans nos familles.

A la rentrée d’octobre 1944 un changement considérable était intervenu en France, avec la Libération de Paris, l’arrivée du Général De Gaulle, la fin du gouvernement de Vichy et la mise en place à Paris du Gouvernement Provisoire de la République. Les premiers journaux libres paraissaient et les projets de changement de société, y compris la réforme de l’enseignement et du système éducatif (selon le programme du C.N.R.1) faisaient l’objet de débats passionnés et de l’expression de tendances politiques diverses. En même temps, nous découvrions la réalité des horreurs de la guerre et des déportations qui étaient enfin exposées au grand jour.

Bien évidemment ces discussions socio-politiques ont franchi les murs de l’É.N.S. de jeunes filles de Fontenay, d’autant plus que le droit de vote venait d’être accordé aux femmes par le Gouvernement Provisoire (ordonnance du 5 octobre 1944) et que nous allions être appelées à voter le 29 avril 1945. Nous nous sentions d’autant plus concernées que notre adolescence et le début de notre jeunesse avaient été assombris, parfois cruellement, par ce que nous considérions comme les erreurs, les fautes des gouvernements passés. Nous partagions le souhait général de bâtir une société plus juste et sans guerre. Tout cela s’est traduit par la création d’un groupe laïque qui se réunissait le soir après diner dans une salle du bâtiment III. Nous faisions tour à tour des exposés sur les divers projets et articles de politique et d’économie parus dans la presse. Nous terminions parfois par une partie de bridge, car il fallait bien se détendre avant de retourner dans nos chambres à nos chères études. Je crois que l’existence de ce groupe laïque est à l’origine de contacts avec les autres É.N.S., Saint-Cloud d’abord, puis Sèvres et la Rue d’Ulm, contacts qui n’existaient pas auparavant. Nous avons eu une compétition de volley-ball avec nos camarades de Sèvres. Nous avons créé une groupe de théâtre inter-ENS avec lequel nous avons monté et joué une pièce de J.M. Synge (À cheval vers la mer). Je crois me souvenir de la création d’un syndicat des élèves inter-É.N.S..

Notre École a donc participé à sa manière au bouillonnement des idées qui a marqué cette période dramatique et passionnante de notre histoire.

En octobre 1946, j’ai quitté l’internat pour entreprendre, en tant qu’externe, la préparation de l’agrégation à l’É.N.S. de la Rue d’Ulm. À mon retour comme assistante en octobre 1948, je n’étais pas interne et ne participais donc pas aux activités privées de mes élèves, dont la vie quotidienne à l’École n’avait pas beaucoup changé. Elle est très bien décrite dans l’article de Thérèse Lenain-Martin paru dans le Bulletin n°2 de 2011.

J’ai gardé un excellent souvenir de ces années d’enseignement « idéales » : un petit nombre d’élèves intelligentes et curieuses, une sorte de fraternité. Cependant, mon souci de neutralité, de laïcité au sens vrai du terme, m’interdisait d’évoquer à l’École les nombreux problèmes politiques et sociaux qui ont marqué les années d’après-guerre et auxquels je n’étais pas indifférente.


1 Publié le 15 mars 1944, le programme très concis du Conseil National de la Résistance annonçait un programme de réformes économiques et sociales pour instaurer « dès la Libération du territoire un ordre social plus juste ». Il est consultable sur Wikisource. Le point II.5 concernant les réformes indispensables sur le plan social contient ce paragraphe : « La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires. » Le C. N. R. avait été créé le 27 mai 1943 pour parachever l’unification de la Résistance. Il a été présidé par Jean Moulin puis par Georges Bidault. Il fait toujours l’objet de débats. (voir la re-publication Les Jours heureux, Éditions La Découverte, collection Cahiers Libres, 2010, 204 pages, ISBN : 9782707160164 ; ouvrage disponible en version numérique). (note des éd.)