La formation reçue à l’École (1953-1957)

La formation reçue à l’École (1953-1957)

Pierre Carrière
Promotion 1953, Lettres, Saint-Cloud

Pierre Carrière a soutenu sa thèse1 le 18 décembre 1981 et son habilitation à diriger des recherches le 15 avril 1986. Élu professeur des universités le 1er octobre 1988, il a été directeur adjoint de l’ENS de Fontenay/Saint-Cloud chargé des études et de la formation à compter du 1er octobre 1991. Il est devenu professeur à l’ENS à compter du 1er septembre 1994.
Céline Bignebat a dialogué avec lui à Saint-Gély-du-Fesc dans l’Hérault en novembre 2016 ; il nous a ensuite confié un texte intitulé « Parcours » et composé de trois parties : « La formation avant l’entrée à l’École », « La formation reçue à l’École » et un « Épilogue » consacré à la promotion 1953 (scientifiques et littéraires) de l’ENS de Saint-Cloud.
La première partie évoque une enfance dans la campagne du Gard puis à Montauban, enfin à Escatalens près de Montauban. Pierre Carrière fréquenta ensuite, en tant qu’interne, le collège de Castelsarrazin puis l’École normale primaire de Montauban avant de préparer à Toulouse le baccalauréat puis à Montpellier le concours d’entrée à l’ENS de Saint-Cloud. Voici les pages qui concernent l’École.

Ce texte a été relu par Céline Bignebat (1996 L FC), Danielle Roger (1968 S FT) et Christine de Buzon(1971 L FT). Nous remercions chaleureusement Lucien Sellier (1956 S SC) de nous avoir confié des photos.

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Convoqué le même jour du début d’octobre 1953 pour subir un ultime oral de certificat de licence à la Faculté des lettres de Montpellier, et pour participer à la rentrée « officielle » de l’École, j’avais sollicité par lettre adressée au Directeur de celle-ci l’autorisation de repousser d’une journée mon installation à Saint-Cloud. Par retour du courrier, ma lettre m’avait été retournée en temps utile, augmentée de deux mentions manuscrites, rédigées d’une fort belle écriture, m’informant, l’une placée au haut de la feuille, que l’autorisation était accordée, l’autre, placée face à la formule de politesse que j’avais utilisée pour clore ma requête en faisant état, je pense, de « mes sentiments respectueux » et qui avait été fermement barrée pour cette raison qu’elle était « inadéquate selon le code Soleil » auquel j’étais prié de me reporter à l’avenir ! Ce document, que je regrette de n’avoir pas conservé, et qui plaçait ma rentrée sous de fâcheux auspices, portait, je crois bien, le tampon du secrétariat général et, j’en suis sûr, la signature de Henri Canac, lequel jouait alors, comme j’allais très vite le découvrir, un rôle éminent dans l’organisation de la vie et du travail dans l’École.

Le patrimoine immobilier de l’École en octobre 1953

Bien qu’ayant fort sérieusement préparé le concours d’entrée dans cet établissement très prestigieux à mes yeux et que j’avais longtemps pensé inaccessible, je ne savais à peu près rien de son histoire et de son fonctionnement. Au cours de ma formation, j’avais certes bénéficié de deux enseignements de grande qualité dispensés par deux de ses anciens élèves : Pierre Bayrou à Montauban, membre de la promotion 1912, sorti de l’École en juillet 1914 et envoyé aussitôt au front où il avait été très vite sévèrement blessé et mis hors du combat, Raymond Lallez à Montpellier, recruté en 1944, au terme d’une préparation au concours d’entrée contrariée par les combats de la Libération. Mais aucun des deux n’avait eu l’occasion de me dire comment s’était passé leur séjour à l’École, pas plus qu’ils ne m’avaient fait part de ce que le déroulement de leur cursus professionnel devait à la formation qui y était dispensée. Ma participation aux épreuves orales du concours 1953 ne m’avait guère renseigné à ce propos : logé chez une famille parisienne amie qui résidait tout près du faubourg Saint-Antoine, dans une rue adjacente portant le joli nom de rue de la Forge royale, je n’avais fait à Saint-Cloud que de brefs passages consacrés entièrement aux interrogations et à la rituelle proclamation des résultats. Je n’ai conservé aucun souvenir des membres des divers sous-jurys de deux interrogateurs devant lesquels j’ai comparu et dont l’identité ne m’avait été révélée, ni au cours de ma préparation, ni lors du déroulement des épreuves. J’avais cependant remarqué que l’un des membres du jury de géographie paraissait plus âgé que tous les autres et devait être proche de la retraite, voire même être déjà retraité. Aussi ai-je pris pour argent comptant la confidence que me fit, peu après la proclamation des résultats, un des candidats provinciaux « retoqués » avec qui j’avais sympathisé et que j’essayais de rassurer quant à son devenir professionnel (l’avenir me donna raison puisqu’il surmonta vite cet échec, fut agrégé d’histoire et devint Professeur des universités) et, selon qui, cet interrogateur n’était autre que le célèbre géographe Maximilien Sorre (1880-1962), un des « grands » anciens de l’École. Je n’ai fait depuis lors aucun effort pour vérifier ce état de fait, peu probable en raison de l’âge de l’intéressé, soixante-treize ans, mais vraisemblable pour qui connaissait le rôle joué par ce dernier tant dans l’enseignement de la géographie à l’École que dans la vie de l’Amicale de ses anciens élèves dont il était alors, sans que je le sache, le très actif Président, tant cette supposée rencontre avec un formateur, dont tout apprenti géographe du temps connaissait au moins la liste des travaux, était gratifiante pour moi.

La promotion 1953 que ces jurys avaient sélectionnée rassemblait trente-trois « littéraires », vingt-cinq « scientifiques » et vingt-quatre enseignants confirmés admis, pour un an, à la préparation du concours de recrutement des inspecteurs de l’enseignement primaire. Les deux premiers groupes furent reçus en même temps, me semble-t-il, par le directeur de l’École, M. René Vettier, ancien élève de la promotion 1906 et son secrétaire général, M. Henri Canac, qui appartenait à la promotion 1921, à l’occasion d’une réunion officielle de rentrée tenue au lendemain de mon installation à l’École.
Je crois me souvenir de ce qu’après avoir prononcé quelques mots de bienvenue, notre directeur quitta la salle après avoir donné la parole à son secrétaire général, lequel s’exprimant d’un ton ferme et d’une voix bien particulière que je trouvais « rocailleuse » et sous laquelle perçait un reste d’accent aveyronnais, prononça un brillant exposé relatif à l’histoire de notre École, suivi de la présentation des attentes que l’administration de celle-ci formait à notre égard et entendait exprimer clairement. J’en ai retenu ce fait que notre établissement, réservé aux garçons, associé à celui de Fontenay-aux-Roses, destiné aux jeunes filles, tous deux créés près d’un siècle après la très renommée École de la rue d’Ulm, avaient été conçus comme devant couronner l’édifice de l’enseignement primaire : tous deux recrutaient leurs élèves parmi les meilleurs sujets des Écoles normales primaires pour former, en deux ans, les futurs professeurs tant des Écoles primaires supérieures que des Écoles normales primaires, tout comme les futurs inspecteurs de l’enseignement primaire. Ce mode de fonctionnement, maintenu sans grands changements jusqu’en 1940, avait pour principal inconvénient de priver leurs anciens élèves de tout débouché direct dans les enseignements secondaire et supérieur (ainsi Maximilien Sorre, nommé à sa sortie de l’École en qualité de professeur certifié dans plusieurs Écoles normales primaires successives, dont celle de Montpellier, dut-il, tout en enseignant, reprendre ses études à l’université, passer avec succès l’agrégation, avant de pouvoir enseigner en lycée, puis à l’université). Au lendemain de la guerre, tandis que, d’un côté, la participation au concours d’entrée dans nos deux Écoles fut de plus en plus largement ouverte aux élèves des « grands » lycées dotés, désormais, de classes préparatoires dites « Cloud » ou « Fontenay », de l’autre, les élèves de ces Écoles furent autorisés à présenter, dans un premier temps, le Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement Secondaire (CAPES), puis, à compter du « tournant » des années cinquante, l’agrégation… que certains des « agrégatifs » dans les disciplines scientifiques avaient déjà, quelques années auparavant, été autorisés à préparer rue d’Ulm. Le recrutement de notre promotion intervenant à ce moment charnière, M. Canac nous rappela fermement qu’il nous appartenait de comprendre que le titre d’ancien élève de nos Écoles ne nous donnerait pas accès à un travail rémunéré et que, pour en obtenir un, il conviendrait de quitter ces dernières en étant titulaire, à tout le moins du CAPES et, si possible, de l’agrégation. L’École était prête à nous seconder dans cette tâche, d’abord en nous aidant à nous inscrire à l’université dont il conviendrait de suivre les enseignements avec assiduité, puis en nous proposant une formation complémentaire de grande qualité et pour la réception de laquelle l’assiduité était aussi requise. Il termina ce discours-programme, selon une tradition bien établie que les anciens nous avaient révélée au préalable, en nous rappelant que « pour les galipettes (variante la gaudriole), il convenait de franchir le pont », moins pour mettre les rieurs de son côté, que pour nous dire qu’il attachait du prix au maintien de bonnes relations entre l’École et la population de la ville de Saint-Cloud, ainsi que de ses édiles, la ville voisine de Boulogne-Billancourt étant à la fois plus tolérante à ses yeux et moins concernée par nos éventuels écarts de conduite.

Le troisième groupe d’élèves, que l’usage désignait par anticipation comme celui des inspecteurs primaires, fut sans doute reçu séparément, tant son parcours ne pouvait manquer de diverger du nôtre : de fait, durant les quatre années de ma scolarité, je n’ai jamais eu l’occasion de côtoyer ces élèves sensiblement plus âgés que moi, en dehors des brèves rencontres survenues au réfectoire où ils faisaient volontiers, cependant, table à part. Aussi ne sais-je rien de la formation qu’ils recevaient, pas même des lieux où elle était dispensée, en dehors du fait que M. Canac, né en 1902 qui avait aussi suivi cette formation avec la promotion 1931, avant de devenir secrétaire général de l’École en 1937, pédagogue confirmé et auteur de manuels pour l’enseignement de la lecture et du calcul dans les écoles primaire dont l’usage était fort répandu, y était fortement engagé, tout comme l’étaient aussi plusieurs des chercheurs appartenant à un autre groupe fort actif en matière de recherche pédagogique dans notre École, mais resté mystérieux pour moi, bien qu’il fût alors au meilleur de sa renommée : le Centre de Recherches audiovisuelles.

Vue sur la caserne Sully et le bâtiment Artois (archives Lucien Sellier)

Ce cloisonnement était, pour partie, dû au caractère très « ouvert » de l’architecture de notre École qui, loin d’être organisée comme un calque « laïque » du monastère cistercien, avec sa stricte clôture et sa cour intérieure bordée d’arcades, comme l’étaient les trois Écoles normales primaires que j’avais fréquentées jusque-là, était littéralement « éclatée » entre cinq bâtiments isolés ou groupes de bâtiments dont bien peu avaient été conçus pour abriter l’une des grandes écoles françaises, et qui disposés comme au hasard au long de la circonférence d’un cercle imaginaire, d’un diamètre d’un bon kilomètre, centré sur la mairie de Saint-Cloud et fortement incliné en direction de la Seine – l’altitude passant d’une trentaine de mètres en bord de Seine à une centaine de mètres au point le plus haut, comme autant de « perles » isolées jalonnant les limites du vieux noyau urbain d’une cité grandie sur le site incommode d’un abrupt pied de coteau. Le plus imposant de ces groupes, celui dit de Valois et Artois, situé immédiatement à droite de l’ancienne entrée d’honneur conduisant au château disparu comportait, d’abord, le plus important vestige de ce château, un fort beau bâtiment classé à l’Inventaire des monuments historiques qui avait abrité les communs du château et ensuite, datant de la même époque, le modeste bâtiment d’Artois qui devait naguère faire office de corps de garde car il avait son pendant de l’autre côté de l’allée, mais celui-ci était occupé par les services de la Conservation du

Saint-Cloud, bâtiments Valois et Artois (archives Lucien Sellier)

Domaine. Dans le premier, avaient été logés, dès la fondation de 1882, la Direction de l’École, son Secrétariat général, sa bibliothèque, ainsi qu’une série de chambres doubles permettant d’accueillir une cinquantaine d’élèves. Les architectes du temps avaient réussi à dissimuler à la vue des visiteurs du parc, sur l’arrière de ces joyaux, une série de constructions annexes disparates, fort peu avenantes, où se trouvaient les salles de cours, les laboratoires des physiciens et chimistes, ainsi que les studios d’enregistrement du Centre audiovisuel.

Plusieurs autres bâtiments annexes voisins, qui complétaient la dotation immobilière de l’École originelle, ayant été rasés dans la deuxième moitié des années trente pour laisser place au très célèbre tunnel donnant accès à la toute première autoroute française dite de l’Ouest, les directeurs successifs de l’établissement avaient dû consacrer, depuis lors, beaucoup de leur temps et de leur énergie à obtenir de leur tutelle la mise à disposition d’autres bâtiments publics entrés dans le domaine immobilier de l’État au hasard des opportunités du marché foncier avant la guerre ou après expropriation pour cause de collaboration économique avec l’occupant, au lendemain de celle-ci. L’École disposait ainsi au 2, rue Pozzo-di-Borgo, à proximité de la gare SNCF du haut Saint-Cloud, des

Saint-Cloud, bâtiments Pozzo di Borgo (archives Lucien Sellier)

bâtiments d’une ancienne clinique, rendue un temps célèbre par Jean Cocteau qui y avait subi une douloureuse cure de désintoxication, détail qui ne faisait pas partie de ma culture historique ou littéraire, pas plus que de celle de la plupart d’entre nous2, dans lesquels avaient été installés, sans trop de travaux, l’intendance de l’École, les cuisines ainsi que les deux réfectoires superposés qu’elles desservaient – et dont le plus élevé offrait une vue imprenable sur le Bois de Boulogne et les quartiers de l’Ouest parisien – ainsi que quelques logements de fonction. Un peu plus loin dans la même rue, au numéro 11, les élèves scientifiques du premier cycle universitaire étaient logés dans un ancien hôtel particulier, appelé familièrement « villa Caudron » par référence, disait-on, au nom de la famille des célèbres avionneurs Gaston (1882-1915) et René (1884-1959) Caudron qui en auraient été propriétaires naguère. Deux autres anciennes « villas » avaient dû être mobilisées pour accueillir en pension les autres élèves, l’une appelée villa Bonnet, située à l’orée du parc dans le quartier Montretout, destinée aux scientifiques, l’autre implantée à près d’un kilomètre de là en direction du nord et en bordure de la rue Gaston-La-Touche, du nom d’un peintre, pastelliste, graveur et illustrateur né à Saint-Cloud (1854-1913) et considéré, par les connaisseurs, comme « le peintre de la vie heureuse », étant réservée aux élèves littéraires de première année.

Saint-Cloud, entrée du Parc de Montretout (archives Lucien Sellier)

Cet ancien hôtel particulier, à qui d’aucuns prêtaient un passé « sulfureux », se présentait sous la forme d’un bâtiment à deux étages sur rez-de-chaussée, entouré d’un jardin arboré ayant l’étendue et l’allure d’un petit parc privé, le tout suffisamment vaste pour accueillir, outre la famille de la concierge, les trente-deux élèves de la promotion, l’un des membres de celle-ci, Jean-Claude Carrière, marié et déjà père (ou sur le point de l’être) d’une petite fille, ayant été « externé ». Respectant la hiérarchie établie entre nous par le concours d’entrée, l’administration nous avait répartis entre les différentes pièces de la maison en commençant par le bel étage du haut où se trouvait la seule chambre individuelle, attribuée de plein droit à notre « cacique », Michel Vovelle, et en terminant par les grandes pièces du rez-de-chaussée dans l’ordre décroissant d’un classement qui n’a jamais plus servi depuis ! Il fut vite décidé de revoir le dispositif en regroupant les occupants selon la discipline de formation de chacun, ainsi que des affinités apparues bien vite entre nous, l’accord de M. Canac au nouvel ordre ayant été obtenu rapidement à l’occasion de l’une des visites que notre vigilant, mais bienveillant, mentor ne manquait pas de rendre aux occupants des différents bâtiments de son École. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans la plus grande pièce du bel étage en compagnie de trois autres géographes : Paul Chatelain, Michel Coquery, Armand Frémont, avec lesquels nous allions bientôt former un quatuor de solides et durables amis, ainsi que d’un angliciste, Daniel Nury et d’un germaniste, Michel Benoist. Si je me souviens bien tant de l’impression de « trop plein » que me donnait cette chambrée où chacun disposait d’un lit, d’une armoire et d’un bureau, que du vacarme de la circulation automobile provenant de la toute proche rue Dailly, laquelle dans sa montée vers le haut de la ville entourait, en un beau lacet, deux des côtés de la résidence, je n’ai gardé aucun souvenir des équipements sanitaires de la maison, en dehors du fait qu’ils étaient fort sommaires.

Saint-Cloud, bâtiment Valois côté Parc (archives Lucien Sellier)

Aussi le soulagement fut-il général lors de notre transfert, à la rentrée universitaire de1954, vers le beau bâtiment de Valois pour être logés, deux par deux, pour notre deuxième année d’École, dans les chambres du troisième étage mansardé ajouté à l’immeuble en 1909, dont les fenêtres donnaient sur la petite portion du parc préservée sur l’arrière du bâtiment. L’an d’après, le quatuor des géographes fut déplacé, pour la troisième année d’études, dans deux chambres voisines, sises au premier étage du bâtiment, en façade sud cette fois, si bien que Paul Chatelain et Armand Frémont dans l’une, Michel Coquery et moi, dans l’autre, jouissions d’un panorama sublime – que l’on peut de plein droit qualifier de royal – allant, sur la droite, depuis le commencement de la grande allée servant d’axe de symétrie à la partie du parc aménagée « à la française », en passant, d’abord, par les frondaisons du

Vue sur Boulogne depuis l’ENS de Saint-Cloud, sous la neige (archives Lucien Sellier)

parc remontant vers l’horizon en direction du pavillon de Breteuil – celui du mètre-étalon -, autre relique de l’ancien château, puis de la ville de Sèvres, tous deux cachés à la vue, pour se poursuivre par le cours de la Seine divisé en deux bras enserrant l’île Seguin, et s’achever, tout à gauche, par le spectacle des immeubles sans grâce

de la ville de Billancourt, parmi lesquels trônait un vaste et austère bâtiment industriel dont l’orgueilleuse enseigne rappelait, en lettres de dimensions hollywoodiennes, qu’il appartenait à la société Le Matériel Téléphonique !

 

La vie et le travail à l’École de 1953 à 1956

Mes souvenirs ne sont pas très précis, et je ne puis les rafraîchir par la consultation des trop lointaines archives de l’École, quant à la composition de notre promotion. Il est certain que les anciens élèves des Écoles normales primaires y étaient nettement minoritaires, alors qu’ils étaient mieux représentés chez nos collègues scientifiques. Cependant, parmi les autres, nombreux étaient ceux dont au moins un des parents, et souvent les deux, enseignaient et ce, le plus souvent, dans le primaire : l’ascenseur social fonctionnait encore, mais en deux temps. Les provinciaux de souche y étaient plus nombreux que les originaires de la région parisienne, encore que nombre d’entre eux avaient pu venir couronner leur formation secondaire dans les bonnes classes préparatoires de cette dernière. Ainsi renforcés, les lycées Henri-IV, Lakanal et Chaptal avaient-ils fourni de nombreux membres de la promotion, en particulier de ceux qui s’étaient classés à la tête du concours. Répartis en fonction des disciplines de formation suivies, les élèves se répartissent en trois groupes d’importance inégale car le nombre de postes mis au concours était fixé pour l’ensemble des disciplines et non pour chacun de leurs groupes comme cela sera fait bientôt après : quinze pour les langues (huit pour l’anglais, six pour l’allemand, un pour l’espagnol) ; treize pour les sciences humaines (cinq géographes, cinq historiens, trois philosophes) ; cinq seulement, pour les lettres.

La première année de nos études a été marquée par un important changement de notre statut, ce qui a modifié en bien nos conditions de vie : entrés en qualité d’élèves-boursiers le 1er octobre 1953, nous avons conservé ce statut jusqu’au 31 décembre 1953, et obtenu alors la dénomination d’élèves-professeurs stagiaires à compter du 1er janvier 1954, dénomination conservée, en ce qui me concerne, jusqu’à ma sortie de l’École le 30 septembre 1957. C’était là le résultat d’une longue campagne de revendication (« lobbying» avant la lettre) conduite de manière unanime par la direction de l’École, les élèves, ainsi que toutes les organisations syndicales et politiques auxquelles ils adhéraient, en faveur de la « fonctionnarisation » des élèves des ENS sur le modèle de celle acquise, dès la création de leur École, par les Polytechniciens. Nous avons participé durant un trimestre à cette campagne, menée de longue date par nos camarades des promotions antérieures, en faisant le siège des députés de nos circonscriptions électorales respectives, démarche à laquelle je dois ma première visite à l’Assemblée nationale.

Je me souviens avoir alors ouvert, pour « domicilier » ce premier « salaire », et vraisemblablement sur les conseils de l’intendant de l’École, un compte courant postal (qui fonctionne toujours) autant par attachement au service public que parce que les banques n’avaient pas encore découvert que ce « gisement » de néo-fonctionnaires méritait un actif démarchage auquel elles ne tarderont pas à se livrer auprès des promotions suivantes. Le montant de ce traitement, certes modeste, n’en était pas moins un peu supérieur à celui de la bourse à laquelle il se substituait, d’autant qu’il ne faisait l’objet d’aucune retenue à caractère social, en particulier celle qui aurait dû alimenter notre caisse de retraite. Tout à la joie de ce durable enrichissement soudain, je ne découvrirai que bien plus tard, comme tous mes camarades sans doute, qu’il conviendrait de « racheter » ces trimestres pour les rendre valides, tout comme il y aurait lieu de respecter strictement l’engagement pris de servir l’État durant au moins dix ans.

L’amélioration de notre situation matérielle n’en était pas moins sensible et cela se traduisit dès l’année scolaire suivante par la rapide motorisation personnelle de nos déplacements, qu’ils fussent dirigés vers la Sorbonne et les Instituts qui en dépendaient ou orientés vers les lieux de nos loisirs. Notre École était beaucoup moins bien reliée au Quartier latin par les transports publics que ne l’était celle de nos consœurs fontenaysiennes. Nous avions le choix entre deux itinéraires fort chronophages l’un et l’autre, le premier qui ne pouvait guère intéresser que ceux des élèves qui résidaient à proximité de la gare du haut Saint-Cloud, consistait à emprunter le réseau SNCF jusqu’au terminus de la gare Saint-Lazare, en un invraisemblable détour, puis d’avoir recours au réseau métropolitain ; le second, un peu moins lent, imposait aux élèves logés à Montretout, Gaston-Latouche et Valois, de rejoindre à pied les quais de Seine où se trouvait la tête de la ligne d’autobus urbain n° 52, qui permettait de rejoindre à la porte de Saint-Cloud le réseau métropolitain où se trouvait alors l’un de ses terminus. Il nous arrivait souvent d’envier nos anciennes voisines sévriennes qui avaient échappé à ces tracas grâce au transfert de leur École depuis son site originel situé au voisinage d’une autre porte d’entrée au Parc de Saint-Cloud, jusqu’au boulevard Jourdan dans Paris.

Dès la première année, il arrivait à Claude Gauvin d’avoir recours à la magnifique Frégate Renault de ses parents, non seulement pour assurer ses propres déplacements, mais aussi pour nous offrir, à tour de rôle, de belles promenades dans le parc ou ses environs. De même, Max Veyrier, motard confirmé, fit rapidement venir de Provence sa machine, une Motobécane de 175 centimètres cubes, dont il me fit très amicalement profiter, tant pour m’initier aux joies de la pratique du moto-cross dans le bois de Saint-Cucufa, que pour me conduire au Bol d’Or motocycliste disputé sur l’autodrome de Montlhéry ! Bientôt, le plus « parisien » de la promotion, Michel Coquery – il avait grandi au 166, boulevard Montparmasse – fit l’acquisition, sur le marché de l’occasion, d’un scooter Lambretta avec lequel, le mois de juillet 1954 arrivé, il vint me rejoindre, avec Daniel Nury, au domicile de mes parents, à partir duquel il nous fut facile de participer, durant une petite semaine, à différents spectacles du festival d’Avignon, avant de partir « randonner » en Provence et sur la Côte d’Azur. A son tour, Armand Frémont fit l’acquisition d’une modeste berline 4 CV Renault avec laquelle, un matin de verglas de l’hiver 1955, il faillit précipiter, avec sa voiture, le petit groupe des apprentis géographes que nous formions et qu’il avait emmené en promenade, dans l’un des bassins du parc. La preuve étant faite de l’intérêt de ces déplacements motorisés, professionnels ou de loisir, je fis à mon tour l’acquisition d’un scooter Lambretta en fin de deuxième année.

Cependant, nous marchions beaucoup d’un site de l’École à l’autre, pour le plus grand bien de notre santé et, personnellement, je m’efforçais de placer sur l’itinéraire, lorsqu’il s’y prêtait, un passage par le parc du Domaine de Saint-Cloud dont nous étions les usufruitiers privilégiés. Ces brèves promenades sur les lisières d’un espace de nature étendu sur 460 hectares ont facilité mon acclimatation à la vie dans une grande agglomération à laquelle j’étais bien peu préparé. J’y trouvais l’occasion de surprendre les petits indices annonciateurs des changements de saison, comme d’admirer le travail des jardiniers du domaine. Ceux-ci excellaient dans deux actions : la mise en place et l’entretien des rosiers-tiges émergeant de parterres fleuris disposés en alignements rigoureux au long des allées cavalières, ainsi que la confection, au début de chaque printemps, de la magnifique « fresque » florale qu’ils aménageaient, avec de grandes précautions, au long du versant fortement incliné du rebord du coteau dominant le pavillon de Valois, véritable chef-d’œuvre offert à la vue des visiteurs entrés dans le parc par la grille d’honneur. Ceux-ci étaient aussi attirés, comme moi, tant par les aménagements hydrauliques qui alimentaient bassins, buffets d’eau et cascades artificielles, que par le spectacle offert par les très nombreuses statues disséminées au long des allées.

Les bienfaits apportés par ces « bols d’air » étaient encore renforcés par la pratique d’activités sportives organisées par notre excellent Professeur, M. Germain Boutillier, si populaire que nous l’appelions entre nous « le Bouts ». Celui-ci ne disposait, pourtant, que de bien peu de moyens sur les sites de l’École : une table de ping-pong tout au plus, installée à Valois aux côtés de l’unique poste de télévision, en noir et blanc bien sûr, devant lequel les pseudo-sportifs que nous étions se rassemblaient les jours des matchs de rugby du Tournoi des Cinq nations ! Mais notre entraîneur (on ne parlait pas alors de « coach ») savait tirer parti des installations sportives aménagées par la municipalité de Saint-Cloud pour organiser, dans le cadre des compétitions du sport scolaire et universitaire, force rencontres de rugby, de football ou de volley-ball auxquelles il m’est arrivé de participer. J’ai fait aussi partie de l’équipe « occasionnelle » invitée par ses soins à participer à un modeste tournoi de volley-ball tenu dans la salle de sport couverte de l’ENS de Fontenay-aux-Roses, établissement dans lequel je pénétrais pour la première fois. Je lui dois aussi la découverte des joies apportées par la pratique de l’aviron, au sein du Club olympique de Boulogne-Billancourt dont il nous avait ouvert les portes, sur le plan d’eau offert par la Seine au voisinage de l’île Seguin.

A l’intérieur de l’École, les syndicats d’un côté, les groupements ou partis politiques de l’autre, s’efforçaient d’animer, en dépit de la dispersion des sites, quelques activités collectives, celles organisées par les premiers rencontrant plus d’écho que celles lancées par les autres. Parmi ces derniers le petit groupe « tala », rassemblant les élèves attachés à la foi chrétienne, a réalisé, peu de temps après la première rentrée, un joli « coup » destiné à mieux le faire connaître, en conviant à l’École M. François Mauriac pour une conférence consacrée à l’une de ses pièces de théâtre, Asmodée. Celle-ci, écrite au cours de l’été et du début de l’automne 1936 et créée à la Comédie française en novembre 1937 par Jacques Copeau, avait fait l’objet d’une reprise par la même Compagnie en mai 1953 et restait à l’affiche. J’ai gardé un vif souvenir, tant du contenu de la conférence prononcée de cette faible voix détimbrée que la radio nous avait fait connaître, que de l’entretien qu’il nous a accordé à la suite avec beaucoup de gentillesse et de simplicité.

De leur côté, les membres de la cellule du Parti communiste, plus nombreux que ceux du précédent groupe, s’adonnaient à une vive propagande par voie d’affichage, en des emplacements autorisés, du journal L’Humanité, ainsi que de nombreux libelles définissant la ligne officielle de leur Parti tant en matière de politique intérieure qu’internationale. Ils faisaient aussi circuler de chambre en chambre une lourde valise, pleine de livres à consulter ou mis à la vente, dont les uns, consacrés le plus souvent à l’histoire ou à la philosophie, provenaient des Éditions sociales françaises, les autres, édités en URSS par une officine dite « Éditions en langues étrangères » dont le siège était à Moscou, présentaient les grands ouvrages classiques du marxisme-léninisme, les plus nombreux étant ceux de Lénine et du « Coryphée de la science », Staline. Ces derniers, présentés sous couverture cartonnée de couleur d’un bleu soutenu et imprimés sur un papier de fort grammage, dégageaient, au moins tant qu’ils étaient en l’état de neuf, une forte odeur de colle fabriquée à base d’arêtes de poisson du type de celle que nos ébénistes de campagne produisaient alors eux-mêmes pour leur usage.

Mais il nous arrivait aussi de « passer le pont », surtout durant les deux premières années, moins pour fréquenter les cinémas populaires de Boulogne-Billancourt ou les salles parisiennes dites d’art et d’essai comme la Pagode, que pour tirer parti des ressources offertes par les grands théâtres ou les salles de concert du centre-ville auxquelles nous avions longuement désiré accéder sans y parvenir lorsque nous poursuivions nos études dans les classes préparatoires de province. Aussi notre petit groupe de néo-parisiens prit-il la bonne habitude de fréquenter, avec la modération qu’imposait le montant de nos revenus, plusieurs de ces salles mythiques, en commençant par deux soirées du mois de décembre 1953, la première consistant en un concert de gala consacré aux Concertos brandebourgeois de Bach interprétés par l’orchestre de chambre de Stuttgart, dirigé alors par Karl Münchinger, la seconde étant vouée à un spectacle du théâtre Sarah Bernhardt dont la presse spécialisée faisait grand cas. On y donnait, depuis le 14 novembre, le Kean de Jean-Paul Sartre, adaptation en cinq actes d’une pièce écrite par Alexandre Dumas en 1836, Kean ou Désordre et Génie, dans une mise en scène de Pierre Brasseur et des décors d’Alexandre Trauner. J’entends encore aujourd’hui les torrents d’éloquence déversés par l’acteur principal, Pierre Brasseur lui-même, que de nombreux films avaient largement fait connaître, tout comme je revois les bonds incessants qu’il multipliait sur le plateau en rugissant, même si je ne garde guère de souvenir du texte de la pièce ! Mais nous avons fréquenté surtout la grande salle du Palais de Chaillot où Jean Vilar avait installé, en 1951, son Théâtre National Populaire. Je fis ainsi connaissance avec le théâtre de répertoire dont j’ignorais tout, ainsi que, en live véritable, avec de très grandes actrices et acteurs tels que, outre Jean Vilar, Maria Casarès, Monique Chaumette, Christiane Minazzoli, Sylvia Monfort, Gérard Philipe, Daniel Sorano, Georges Wilson… La « productivité » du TNP était telle à ce moment privilégié de son histoire que j’ai ainsi pu assister à la représentation du Dom Juan de Molière et de la Tragédie du roi Richard II de Shakespeare en 1953, puis du Cid de Corneille, du Prince de Hombourg de Heinrich Von Kleist, du Macbeth de Shakespeare et du Ruy Blas de Victor Hugo en 1954, mes souvenirs mêlant les spectacles donnés à Chaillot et ceux dispensés dans la cour du Palais des Papes en Avignon l’été venu.

Mon initiation au théâtre fut complétée un peu plus tard, un soir de la mi-avril 1955 je pense, à l’occasion d’une soirée enchantée dont je ne sais encore aujourd’hui pourquoi j’ai eu la bonne fortune d’y avoir été convié. Michel Coquery et moi avions reçu, quelques jours auparavant, un petit mot portant la signature d’Henri Canac je crois bien, nous signalant que le directeur de notre École nous invitait tous deux à l’accompagner, en tant que représentants des élèves, à une soirée littéraire donnée à l’abbaye de Royaumont en l’honneur du dramaturge Arthur Adamov, rendez-vous étant fixé au bas du pavillon de Valois où nous logions lui et nous. Tout heureux de l’honneur qui nous était ainsi fait, en même temps qu’un peu interloqués de voir deux géographes priés de représenter une École où étudiaient de nombreux futurs spécialistes de littérature, nous nous sommes présentés au rendez-vous fixé où nous avons été bientôt rejoints par notre Directeur, accompagné par une jeune femme qu’il nous présenta comme étant son « amie Mme Florence Malraux », ce qui ne manqua pas de nous impressionner fortement, après quoi il nous installa dans sa voiture personnelle, stationnée là, et qu’il entendait conduire lui-même, eux deux à l’avant, nous deux à l’arrière ! Ce fut, pour moi comme pour l’inséparable ami Michel, le commencement d’une soirée mémorable qui prend rang, dans mes souvenirs, comme l’une des plus belles et les plus pleines qu’il m’ait été donné de vivre durant ces quatre années. En quelques heures, j’ai pu ainsi bavarder librement, tant avec notre Directeur que je n’avais encore jamais rencontré en face à face direct, qu’avec Mme Florence Malraux, avant de découvrir une abbaye dont j’ignorais jusque-là l’existence et qui venait d’être très bien mais très partiellement restaurée, puis de rejoindre la foule des invités, parmi lesquels se laissaient aisément reconnaître les représentants étudiants des diverses Facultés et Grandes Écoles littéraires de la région parisienne. Les organisateurs de la soirée, parmi lesquels figuraient des personnalités aussi éminentes que Roland Barthes, Jean Duvignaud, Georges Gurvitch, Alain Robbe-Grillet, avaient demandé au dramaturge Arthur Adamov de participer à un colloque consacré, entre les 11 et 15 avril 1955, à l’examen du thème Le théâtre contemporain et ses publics, en donnant lecture de sa toute récente pièce Le Ping-Pong. Celle-ci avait été créée peu de temps auparavant, le 27 février 1955, au théâtre des Noctambules, dans une mise en scène de Jacques Mauclair et des décors de Jacques Noël, non sans provoquer de vives controverses parmi les spécialistes de la critique théâtrale. L’auteur a fort bien défendu, ce soir là, devant un public qui lui, était acquis, un texte relevant du théâtre de l’absurde, bien que dénonçant de manière fort concrète les illusions engendrées par l’argent représenté de manière symbolique par l’un de ces billards électriques que les cafetiers installaient alors dans leurs établissements. Tout en jouissant du spectacle offert, j’étais bien loin d’avoir la culture indispensable à la compréhension d’une langue bien particulière dont Roland Barthes n’allait pas tarder à relever le caractère novateur dans ses Mythologies (1957).

Bien davantage que par ces timides escapades, le cours de nos études ne pouvait manquer d’être aussi affecté par le retentissement qu’avaient les événements extérieurs politiques ou militaires jusque dans le milieu très protégé dans lequel nous vivions. Mon séjour à l’École a pris place entre deux événements survenus en URSS, mais qui ont retenti dans le monde entier et auxquels, comme la plupart de mes camarades, j’ai été très sensible : la mort de Staline le 5 mars 1953, quelques semaines avant le début des épreuves écrites du concours d’entrée, fixant la première borne de cette séquence de ma vie, la seconde étant fournie par le lancement, dans les tout premiers jours de l’exercice de mon métier d’enseignant, du « spoutnik », premier satellite artificiel de la Terre, le 4 octobre 1957. D’une date à l’autre, bien des événements tragiques sont venus perturber le climat de sérénité qui présidait d’ordinaire au déroulement de nos études, suscitant parmi nous discussions interminables, controverses sans fin, voire, même, ruptures provisoires entre tenants des différents groupes de pensée auxquels nous adhérions. Nous avons ainsi beaucoup commenté les décisions prises par les gouvernements successifs, particulièrement ceux dirigés par M. Mendès France (18 juin 1954-5 février 1955), puis par M. Guy Mollet (1er février 1956-21 mai 1957). Mais, durant ces années cruciales, nous étions particulièrement attentifs à l’évolution de la situation militaire outre-mer. La chute du camp retranché de Diên-Biên-Phu le 6 mai 1954 a été un de ces moments de grave crise, bientôt relayé par les tragiques « événements » d’Algérie : soulèvements et leur répression lors de la « Toussaint rouge » de 1954, massacres de l’été 1955, bataille d’Alger engagée le 8 janvier 1957. Nous suivions le déroulement de ces derniers avec d’autant plus d’attention qu’approchait, pour nous, l’heure du départ pour le service militaire dont plusieurs de nos anciens, maintenus sous les drapeaux au-delà de la durée légale de 18 mois ou « rappelés » pour 6 mois supplémentaires, nous tenaient informés de la dureté3.

L’année scolaire 1956-1957

En raison, pour partie, de ces drames, la quatrième année de mon séjour à l’École reste, dans mes souvenirs, comme très différente des trois autres et ce pour deux autres raisons principales : la rupture du « groupe des quatre » du côté universitaire, ainsi que mon changement d’état-civil, de l’autre. Reçus à l’agrégation de géographie au concours 1956, deux des anciens membres s’en étaient allés prendre leur premier poste d’enseignant, Armand Frémont au Lycée de Dijon, Paul Chatelain au Prytanée militaire de La Flèche. Cette dernière nomination ne manquait pas de piquant car Paul, le plus pacifiste d’entre nous, n’avait guère de penchant pour la vie militaire. Or son titre d’agrégé lui valait d’être, selon le Règlement intérieur de l’établissement, traité par ses élèves, auprès desquels il réussissait parfaitement bien, avec les égards dus au colonel qu’il n’était que fictivement. Ainsi me raconta-t-il plus tard, avec sa verve habituelle, qu’il ne pouvait se rendre à un restaurant de la bonne ville de La Flèche sans que, à son entrée, la plupart des personnes de sexe masculin déjà attablées ne se missent instantanément au garde-à-vous ! De son côté, Michel Coquery, comme toujours porté vers les expériences nouvelles et risquées, accepta, en cours d’année, de remplacer au lycée français de Londres, et pour six mois, un de nos anciens de la promotion 1947, Claude Moindrot, qui, bénéficiant d’un congé de cette durée, avait sollicité cette aide auprès du directeur de notre École. Je ne fus, cependant, pas seul dans la préparation de l’Agrégation durant cette année-là, ayant été rejoint par un élève plus ancien, Gervais Grimaud, qui reprenait ses études après une interruption due au service militaire, ainsi que par un membre de ma promotion, Marcel Bienfait, resté jusque-là à l’écart de notre groupe car ses affinités l’avaient porté vers un cercle d’historiens qu’il avait connus en classe préparatoire, mais qui venaient aussi de quitter l’École.

J’avais, de mon côté, quelques semaines avant de partir en vacances d’été, après avoir sollicité un rendez-vous, fait part à M. Henri Canac de ma décision d’épouser une institutrice de l’enseignement public que j’avais connue lors de mon séjour à Montauban et qui était en poste dans un petit village du Tarn-et-Garonne. Comme je lui disais que je ne savais pas trop comment m’y prendre afin d’obtenir la mutation de ma future épouse depuis le Tarn-et-Garonne vers la région parisienne, après m’avoir déclaré que « si nous allions nous marier c’était pour vivre ensemble et non pas séparés », il me dit qu’il était tout disposé à m’aider. Il me conseilla aussi, tant il était sûr du succès de notre commune démarche auprès des autorités académiques, de retenir, auprès de l’infirmière de l’École, l’un des appartements encore occupés par les anciens, mais qui ne manquerait pas de se libérer après la proclamation des résultats des concours. Il intervint si efficacement que ma femme obtint, à la rentrée 1956, un poste d’institutrice à Rueil-Malmaison, à portée de bicyclette depuis Saint-Cloud, et qu’il nous fut possible d’aménager dans un petit deux pièces d’une villa située dans un quartier très calme de la haute ville et idéalement placée pour « optimiser » nos déplacements respectifs.

Le scooter aidant, je partageais sans difficulté mon temps de travail entre les salles de cours de l’École, que je rejoignais en empruntant la grande allée du parc, dans lesquelles officiaient, comme durant les années précédentes, MM. Pierre Birot, Pierre George et Claude Klein, avant de partir recevoir, soit à la Sorbonne les enseignements d’histoire (dispensés alors, entre autres, par MM. Édouard Perroy, Pierre Renouvin, Victor-Lucien Tapié), soit à l’Institut de la rue Saint-Jacques pour y suivre ceux de géographie. Je ne participais donc plus guère à la vie des pensionnaires de l’École, pas même aux activités sportives ni aux promenades collectives dans le parc. Le travail était, de plus, fort accaparant, si bien que cette dernière année de présence à l’École passa très vite et ce d’autant plus que, à l’approche de son terme, il fallut préparer la naissance de notre premier enfant et ce, avec le concours du centre de planning familial de Saint-Cloud qui était alors pilote en matière d’accouchement sans douleur. Ce bébé a eu le bon goût, en premier lieu, de venir au monde dans une clinique du bord de Seine (disparue depuis à l’occasion des travaux de prolongement de l’autoroute de l’Ouest en direction du boulevard périphérique parisien), et aux bons soins du médecin de l’École promu accoucheur, au petit matin du jour de repos placé au milieu des épreuves écrites du concours d’Agrégation (un 13 mai) et, ensuite, de ne jamais pleurer durant la nuit avant la fin des épreuves orales de ce concours ! Un tel comportement m’a si bien facilité la tâche que j’obtins, pour la plus grande joie de ma petite famille, avec l’agrégation de géographie, ma nomination au Lycée d’État de garçons de Montpellier, alors que plusieurs des autres lauréats de ce concours furent affectés aux lycées d’Alger, Constantine ou Oran puisque, comme nous l’avait précisé l’Inspecteur général François, président du jury, au moment de la « distribution » des postes, le territoire de la République s’étendait alors de Dunkerque à Tamanrasset !

Épilogue

L’engagement que les membres de la promotion 1953 avaient pris, tacitement, devant le secrétaire général de leur École, le jour de leur rentrée, de savoir utiliser leurs trois ou quatre années de scolarité à Saint-Cloud pour bien se former afin d’entrer de plain-pied, à leur sortie, en qualité de professeur dans l’enseignement secondaire (et encore mieux dans l’enseignement supérieur) a-t-il été tenu ? Les renseignements contenus dans les éditions successives du très précieux Annuaire des anciens élèves, régulièrement mises à jour et publiées par leur association, permettent de répondre de manière, sinon exhaustive, mais au moins relativement précise à cette interrogation. Certes, les brèves notices de l’annuaire ne permettent pas de reconstituer les diverses étapes des carrières des anciens élèves, mais elles nous renseignent correctement, tant sur les titres acquis par eux au moment de la sortie de l’École, que sur le dernier emploi occupé lors du départ pour la retraite, mouvement que tous les membres de la promotion 1953 ont effectué depuis au moins quinze ans.

Les anciens élèves « scientifiques »

La consultation de différentes éditions de l’Annuaire en ma possession m’a permis de reconstituer vingt-quatre fiches exploitables, la vingt-cinquième, celle de Georges Biondi, décédé très tôt après la sortie de l’École, dès 1961, ne contenant guère que l’avis de son décès. Cet examen révèle que les vingt-quatre « sortants » étaient tous titulaires d’une agrégation : huit en mathématiques (dont une qualifiée de Chaire supérieure), neuf en physique (dont une dite de Chaire supérieure), sept en sciences naturelles (dont une notée de Chaire supérieure). Leurs vingt-quatre titulaires sont donc entrés directement dans l’enseignement secondaire, ce qui constitue un brillant résultat d’ensemble.

Tous paraissent avoir dispensé leur enseignement durant un temps supérieur à la durée de l’engagement décennal, mais deux d’entre eux ont quitté, cette obligation remplie, l’enseignement, l’un pour devenir astronome adjoint à l’Observatoire de Meudon, l’autre pour exercer une charge de directeur de recherches auprès de la société Rhône-Poulenc. Parmi les vingt-deux anciens élèves restés fidèles à l’enseignement ou à son administration jusqu’à l’âge de la retraite, neuf sont restés professeurs de lycée, cinq d’entre eux ayant enseigné en classe préparatoire. Deux autres, après avoir enseigné la physique en classe préparatoire pour l’un, et la biologie, pour l’autre, mais au Centre national d’enseignement à distance (CNED) ont terminé leur vie active en qualité d’inspecteur pédagogique régional-inspecteur d’Académie, pour le premier et d’inspecteur d’Académie, pour le second.

Les onze derniers membres du groupe de nos scientifiques ont rejoint l’enseignement supérieur, l’un d’eux ayant accédé à la fonction de maître de conférences de physique à Grenoble, les dix autres, après avoir soutenu avec succès une thèse de doctorat d’État, ayant exercé celle de professeur d’université : quatre en mathématiques, quatre en sciences naturelles, deux en physique. L’un de ces spécialistes de physique, M. Francis Dubus, a acquis une notoriété particulière en ayant exercé, outre ses fonctions d’enseignant et de directeur de laboratoire de recherches dans son université, d’abord, la charge de directeur de l’École normale supérieure de Saint-Cloud4 de 1977 à 1985, puis celle de président de l’Université Française du Pacifique de 1993 à 1996.

Les anciens élèves « littéraires »

Qu’en est-il pour le groupe des trente-trois « littéraires » de 1953 ? Parmi eux, vingt-neuf ont quitté l’École en étant titulaires de l’agrégation (ou ont acquis ce titre durant les cinq années suivantes) : sept en anglais, six en allemand, cinq en géographie, quatre en histoire, trois en lettres modernes, deux en philosophie, un en espagnol, un en grammaire. Trois autres ont obtenu le CAPES : un en anglais, un en philosophie, un en lettres classiques. Un autre, historien, n’a pu se présenter à l’un et l’autre de ces concours pour cause de maladie provisoirement invalidante.

Ce brillant succès d’ensemble a-t-il été confirmé par le déroulement de la carrière professionnelle, ainsi que du cursus honorum, de ces trente-deux lauréats et qu’est-il advenu de notre handicapé provisoire ? Si les premiers ont bien pris le poste d’enseignant du secondaire (dont deux seulement en École normale départementale) auquel ils avaient été affectés par les jurys de recrutement, deux d’entre eux, victimes d’accidents corporels peu après leur sortie de l’École, Pierre Lavergne le 15 février 1976 et Michel Tardits le 8 décembre 1990, avant d’avoir pu donner la pleine mesure de leur talent, n’ont pu atteindre l’âge de la retraite. Un autre, agrégé d’espagnol, après avoir exercé à Barcelone assez longtemps pour satisfaire aux obligations de l’engagement décennal, a quitté ensuite l’Éducation nationale pour gérer les ressources humaines d’une grande entreprise de Castres.

Les établissements du secondaire ont retenu jusqu’à l’âge de la retraite, sept des enseignants sortants : un spécialiste de lettres classiques en collège, un historien à l’École normale départementale de Grenoble, cinq professeurs de lycée, parmi lesquels figurent deux professeurs de classe préparatoire : un germaniste au lycée de Besançon, un angliciste au lycée Henri-IV à Paris. Après avoir longuement enseigné, quatre autres des sortants ont accepté d’exercer de hautes fonctions administratives : deux ont pris en charge la direction d’un collège, un germaniste est devenu Inspecteur général de l’enseignement de sa discipline, le dernier étant devenu, après soutenance d’une thèse de doctorat d’État, recteur du Centre National d’Enseignement à Distance (CNED), tout en menant carrière dans l’administration des Postes et Télécommunications au sein de laquelle il est parvenu au rang d’Inspecteur général.

Les besoins des universités françaises en enseignants et chercheurs de qualité étaient tels au moment de la sortie de l’École de notre promotion, alors qu’un enseignement de masse commençait à s’y mettre en place, que dix-huit d’entre nous ont pu très vite – en général moins de dix ans et ce malgré le fait que nous dûmes consacrer au moins vingt-quatre et parfois vingt-huit mois au service militaire – faire leur entrée dans l’enseignement supérieur. Parmi eux, un agrégé qualifié en lettres modernes, est rapidement entré au CNRS, pour mener des recherches en linguistique couronnées par la soutenance d’une thèse de doctorat d’État et l’attribution du titre de directeur de recherches. Huit autres ont quitté le service actif avec le titre de maître de conférences : deux dans chacune des disciplines d’anglais, géographie et philosophie, un en allemand, comme en grammaire. Les neuf autres se sont retirés du service actif avec le titre de professeur d’université : trois en géographie, trois en histoire, deux en anglais et un en allemand. Dans ce dernier sous-groupe, il convient de souligner le caractère particulièrement brillant du cursus parcouru par trois des anciens élèves : l’historien Michel Vovelle, notre « cacique », dont les travaux de recherche en histoire moderne ont connu une très large diffusion lors de la célébration du deuxième centenaire de la Révolution de 1789, ainsi que les deux géographes : Armand Frémont qui termina sa carrière, en qualité de recteur de l’Académie de Versaillles après avoir dirigé durant un premier mandat, celle de Grenoble, et Michel Coquery qui mit un terme à la sienne, après un long passage à l’Institut d’urbanisme de l’Université Paris-VIII, en dirigeant l’ENS de Fontenay/Saint-Cloud de 1990 à 1995.

Pour aussi grand que soit le prestige acquis par ces derniers auprès des universitaires, il le cède incontestablement, au moins parmi les milieux littéraires et artistiques, comme dans le grand public, devant celui conquis par notre camarade de promotion, l’historien de formation Jean-Claude Carrière, dont l’entrée dans la vie professionnelle avait paru, un temps, compromise par la maladie. En mobilisant des dons exceptionnels en matière d’intelligence et de capacité de travail, ce dernier est parvenu rapidement à s’imposer parmi les conteurs, écrivains (il a publié ses premiers romans dès 1957), essayistes, metteurs en scène, scénaristes, non seulement de notre pays, mais du monde entier5. Notre camarade contribue ainsi, de manière décisive au bon classement du groupe des littéraires et des scientifiques rentrés, en 1953, à l’École de Saint-Cloud, au palmarès imaginaire du concours fictif de la meilleure promotion parmi toutes celles sorties des ENS de Lyon, Fontenay-aux-Roses et Saint-Cloud.

1. Pierre Carrière, La Modernisation de deux agricultures (en Union Soviétique et Languedoc-Roussillon) : 1955-1980, Thèse d’état, Géographie, Montpellier 3, 1981.

2. « Une soirée Cocteau à l’ENS de Fontenay/Saint-Cloud », Bulletin des associations amicales des élèves et anciens élèves des Écoles normales supérieures de Lyon, Fontenay-aux-Roses, Saint-Cloud et Fontenay/Saint-Cloud, 1995, n° 1-2, p. 53-84.

3. Certains de ces témoignages oraux ont été publiés ultérieurement. Voir Armand Frémont, Algérie – El Djazaïr, Les carnets de guerre et de terrain d’un géographe, Paris, Éditions La Découverte, collection « Hérodote », 1982, 288 p.

4. Francis Dubus, « L’évolution des ENS », Bulletin de l’Association des Élèves et anciens Élèves des ENS Lyon, Fontenay-aux-Roses et Saint-Cloud, 2016, n° 1, p. 29-33.

5. Jean-Claude Carrière, « Entretien, propos recueillis par Véronique Tacquin et Nicole Brenez », Bulletin de l’Association des Élèves et anciens Élèves des ENS de Saint-Cloud, Fontenay-aux-Roses, Fontenay/Saint-Cloud et Lyon, 1990, n° 1, « Spécial Cinéma-Audiovisuel », p. 22-24. 

et

Lucien Sellier, « Jean-Claude Carrière à Lyon », suivi de « Montage de textes de Jean-Claude Carrière lus en public le 28 mars 2009 [à l’occasion de l’Assemblée générale de l’Association] », Bulletin de l’Association des Élèves et anciens Élèves des ENS de Saint-Cloud, Fontenay-aux-Roses, Fontenay/Saint-Cloud et Lyon, 2009, n° 1 p. 21-39.

Saint-Cloud : extraits de deux romans de Jean-Louis Benoit

Saint-Cloud

Jean-Louis Benoit, promotion 1972, Lettres, Saint-Cloud

Jean-Louis Benoit à Saint-Cloud, archives de l’auteur

Jean-Louis Benoit était jusqu’en 2015 maître de conférences en littérature médiévale à l’Université de Bretagne-Sud (UBS) à Lorient. Sa thèse a pour titre L’art littéraire dans les Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci (1997), et son HDR est intitulée Dire l’indicible (2009). Il a dirigé la publication des actes du colloque La Vierge Marie dans la littérature française : entre foi et littérature (2014).

Outre ses recherches, il a publié deux romans, Le petit chemin de Saint-Cloud ou l’année d’agreg, Paris, L’Harmattan, coll. « Rue des écoles. Romans », 2014 et, cette année, Rue des rêves, Paris, L’Harmattan, coll. « Rue des écoles. Littérature », 2017.

Ces deux romans mettent en scène un normalien prénommé Albin et ont, selon leur auteur, « un fort contenu autobiographique » même si la fiction est située quelques années après les années d’Ecole de Jean-Louis Benoit. Nous remercions l’auteur d’avoir choisi les extraits et les éditions L’Harmattan de nous autoriser à publier les pages 10 à 15 du Petit chemin de Saint-Cloud ou l’année d’agreg ainsi que les pages 160 à 166 de Rue des rêves, suite du précédent roman.

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Saint-Cloud

Extrait du Petit chemin de Saint-Cloud ou l’année d’agreg, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 10-15.

Le petit chemin de Saint-Cloud : couverture

Pour nous à l’Administration, il est indispensable d’avoir sur place des élèves afin de pouvoir attribuer les chambres, en fonction des demandes. Vous n’ignorez pas que la résidence est petite, que nous ne pouvons même pas répondre cette année à toutes les demandes de chambre.

– J’avoue que j’ignorais ce problème, confia Albin.

– Eh bien, il existe ! continua M. Jolivet, à tel point mon pauvre ami, que je ne sais pas où vous caser… vous êtes en quelle année ?

– En troisième année, répondit Albin, je prépare l’agrég de philo…

– Agrégatif en plus ! s’exclama l’administrateur, en levant les bras. Alors, écoutez-moi bien, je ne vais pas jouer à vous faire peur. On ne va pas vous laisser à la rue. On trouvera bien le moyen de vous loger, mais une chose est sûre, vous devrez vous contenter d’une thurne double ; les thurnes individuelles sont toutes occupées déjà par des agrégatifs comme vous. Eux, ils sont arrivés à temps et je ne pense pas qu’ils s’ennuient beaucoup, comme vous avez l’air de le craindre. Je crois même pouvoir dire que beaucoup d’entre eux travaillent déjà d’arrache-pied.

Albin se sentait confus et ne savait que répondre. Il ne pouvait s’empêcher de donner raison à l’interlocuteur, qui lui parlait rudement, mais sans mépris, ni véritable agressivité. Incontestablement, il était dans son tort et c’était par pure négligence, doublée d’une certaine paresse, qu’il n’avait pas tenu compte de la lettre l’informant de la date de rentrée des internes. Il n’imaginait pas que les places étaient comptées. Il n’avait pas l’impression qu’il en avait été de même les années précédentes et croyait naïvement que les agrégatifs avaient le droit sacro-saint d’avoir une chambre individuelle, privilège qui, à sa connaissance, n’avait jamais été contesté et qu’il attendait avec impatience depuis deux ans. Il était pourtant facile de concevoir que le nombre de chambres étant limité, leur disponibilité dépendait grandement des demandes. Si celles-ci étaient plus nombreuses – et cela pouvait varier d’une année sur l’autre – les chambres, et singulièrement les chambres individuelles, seraient réservées à ceux qui en feraient la demande les premiers. L’internat n’était nullement un droit des élèves mais seulement une possibilité offerte par l’École. Cette année là, à n’en pas douter, avait vu une recrudescence des demandes, peut être parce que le nombre d’agrégatifs avait augmenté en raison de quelques redoublements imprévus, peut-être parce que les élèves avaient choisi en plus grand nombre la solution de l’internat, infiniment plus économique qu’une chambre en ville à Paris ou à Saint-Cloud.

Il ne lui restait plus alors qu’à s’estimer heureux de trouver néanmoins une chambre, fût-elle double. M. Jolivet s’affairait à consulter son tableau et finit par lui tendre une clé en lui disant :

– Voilà ce qu’il me reste. Vous partagerez votre chambre, la 428, avec un première année de Lettres modernes. J’essaie quand même de mettre des littéraires ensemble. Je pense que vous vous entendrez mieux avec lui qu’avec un Béotien de scientifique. Et je crois qu’il rentre assez souvent dans sa famille. Ça vous permettra au moins d’avoir quelques week-ends tranquilles.

Albin caressa un dernier espoir. Peut-être était-il tombé sans le vouloir sur un « cothurne » (un camarade de chambre) d’une espèce rare et convoitée : le cothurne fantôme. C’est-à-dire un élève qui est censé partager votre chambre, mais qui n’a une existence que nominale, car il habite ailleurs en réalité, et ne fait que de brèves apparitions symboliques à l’internat. Cela permet à quelques élèves d’occuper en fait une chambre individuelle. Le procédé étant interdit et facilement repérable, cette situation était toutefois assez rare et il ne fallait pas trop y compter. Il prit donc ses bagages et alla s’installer dans la thurne 428. La porte était fermée, le fameux cothurne était absent pour le moment. Nous étions un samedi, il avait dû partir quelques jours. Après avoir soulevé le rideau roulant avec la bruyante manivelle, il découvrit une chambre semblable à toutes les autres par le mobilier : deux grands bureaux, deux modestes armoires en bois verni clair, deux fauteuils abîmés, une chaise, des étagères de rangement, en guise de bibliothèque, – la sienne était vide pour le moment – deux lits contre les murs opposés. Chaque chambre était couplée avec une autre, avec laquelle on communiquait par une espèce de vestibule où se situaient deux lavabos, une douche et un w.-c. Ainsi quatre élèves vivaient dans une sorte de petite communauté : deux « cothurnes » et leur deux « co-blocs » correspondants. La chambre, en tout cas, était bien rangée et ce cothurne inconnu semblait soigneux. Sur son bureau on ne pouvait voir qu’une petite collection de magazines : Le Nouvel Observateur surtout, et deux revues d’art qu’Albin feuilleta avec une certaine indiscrétion. Il jeta le même regard curieux sur la bibliothèque. Empilés sur le sol, faute de place sans doute, il reconnut les volumes blancs de l’Encyclopaedia Universalis, et sur les étagères, les livres étaient soigneusement classés par taille ou par collection ; il observa plusieurs volumes de la Pléiade : Gérard de Nerval, les Romantiques allemands, l’œuvre complète de Molière, de Victor Hugo et de Paul Valéry. Il vit encore plusieurs livres d’art et quelques ouvrages en allemand. À n’en pas douter, son cothurne était un bibliophile cultivé, et sans doute assez riche, qui fréquentait la belle littérature, bien enveloppée dans la coûteuse collection de la Pléiade. Lui-même avait toujours reculé devant l’achat de volumes dans cette précieuse collection. Bien que fasciné par les beaux livres, il s’était le plus souvent contenté de satisfaire son amour de la lecture par des ouvrages moins onéreux. Il n’avait consenti à des achats importants en ce domaine que quand cela lui était imposé par une nécessité universitaire. En philosophie c’était souvent le cas, la plupart des œuvres n’étant accessibles que dans des éditions relativement chères. Pour le reste, et en particulier en littérature, il accumulait les livres de poche qui s’entassaient, sans grâce, sur les rayons de ses diverses bibliothèques.

Le jour baissait maintenant. Il fallait s’installer et essayer de s’adapter à cette nouvelle situation. En fait ce n’était pas tant cette cohabitation qui l’effrayait. Depuis deux ans il y était habitué. Il avait partagé pendant son année de licence, puis son année de maîtrise, une chambre, la même, au premier étage, avec un excellent camarade de khâgne : François, étudiant de lettres classiques. Le « cothurnage » n’avait pas posé de problèmes particuliers. François était le modèle discret et accommodant, prêt à se faire tout petit pour ne pas déranger, qui présentait l’avantage inestimable d’être un couche-tôt, gros dormeur et lève-tard, espèce paisible entre toutes. En effet, le rythme de sommeil et de travail étant le principal risque de conflit dans une cohabitation de longue durée. On pouvait s’arranger sur bien des choses mais comment supporter un camarade qui reste régulièrement à veiller à son bureau quand vous voulez éteindre la lumière pour dormir ? De ce point de vue, l’entente avec François avait été exemplaire car Albin aimait se coucher de bonne heure et avait besoin d’un long temps de sommeil. Qu’en serait-il cette année ? Cela le préoccupait, d’autant plus qu’il aurait beaucoup à travailler et qu’il ne pourrait plus s’échapper fréquemment, comme il l’avait fait les années précédentes, pour de longues escapades marseillaises.

IV

Dehors, devant lui, la cime des arbres bougeait doucement. Quelques bruits légers de la rue décoraient le silence. Dans une belle demeure, une vitre lointaine s’éclairait. On imaginait une vie calme à laquelle il était difficile de résister. Il se laissa absorber par la beauté du soir, par le crépuscule. En contrebas, passait le petit chemin qui longeait le bâtiment de l’école. Une ruelle piétonne, très étroite, comme il en existe peu dans les villes. Il l’observa avec intérêt comme s’il la découvrait. En vérité, elle était très pittoresque. Les arbres des propriétés voisines ainsi que ceux, plus rares, de l’école, la cachaient à moitié, mais on apercevait quand même quelques passants nonchalants, allant et venant sous les cris des oiseaux.

Il avait sans doute tort de s’inquiéter quand « la vie est là simple et tranquille », comme dit le poète. Le poème de Verlaine « le ciel est par-dessus le toit … » lui revenait tout entier à l’esprit. Il correspondait si bien à l’espèce de paix mystérieuse qui s’établissait en lui. Une paix étrange puisqu’elle semblait provenir de quelques perceptions insignifiantes : des toits, des maisons, des chants d’oiseaux, des branches, une douce pénombre et surtout, vue d’assez haut, une petite ruelle insolite dans la ville, le petit chemin qu’on rêve de prendre et qui vous conduirait, sous ses feuillages, vers une promenade irréelle.

À la différence de Verlaine, toutefois, cette espèce de révélation paisible ne débouchait pas sur un cruel remords :
« Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ? »

Il n’avait pas de violents reproches à se faire. Sa jeunesse, il la vivait sans se poser de graves questions, sans insouciance non plus. Il avait toujours trouvé inexact de dire que la jeunesse est insouciante. Cela dépendait tellement des individus ! Il était inutile d’en dégager des lois générales. Cependant si l’on voulait essayer de le caractériser (lui-même il essayait parfois de le faire) et, à travers lui, de caractériser les jeunes de sa génération, deux mots venaient à l’esprit : le sérieux et la curiosité. Autour de lui, il en voyait beaucoup de ces jeunes gens et de ces jeunes filles qui vivaient sérieusement. La plupart, et pas seulement dans le milieu particulier qui était le sien, étaient préoccupés par leur avenir, leurs études, leur vie matérielle, cela sans angoisse excessive en général mais avec la volonté de bien faire, d’être raisonnable. Un sérieux qui n’excluait pas bien sûr la bonne humeur, la facétie et le rire.

Ils étaient aussi curieux (Albin, le premier), vivant chaque expérience nouvelle avec intérêt. Cet abandon confiant dans l’instant présent s’accompagnait de la joie de découvrir, dans les événements de la vie, une saveur nouvelle. Cela pouvait conduire les plus marginaux d’entre eux à des explorations risquées mais le plus souvent, cette tendance, tempérée par la raison, nourrissait une saine ferveur devant la vie, pleine d’espérance et de force.

Il fit son lit avec les draps et les couvertures qu’il trouva soigneusement pliées et préparés à son intention sur le matelas, et se coucha rapidement. Il était seul dans la chambre et même dans le bloc, ses voisins étant, eux aussi, semblait-il, absents. Malgré son cou endolori, il trouva rapidement le sommeil. Les souvenirs du voyage, les impressions de lecture, la satisfaction de retrouver un univers familier se conjuguaient et l’attiraient dans ce refuge fragile. Le lendemain matin, il alla rapidement récupérer plusieurs cartons contenant des livres et diverses affaires, qu’il avait laissés dans la chambre qu’il habitait l’année scolaire précédente, avant les vacances, au premier étage. Il trouva la chambre occupée par deux élèves de physique qui étaient en train de déjeuner. Ils l’aidèrent à transporter ses cartons dans son nouveau logement. Ils avaient laissé sur les murs de leur chambre les reproductions d’œuvres d’art qu’il avait lui-même choisies, en particulier cette « Madeleine repentante » de Ribera, qu’il aimait tant. Les posters de François étaient là aussi : une œuvre peu connue de Botticelli et les tableaux les plus célèbres de Fra Angelico. François avait été pendant deux ans son fidèle cothurne. Cette année, nouveau marié, il avait décidé, évidemment, de prendre un petit appartement à Suresnes, où il essaierait de concilier la vie de couple et celle d’agrégatif de lettres classiques. Ce n’était pas la façon la plus tranquille, pour un couple, de vivre sa première année, d’autant plus que sa femme, Elise, une ancienne khâgneuse de Marseille, elle aussi, préparait l’agrégation de géographie à Saint-Cloud, où elle était auditrice libre.

© Editions L’Harmattan

* * *

Soirée du groupe Tala à Saint-Cloud

Extrait de Rue des rêves, Paris, L’Harmattan, 2017, p. 160-166.

Le soir même, François, son ami agrégé de lettres classiques, qui habitait avec son épouse et sa petite fille dans un appartement au Vésinet, vint le chercher pour une soirée avec le groupe chrétien, dit « groupe tala » (ceux qui vont-t-à la messe). François aussi avait commencé une thèse, en accord avec ses orientations spirituelles. Il faisait un doctorat à la Sorbonne avec André Mandouze, un spécialiste de patristique sur l’édition d’un texte d’un père de l’Eglise : Tertullien. Ils ne s’étaient pas revus depuis longtemps et échangèrent quelques nouvelles. François se montra dubitatif face aux multiples activités d’Albin et lui fit à peu près les mêmes recommandations qu’Hervé. Albin, malgré toute l’amitié qui le liait à son vieux camarade marseillais, ne lui fit aucune confidence sur ses tergiversations sentimentales et se contenta d’évoquer les textes de malades qu’il avait recueillis à Laragne. Il n’avait pas envie de répandre son histoire à tous les vents et de passer encore pour un adolescent irrésolu et immature, qu’il était pourtant, il fallait l’admettre. François, de son côté, était bien installé dans sa vie d’adulte et parlait d’abondance de son épouse, jeune maman agrégée de géographie, qui pouponnait encore pendant quelques semaines leur petite Pauline avant de faire son stage dans un lycée de la région parisienne.

Et le bébé, comment allez-vous faire ? demanda Albin, inquiet.
Le bébé ? Eh bien, on va faire comme Marie et Joseph !
Comme Marie et Joseph ? Qu’est-ce que tu racontes ?
Oui, on va le mettre à la crèche !

Albin esquissa un sourire, alors que François éclata de rire à sa propre plaisanterie.

Bon, tu viens ce soir au groupe tala ? Le Père Latour sera là. On va discuter, prier, assister à la messe. Ça te dit ?
Rien de bien exaltant, coupa Albin
Tu me déçois. Dieu a horreur des tièdes. Je te croyais plus ou moins converti.
C’est vrai, je suis converti et pourtant, j’ai du mal avec la pratique. Je préfère prier seul. Me retrouver avec un groupe m’est encore bien difficile. Et puis, la flamme s’est presque éteinte. Je n’ai aucune ferveur. Je crois parce que je veux croire mais l’émotion a disparu. Après la mort de ma mère, j’étais exalté. Tout me semblait simple et intense. Maintenant les choses de la foi me laissent insensible. C’est grave docteur ?
Je ne suis pas docteur. Je me donne trois ans pour l’être, ni en médecine, ni en théologie d’ailleurs. Mais je peux te répondre en théologien, quand même. Ce que tu vis est décrit dans tous les traités de spiritualité. Tu as vécu une expérience spirituelle forte qui a changé ta vie, tu as reçu une grâce de conversion sans doute par l’intercession de ta mère. Dieu t’a fait un signe. D’une certaine façon il a montré un peu son visage. Maintenant, il se cache, il te demande de retourner au régime ordinaire, à la foi pure et dépouillée de ses faveurs sensibles. Chez les mystiques, c’est encore pire, c’est la nuit de la foi. Ils mangent à la table des pécheurs. Thérèse de Lisieux, par exemple, a vécu les dernières années de sa vie, harcelée par les questions et les doutes des athées. Aucune consolation affective et sensible, seulement une vie douloureuse, dans la conscience des arguments obsédants des incroyants, des adversaires de la foi et de l’Eglise. Elle a tenu bon. Elle dit au Seigneur : « Cette souffrance, cette douleur de ton absence je te l’offre. Je continue de t’aimer et de croire en Toi contre vents et marées. » Elle a écrit ses plus beaux textes dans cet état de sécheresse, plus pénible pour elle que les souffrances physiques qu’elle endurait en les offrant à Dieu pour la conversion des pécheurs.
Merci pour cette belle homélie, mais je ne suis pas à cette altitude spirituelle. Moi je suis mon petit bonhomme de chemin et je le trouve bien caillouteux, ça me fait mal aux pieds.
C’est comme ça que l’on va au Ciel, avec un caillou dans la chaussure. Je ne sais plus qui a eu cette belle formule, Bernanos peut-être. Bon, en attendant, ce chemin pourrait te conduire jusqu’à la thurne 421, celle de Jacques qui nous reçoit ce soir à 19h. A 20h, on va dans une salle de l’église
Stella Matutina pour la messe, puis on partage un repas, d’accord ?
Ok.

Ils se retrouvèrent une dizaine chez Jacques, un physicien en cinquième année, qui faisait de la recherche en physique nucléaire. Il était d’une bonté et d’une simplicité exemplaires. François n’hésitait pas à se moquer de lui en disant sur un ton ironique ce qui ressemblait à un compliment :
Alors chez ce saint homme, on est sûr d’être accueilli charitablement.

On y retrouva son alter ego Patrice, lui aussi agrégé depuis belle lurette en sciences naturelles et qui avait profité de sa quatrième année non pas pour faire une thèse comme tout le monde, mais pour préparer le concours d’entrée à l’ENA. Chose très rare pour un « natu » (naturaliste). En effet, il est courant que les élèves de l’ENS présentent l’ENA, mais ce sont presque exclusivement des littéraires et des historiens. Il faut croire que c’est un préjugé de réserver l’entrée de cette école aux littéraires puisque Patrice avait fort bien réussi.

Il n’était donc plus élève au sens strict de l’Ecole de Saint-Cloud, mais rien ne lui interdisait de revenir participer à ce groupe chrétien qu’il avait animé et littéralement porté depuis trois ans. On était donc heureux de se retrouver. Outre Patrice et Jacques, il y avait au total dix élèves, ce qui est peu, mais bien suffisant dans une petite chambre de la résidence. La plupart étaient des nouveaux venus avec une légère majorité de littéraires, pour quatre scientifiques : un mathématicien et trois « natus ». Etrange mystère de rencontrer dans ce petit groupe toujours une bonne participation des naturalistes. Il fallait bien admettre que l’observation attentive de la nature, de la Terre (géologie), de la vie (biologie animale et végétale) pouvait conduire à Dieu, n’en déplaise aux matérialistes et scientistes. Autre particularité cette année, deux jeunes filles étaient présentes au moment des prières. C’étaient deux étudiantes en anglais, auditrices libres qui préparaient l’agrégation. Elles étaient venues sur l’invitation d’un agrégatif d’anglais qui leur avait parlé de cette réunion. Sans doute les connaissait-il suffisamment pour savoir que les questions spirituelles les intéressaient. Après de rapides présentations, le Père Latour proposa, avant toute discussion, de prier ensemble. Jacques ne demandait pas mieux. Pour lui, c’était là l’essentiel, bien plus important que tous ces bavardages, source de conflits et de perte de temps. Il installa sa traditionnelle bougie, plaça son icône préférée : Christ Lumière du monde sur la table de son bureau et demanda à chacun de s’asseoir.

Plusieurs s’assirent sur les deux lits, d’autres sur les chaises et les tables. Jacques et Patrice s’installèrent sur un tapis à même le sol. Le Père Latour dit un « Notre Père » et un « Je vous salue Marie », repris par les participants, puis invita le groupe à une prière silencieuse que l’on pouvait interrompre comme on le souhaitait par un chant de louanges ou la lecture d’un passage de la Bible. On se plia volontiers à la règle. Albin essayait de se concentrer sur la belle icône, un peu hiératique, de Jésus afin de raviver sa piété, endormie à son grand regret. D’autres fermaient les yeux. On sentait, en tout cas, une paix réelle qui se répandait sur les membres du groupe et envahissait la chambre comme une brume fraîche. Au bout d’un moment, une des deux filles se leva et se mit à entonner un chant qu’Albin ne connaissait pas. L’autre fille et deux garçons le reprirent. Le chant était très joyeux. Il disait :

Jérusalem, Jérusalem, quitte ta robe de tristesse
Jérusalem, Jérusalem, chante et danse pour ton Dieu.

Elles frappaient dans les mains en souriant, si bien que quelques élèves les suivirent. Le silence était brisé mais nullement la prière. Le Père Latour intervint :
Vous avez reconnu sans doute un passage d’Isaïe qui annonce la venue du Messie libérateur de Jérusalem. C’est un chant du Renouveau charismatique.

Une des chanteuses répondit :
Oui, nous faisons partie de la Communauté de l’Emmanuel.

Albin avait entendu parler de ce mouvement dans l’Eglise qui s’inspirait de ce qui se faisait chez les protestants évangéliques et pentecôtistes. Ce simple chant suffisait à faire tomber le dernier préjugé qu’il avait contre cette spiritualité. C’était joyeux, en effet, vivant et animé. On aimait bien bouger, prier avec son corps et son âme à la fois. Cependant, cela restait enraciné dans la foi de l’Eglise, dans la Bible, dans les fondamentaux : l’Eucharistie, les Sacrements, le culte marial. L’autre fille enchaîna avec un chant en anglais qu’Albin connaissait bien. Il s’agissait du célèbre Amazing Grace utilisé dans toutes les liturgies chrétiennes. Cette jeune fille, Laura, le chanta en solo, en anglais, de manière fort recueillie et touchante. Le silence revint sur le petit groupe enveloppant les prières personnelles de sa mystérieuse beauté. La ferveur augmentait et pouvait se lire sur les visages. Jacques prit sa Bible et après l’avoir rapidement feuilletée, lut un passage de l’Evangile de saint Jean (8, 7-8). C’était le fameux récit de la rencontre avec la femme adultère, présentée à Jésus par les scribes et les Pharisiens. Un élève posa une question insolite. Il reprit d’abord le texte :
Mais Jésus se baissant se mit à écrire avec son doigt sur le sol. Comme ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Que celui d’entre nous qui est sans péché lui jette la première pierre ! » Et se baissant de nouveau, il écrivit sur le sol.

Eh bien, mon Père, je me demande ce que Jésus écrit sur le sol avec tant d’insistance. Cela m’étonne d’autant plus que Jésus n’a jamais rien écrit, contrairement à beaucoup de fondateurs de religion qui soit écrivent, soit sont le dépositaire d’un texte sacré.

Le Père Latour, interpellé par ce jeune « naturaliste », était ravi de pouvoir faire avec les élèves un brin d’exégèse :
Voilà une question intéressante. A mon avis, on ne trouve pas de réponse dans les ouvrages des Pères de l’Eglise. Peut-être fait-il des dessins avec un doigt nous pouvons tous le faire lorsque nous nous ennuyons. Ce serait une manière de dire aux Pharisiens qui veulent le piéger : « je ne vais pas me laisser prendre dans vos filets. Je garde une distance avec vous ». Effectivement, il les renvoie sans leur donner satisfaction. Au contraire, il les accuse, eux qui se faisaient accusateurs.

Le Père Latour n’avait pas répondu vraiment à la question. Un autre élève, un scientifique, prit la parole :
Que viennent leur montrer les Pharisiens ? La loi écrite, la Torah, la Loi de Moïse, qui dit qu’il faut lapider la femme adultère, dans le Deutéronome, je crois. C’est une façon de voir si Jésus respecte la Loi, dans ce qu’elle a de plus radical. Or que fait Jésus ? Il écrit. Qu’écrit-il ? Une nouvelle loi qui va s’opposer à la loi ancienne. Quelle loi ? Une loi d’amour, une loi de miséricorde, une loi invisible présente dans les cœurs, la loi qu’il incarne lui-même, non pas la tolérance du péché mais celle du pardon.

Ce garçon avait parlé avec une espèce de ferveur contenue et une rigueur logique, assez impressionnantes. Le Père Latour ne put s’empêcher de le féliciter et de le remercier de cette interprétation remarquable. Il ajouta :
Je la replacerai dans une prochaine homélie ou dans un article de théologie. Je suis content de constater que le niveau ne baisse pas dans le groupe des « talas ». Qu’en penses-tu Albin, toi le nouvel agrégé de philo ?
Ça me plaît. J’aime aussi ces petits détails de l’Evangile qui me prouvent l’authenticité de ces récits. Cette description de l’attitude de Jésus, c’est réaliste et vrai, ça ne s’invente pas.

Après un long moment de prière, tout le monde se rendit dans l’église Stella Matutina dans le quartier huppé de Saint-Cloud. Cette église d’architecture contemporaine figurait une étoile, appellation traditionnelle de la Vierge Marie dans les litanies de la Vierge.

François pendant la marche qui amenait ces pèlerins vers le lieu de culte ne manqua pas de citer Péguy.

Etoile du matin, inaccessible reine
Voici que nous marchons vers votre illustre cour
Et voici le plateau de notre pauvre amour
Et voici l’océan de notre immense peine

Pas mal, dommage que mon cothurne Hervé ne soit pas des nôtres. Il adore les références littéraires et il connaît bien Péguy, regretta Albin.

© Editions L’Harmattan

Fronde à Fontenay, en 1961

Fronde à Fontenay, en 1961*

Témoignage de Monique Romagny-Vial
Promotion 1969, Lettres, Fontenay

   « Fronde à Fontenay » s’intègre dans un récit autobiographique en préparation. On y trouvera une narration de « l’acte d’indiscipline » des fontenaysiennes, sorties en masse le soir du lundi 27 février 1961, alors que leur directrice leur interdisait de quitter l’École, les lundis et mardis soirs.

   Née en 1938, dans un village de la Loire, Monique Romagny-Vial a passé son enfance à Roche-la-Molière, cité minière près de Saint-Étienne. Élève du Collège moderne de Saint-Étienne, puis des écoles normales d’institutrices de Saint-Étienne et de Clermont-Ferrand, elle est étudiante à l’École Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses entre 1959 et 1963 et obtient une licence de philosophie, puis de psychologie et l’agrégation de philosophie.

   Elle enseigne d’abord au Centre National de Pédagogie Spéciale de Beaumont-sur-Oise, où elle forme des instituteurs spécialisés, rééducateurs, inspecteurs de l’enseignement primaire, directeurs d’établissements destinés aux enfants dits alors « inadaptés ». En 1966, elle devient assistante puis maître-assistant en psychologie de l’enfant à l’Université de Lille. En 1969, elle se fixe à Paris où elle seconde Mira Stambak, psychologue, dans la création, à l’Institut Pédagogique National, du Centre de Recherche de l’Éducation Spécialisée et de l’Adaptation Scolaire (CRESAS) dont elle assume la co-direction, jusqu’en 1983. À cette date, elle prend la direction du Programme « Sociologie et Psychosociologie de l’Éducation », créée à l’Institut National de Recherche Pédagogique par André de Péretti. Après un Doctorat en Lettres (Sciences de l’Éducation) et une habilitation à diriger des recherches, elle est nommée professeur des Universités et à compter de 1990, termine sa carrière professionnelle au CRESAS.

   Monique Romagny-Vial a publié quatre romans et de nombreuses nouvelles en revues ou recueils collectifs, ainsi que – seule ou en collaboration – des études signées Monique Vial sur les échecs scolaires, la psychomotricité, les enfants handicapés, l’histoire de l’éducation spécialisée. On trouvera sur le site www.romagnyvial.com une liste de ses romans et nouvelles, ainsi que des textes proposés à la lecture.

Romans

Chronique d’une parvenue, Mémoires et Cultures, La Chapelle-Montligeon, 2006. [Première édition : Arcantère-Editions, Paris, 1986].
La jolie morte de Kalimnia, Clamecy, Le Masque d’Or, 2006.
Meufs killers, Paris. Le Manuscrit [édition en ligne], 2003.
Bachelette point vierge mais martyre et chaque fois ressuscitée, Saint Paul de Fenouillet, Editions de l’Agly, 2002.

Parmi les nouvelles récentes

Un béguin de Lison, Les Cahiers de Thalie, Recueil thématique, « Enfances », juillet 2009, p. 36-38.
Petit conte de l’oiseau rouge, Traversées, n° 51 « Spécial nouvelles n° 2 », juillet-août 2008), p. 52-56.
Los olvidados, La poésie pour étendard, 2006, Tome VI, p. 173-174. Les nouveaux cahiers de l’Adour, n° 55, novembre 2006, p. 66-68. L’Ours polar, mars 2006, n° 36, p. 8-9.

Études (signées Monique Vial)

   Notamment :
Enfants handicapés du XIXe au XXe siècle, in Histoire de l’Enfance en Occident (Storia dell’Infanzia), Rome-Paris, Laterza-Seuil, 1996-1998.
Les « anormaux » et l’école, Paris, A. Colin, Bibliothèque Européenne de Sciences de l’Education, 1990.
Vial (M.), Plaisance (E.), Beauvais (J.), Les mauvais élèves, Paris, PUF, 1970.

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Au départ de mon souvenir, un petit livre blanc et bleu1, déniché au bonheur d’Internet. Nos vingt ans, mes copines du temps passé ! Étudiantes d’antan, en rébellion contre un règlement d’internat qui nous tient recluses deux soirs par semaine, dans notre gynécée aux portes de Paris.

Que peuvent bien signifier, pour cet auteur d’aujourd’hui, les tribulations d’une jeunesse antédiluvienne qui ne lui fait ni chaud ni froid ? Il avait moins de dix ans, en nos archaïques sixties. Une de ses sœurs plus âgée, dans le bataillon des rebelles ? Une parente ? Une voisine ?… Et s’il était le petit-fils de notre vieille directrice, envers qui je lui décèle une compassion suspecte ? Pire, s’il nous venait de l’horrible intendante que nous appelions Alice ?

Rien de tel, répond-il à mes questions. Débroussailleur d’archives au Rectorat de Paris2, son job l’a conduit à notre histoire, « histoire d’école », « histoire de femmes ». « Une des minuscules pluies qui firent germer le grain ». Un événement « beau et modeste », « mineur » mais « grave ». Un « bouleversement réel », dans l’histoire des mentalités3. Diable !… Semeuses à tout vent, nous, banales potaches en rupture de ban ? Pionnières du féminisme en marche, dans le sillage de glorieuses anciennes luttant pour leurs droits ? Fait historique, ni plus ni moins ! Nous, certes conscientes et organisées, mais sans le moindre souci de faire date.

Après l’ébahissement, le sourire. Ce fut un joyeux remue-ménage, ce lundi interdit de plaisirs parisiens, où nous avons en chœur pris la poudre d’escampette, sans visa directorial. À le redécouvrir, insolent, résolu, l’allégresse me vient.

Puis, la contrariété.

Car ses vieux papiers ne livrent à mon prospecteur que l’écume des choses. Féministe mais néanmoins homme, il nous regarde de haut ; nous, jouvencelles de jadis, qui plus est, comme l’écrira France-Soir, fortes en thème. Sympathiques, ces fillettes roses que son amusement met en scène. Mais bien naïves ! Bien sottes ! Bien ridicules ! S’imaginant, par leur bras d’honneur, mettre à genoux une directrice soutenue par son ministère de tutelle et s’octroyant l’audace d’ameuter une presse dont elles ne maîtrisent pas la moindre virgule. À le lire, ma féminine paranoïa fronce le sourcil : incompréhensions, erreurs, Sic à chaque page, il n’en finit pas d’ironie.

Ce n’est ni le strip-tease du siècle, ni Dieu créant la femme, notre goguette au vent de la capitale, mais n’y chercherait-il pas, amateur de croustillant qui s’ignore, gaudriole pour beaufs des années 2000 ? Tout auteur, me direz-vous, est en droit de livrer son sentiment spontané. Exhumer des faits oubliés, qui sans lui n’existaient plus depuis belle lurette, c’est déjà grand mérite. Je vous l’accorde et passées les réactions à fleur de peau, voilà que je lui en sais gré. Que ses pages me parlent et qu’affluent en ma mémoire, en vagues nostalgiques, les feuilles mortes d’un autrefois qui fut moi.

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Quand j’entre à Fontenay en 1959, toute jeune fille porte en elle le refus plus ou moins affirmé des contraintes subies par les femmes, encore traitées comme des mineures.

Nous sommes évidemment redevables à Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe est paru en 1949). Notre dette – la mienne, en tout cas – est davantage un effet de l’air du temps qu’un tribut assumé et réfléchi. Nous aurions même, pour certaines, tendance à la nier. Nous portons haut, quoique sans proclamations, le drapeau d’une égalité entre les sexes qui ne saurait être contestée : pas besoin de longs développements pour en être convaincues. Notre féminisme, que je dirai consubstantiel, ne donne pas lieu à mouvement organisé. Nous ne nous préoccupons pas d’argumenter par un discours public, ni de lutter contre l’asservissement des femmes ou de théoriser sur les différences sexuelles. Pourquoi, d’ailleurs, le « deuxième » sexe ? Il faut donc un classement ? Nous sommes aussi bien le premier que le deuxième !

Par ailleurs, en un temps où peu de filles suivent des études supérieures, Fontenay accueille essentiellement, sélectionnées de concours en concours et de bourse en bourse, des élèves issues des écoles normales d’institutrices, héritières du peuple ordinaire. Dès le discours d’accueil de Madame Maugendre, notre directrice, nantie d’un bréviaire pédagogique façon hussard de la République civilisant les classes « dangereuses », nous sommes priées, si nous voulons accéder à « l’élite », d’extirper au plus vite de notre intime substance, des racines forcément désastreuses4. Pour moi, fille de valet et de femme de chambre, vilain canard comme on n’en trouve quasiment pas dans ces hauteurs, c’est une vraie gifle. Elle me l’assène sans fard : « votre place n’est pas ici »

Humiliant message que le mépris virulent de notre intendante ne cesse, jour après jour, de me rappeler :
« Vous avez bien de la chance d’être entrée à l’École, Mademoiselle, vu votre milieu. Si ça ne tenait qu’à moi, il y a longtemps que vous auriez pris la porte. »

Elle ne peut pas me voir et je le lui rends au centuple.

Premières initiatives

En 1960-61, j’ai eu tout un an pour aiguiser ma colère. Un an, militante politique et syndicale, pour comploter contre nos deux duègnes et leur règlement intérieur. Car les initiatrices de notre coup d’éclat sont des militantes. Il n’y a pas de petites causes et notre situation, aussi locale et modeste soit-elle, nous paraît mériter mobilisation. Majeures ou près de l’être, nous nous donnons pour mission d’agir, ici et maintenant, pour modifier ce règlement dont nous refusons nombre de dispositions et plus encore l’esprit. Notre objectif : faire reconnaître notre droit et notre capacité de femmes – et, pour celles qui sont concernées, notre droit et notre capacité de filles du peuple – à nous diriger nous-mêmes.

L’élaboration d’un nouveau règlement intérieur

De nos réunions syndicales (FEN, SGEN, UNEF5) et politiques (UEC, PSU6), comme de nos réflexions informelles, émerge progressivement une liste de revendications en bonne et due forme : libre venue de conférenciers, diffusion de journaux et panneaux d’affichage libres, y compris politiques ou religieux, sorties libres, constitution d’un comité paritaire administration-élèves, etc. À partir d’une comparaison de nos internats, nous construisons un beau projet de règlement commun, chamboulement des lois de Fontenay, débattu et amélioré avec nos pairs des autres ENS.

Il y avait certes plus rétrograde, notamment dans certains des foyers où, faute de places dans l’École, résidaient des fontenaysiennes, mais notre règle intérieure était déjà un vestige du passé et pour celles qui avaient connu le Foyer des lycéennes7, elle s’apparentait à un retour en arrière. Même notre article 3 – droit de recevoir dans nos chambres, toutes personnes de notre choix – se pratiquait, dans les pavillons féminins de la Cité Universitaire d’Antony.

Madame Maugendre était une femme du passé. Remplie de bonnes intentions, maternelle, dévouée, mais en décalage complet par rapport aux mœurs de l’époque et à des élèves dont certaines ne se privent pas d’une liberté sexuelle qui existe bel et bien dans ces années-là, contrairement à ce que le mythe de mai 1968 tend à laisser croire. Réclamer des sorties libres ne signifiait nullement pleurer après pareille liberté, dont il ne serait venu à personne l’idée saugrenue de solliciter l’autorisation.

La recherche d’appuis

Parallèlement, en nous tournant vers des personnalités féminines, nous nous mettons en devoir de préparer les esprits à un coup de force collectif, au cas où nous n’arriverions pas à nos fins. Il s’agit d’entraîner les hésitantes, les non motivées, celles qui se soucient peu de leur situation de femmes, tant à Fontenay que dans la société.

Nous invitons d’abord la doctoresse Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, présidente du mouvement « Maternité Heureuse » (fondé en 1956) et parmi les fondateurs du tout nouveau Mouvement Français pour le Planning Familial (1960). Elle ne fait pas l’apologie de la liberté sexuelle, mais veut éviter aux femmes « la grand’ peur d’aimer » et les drames de l’avortement clandestin. Ses leitmotivs : maternité heureuse et droit des couples à décider eux-mêmes en matière de procréation. Toute publicité en faveur des moyens contraceptifs est alors hors la loi, notre choix est donc loin d’être anodin. Se rassembler pour l’écouter, c’est déjà faire acte de rébellion (même si, pour autant que je me souvienne, nul n’allait en prison pour propagande anticonceptionnelle ou usage de préservatifs). Succès complet ! Salle comble ! Nous avons vingt ans et quoi qu’estiment nos mères supérieures, son apostolat nous concerne. Beaucoup d’entre nous allons en consultation dans son cabinet, son discours conforte nos idées. À celles venues l’entendre sans avoir encore trop réfléchi, il permet d’avancer dans la prise de conscience de leurs droits. Se vouloir au courant des moyens du « plaisir sans risque » est un pas dans le refus des entraves à la liberté.

Ensuite, tels ces mouvements humanitaires qui utilisent des stars pour promouvoir leur cause, nous lorgnons côtés Beauvoir et Triolet, vedettes du moment, people avant la lettre. Débattre avec elles et si possible obtenir leur appui, entraînera les timides. Elles nous aideront dans l’argumentation, diront avec leurs mots ce que nous disons avec les nôtres. En un mot, leur ascendant aura force de conviction. Raté, dans les grandes largeurs ! Trop occupée, Simone. Quant à Elsa, elle n’a même pas répondu à notre courrier8. Surbookées, on n’en doute pas, leurs majestés, si féministe que se dise la première et communiste la seconde. Voilà qui, toutes normaliennes que nous sommes, nous remet à notre place. Gageons que si nous avions été sévriennes…

Les premières avancées

Le 18 février 1961, le Cartel des ENS9 soumet notre projet de règlement intérieur à nos directeurs respectifs. Roger Ulrich, directeur de Saint-Cloud, répond au Président du Cartel en suggérant une « étude approfondie » et transmet sa réponse à Madame Maugendre. Les autres directeurs ont-ils répondu ? Si oui, ils n’ont sans doute pas communiqué leur courrier à Madame Maugendre : celle-ci n’envoie copie de sa propre réponse qu’au seul Ulrich.

Seule à manifester un véritable appui à sa collègue, Marie-Jeanne Durry, directrice de Sèvres, ne lui écrit que le 20 mars, mais elle est intervenue plus tôt : « j’ai encore eu l’occasion d’insister hier pour que le Ministère vous réponde »10. Il est notable que le seul vrai soutien de notre directrice soit celui d’une femme, directrice elle aussi d’une ENS féminine.

Le lundi 20 février, notre Conseil Intérieur demande, comme premier geste, l’autorisation de décider nous-mêmes de toutes nos soirées de la semaine. Madame Maugendre nous accorde le mardi soir, mais maintient l’interdiction du lundi, comme celles de prendre sans justification nos repas du soir hors de l’École et de rentrer de week-end le lundi matin. Cela veut peut-être dire qu’elle n’était pas totalement opposée à des assouplissements de la règle, mais pour nous, cela signifie surtout qu’elle nous accorde satisfaction au compte-gouttes, probablement pour calmer les esprits, mais en tenant bon sur le fond. Cette autorisation ne modifie en rien l’esprit d’un règlement intérieur qu’elle avait toute latitude de modifier, même si au plan formel, elle ne pouvait rien décider, sans en référer au Ministère. Elle nous concède le mardi soir, elle pouvait aussi bien légiférer sur nos autres demandes.

Dans ces conditions, nous pensons qu’elle ne cédera plus un pouce et que, s’il existe un moyen d’obtenir davantage, ce ne peut être qu’un coup d’éclat. Nous voulons donc aller vite et si possible, en finir. Ce qui ne veut pas dire que nous faisons n’importe quoi. Nous allons pas à pas, en maintenant information et débat en Assemblée Générale.

Le vendredi 24 février, nos déléguées au Cartel sollicitent encore une entrevue, afin de connaître l’opinion de Madame Maugendre sur notre projet de règlement, dont elle n’a pas encore accusé réception. Souhaitée pour le lendemain, à des heures fixées par les requérantes, cette entrevue a effectivement pu lui paraître bien « cavalièrement demandée »11. Tentative de dernière minute, avant le lundi 27 retenu pour notre action collective (ce que, bien entendu, elle ignore), pareille démarche témoigne d’un reste d’espoir de la faire bouger et d’éviter l’épreuve de force.

Cela dit, comme dans toute négociation, nous maintenons un seuil non négociable et je le reconnais, notre projet n’était pas loin d’être à prendre ou à laisser. Il aurait fallu des arguments vraiment imparables, pour nous convaincre que tel ou tel article longuement réfléchi et travaillé ne pouvait pas nous être accordé. Surtout, l’important était « l’esprit » de nos propositions : à savoir, un règlement reconnaissant notre droit à décider nous-mêmes de notre vie quotidienne. Inacceptable, précisément, pour Madame Maugendre ! En contradiction avec ce qui lui semblait être sa responsabilité. La barre était trop haute : elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas céder sur sa capacité, sa prérogative, son devoir, de décider à notre place.

Une ancienne évoque un régime « beaucoup plus austère »12, au début des années 50. Celui instauré par elle était donc un progrès et elle pouvait avoir l’impression d’avoir fait le maximum. Mais, outre que nous ignorions tout des anciens règlements de l’École, ce qui se passait dix ans auparavant ne déterminait évidemment pas nos revendications.

Passage à l’offensive. Notre va-tout : une échappée collective, avec repas du soir pris à l’extérieur, un soir interdit de sortie. Mon souvenir me dit-il vrai, qui me certifie ce projet germé dans ma petite tête ? D’autres ont peut-être le même : l’idée a pu naître de ces conciles autour d’un café qui s’adonnent à moquer « Zoé » (Madame Maugendre) et à pester contre Alice (l’intendante). Ce qui est sûr, c’est que, pour nous, militantes, chevilles ouvrières de notre brain-trust fontenaysien et porte-parole auprès des autres normaliens, ce séduisant dessein, à peine envisagé, est devenu la visée de l’année.

Passage à l’offensive

Une cohésion quasi absolue

Nos assemblées nous montrent un accueil plus que favorable. Personne ne crie au scandale, personne ne montre inquiétude ou opposition. Autant que je m’en souvienne, la bonne humeur dominait. Une bonne blague à faire à nos deux rombières ! Et le sentiment très fort d’être dans notre droit.

Résultat : pas un vote contre. Comme nous l’indiquons alors à Madame Maugendre, c’est « à l’unanimité, moins trois abstentions », que notre assemblée générale décide de cet esclandre collectif. Quid de la minorité silencieuse, ces élèves qui ne viennent jamais à nos assemblées ? Celles sur le sujet étaient fort fréquentées et les absentes peu nombreuses, ce qui témoigne de l’intérêt qu’il suscitait. Mais la victoire à laquelle nous visons, c’est que toutes – absolument toutes – participent. Décision donc, obtenir des engagements individuels, nos arguments peaufinés au jour le jour en fonction des réactions : chez nous, avec nos paires, c’est plus facile que de frapper, en faveur de la laïcité ou de l’Algérie, à la porte de paroissiens que l’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam ! Selon mon souvenir, sur cent cinq consultées, une seule nous a résisté. Qu’en est-il des deux qui se retrouvent avec elle au cours du soir séché par ses autres habituées ? L’une, en 3e année, n’était pas interne à l’École. La deuxième, en 1ère année, pouvait être interne (je n’ai pas réussi à la contacter), mais dans l’hypothèse où mon souvenir d’une seule opposante ne me trompe pas, elle aussi était externe. Dans cette hypothèse, ni l’une ni l’autre n’avaient été consultées et si elles n’étaient pas militantes, elles n’étaient peut-être même pas au courant. Quoi qu’il en soit, une ou trois, cela ne change guère l’appréciation de notre cohésion.

Après notre première information, dans le feu de l’action, nous écrivons « à l’unanimité », sans plus parler des abstentionnistes. Les abstentions, chacun le sait, ne sont pas comptabilisées dans un vote : pratique fort discutable, mais unanimité il y a, si on ne compte que les suffrages exprimés. Disons, pour être plus correcte, « quasi-unanimité ». Nombre de gouvernements, non seulement s’en contenteraient, mais s’en frotteraient les mains.

Unanimité de république bananière, alors ? Non, de mouvement collectif qui a la ferme intention de gagner. Au départ, il y a action d’une minorité et pression psychologique : pas de menaces ni de piquets de grève et la séquestration des cadres n’est pas encore entrée dans les mœurs. Comme dans toute mobilisation revendicative, il y a les éléments moteurs, celles qui participent avec enthousiasme, celles qui ne savent pas trop et celles qui n’osent pas dire non. Comme dans toute action revendicative, vitale ou anecdotique, le nombre de celles qui s’y rallient est capital. Au départ, oui, une minorité agissante ; mais pour que ça marche, il fallait que la majorité suive. Pour nous, ce qu’on a coutume d’appeler « la masse » a été d’emblée d’accord. Pour la simple raison qu’avant même toute mobilisation, cette « masse » n’acceptait pas volontiers le règlement de notre internat. Au final, c’est la cohésion la plus large que nous obtenons : une cohésion, voire un élan, quasi absolus. Dans l’action, l’important est d’abord ce qui est fait et par qui et ensuite seulement, ce qui se passe au fond des cœurs. Fût-elle accordée du bout des lèvres, beaucoup de mouvements revendicatifs aimeraient pareille cohésion ! Certes, le poids de la majorité a joué. Aurions-nous voté à bulletin secret, que ce poids aurait fonctionné dans les têtes. Il faut du culot et du courage pour résister et être très fort ou violemment convaincu, pour oser aller contre les siens et personne ne se veut traître. Le stalinisme n’a-t-il pas fonctionné sur pareils ressorts ?

L’unique résistante de mon souvenir, je l’ai travaillée au corps, au-delà de l’acceptable. Je nous vois encore, elle et moi, allant et venant en longs conciliabules, dans la galerie vitrée, au rez-de-chaussée de l’École. Moi à m’évertuer sang et eau, elle à me rejeter sans concessions. Ce n’était pas une militante, mais elle était élue au Conseil Intérieur, représentante des non syndiquées. Cela veut dire qu’elle ne se contentait pas de préparer ses examens, qu’elle se servait de sa tête pour penser et acceptait de se mobiliser, au moins « pour rendre service »13. Dans ces conditions, il était encore plus important pour moi de la convaincre et elle a dû me trouver odieuse, car j’y ai mis une opiniâtreté infinie. Ç’aurait été si beau d’avoir une unanimité totale ! En argumentant bien, je ne pouvais que la faire changer d’avis. Elle n’a pas changé d’avis et en moi-même, je lui tirais mon chapeau. Notre entreprise ne l’intéressait pas, elle avait mieux à faire. Dès le 2 mars, elle démissionne du Conseil Intérieur, incapable de « défendre valablement des opinions qu’en son for intérieur on ne comprend pas – le temps est beaucoup trop précieux pour que l’on continue à le gaspiller de la sorte ». « Il est de certains cas où il vaut mieux ne pas combattre pour imposer ou seulement faire écouter le point de vue d’une minorité. » Pour autant que je l’aie connue, elle ne s’éclatait pas hors de l’École. Nous étions, elle et moi, sur deux planètes différentes.

Je ne regrette pas mon matraquage inadmissible en bonne pratique mondaine, mais conforme au zèle dû à une responsabilité collective. L’action revendicative est affaire de rapport de force, pas de démocratie formelle. J’ai fait mon travail, j’ai rempli mon devoir. Mon échec ? Cuisant pour ma petite vanité de sœur prêcheuse incapable de l’argument qui aurait emporté le morceau ; mais revers banal, dans une lutte.

Le lundi 27 février, jour J…

Dans la journée, une pétition circule, dans les cours auxquels assistent des externes. Les signataires rappellent que, depuis leur entrée à l’École, elles n’ont cessé de juger inacceptables les mesures restrictives imposées par notre règlement et reprennent à leur compte (« nous souhaiterions », « nous voudrions »…) nos critiques et le projet du Cartel. Leur soutien, davantage qu’un simple acte de solidarité, montre que, dépassant la situation des internes actuelles, nos revendications concernent toutes les élèves, y compris celles qui n’ont jamais habité l’École.

Nous tentons aussi d’obtenir la solidarité de nos professeurs et des personnels de l’École. Je n’ai aucun souvenir ni d’appui déclaré, ni de protestations de leur part. Une sténodactylo transmet notre lettre à Madame Maugendre. À part ce fait relaté par Jacques Layani, j’ignore ce qui s’est dit et décidé, dans notre administration et dans notre corps professoral.

Enfin, nous passons à l’acte. Chacune quitte l’École, à l’heure qui lui convient. La plupart, dès l’après-midi ; voire, dès le matin. Les « meneuses » passent une dernière fois dans les chambres, vérifier qu’elles sont bien vides. Puis, franchissent la porte vers les dix-huit ou dix-neuf heures. Nous avons prévenu Madame Maugendre, à la dernière minute : en fin d’après-midi, alors que la plupart des élèves ont déjà quitté les lieux ! Notre « préavis » est aussi une menace : les élèves « sont prêtes à […] poursuivre, si elles n’obtiennent pas satisfaction. » Avec toutes les formules de politesse requises, nous avons clairement quitté le stade de la négociation, pour celui de la fronde ouverte.

Qui au ciné, qui avec un ou des amis, chacune vit sa vie et nous nous retrouvons, en troupe réjouie, pour regagner par le dernier métro notre sérail en ébullition… C’est tout ? C’est tout. Pas de quoi fouetter un chat, direz-vous. Nous avons, pour ainsi dire, fait le mur comme tout pensionnaire qui se respecte. D’accord ! Mais, beaucoup moins courant, nous l’avons fait en chœur et ouvertement. Ce n’est pas seulement désobéissance, indiscipline, mais crime contre l’esprit : révolte concertée contre une autorité bafouée en pleine lumière.

…Et après

Dès le lendemain, Madame Maugendre informe le Directeur de l’Enseignement Supérieur et convoque le Conseil Intérieur. Elle est loin de réagir aussi philosophiquement que la seule lecture de ses écrits peut le laisser supposer. Le souvenir de cette réunion est lointain, mais il me dit qu’elle était exaspérée. Elle n’avait jamais vu ça et je crois que c’est lors de ce Conseil qu’elle éclate : « je trouverai les meneuses ». En fait, elle nous connaît toutes ; ces mots ne font que traduire sa fureur et laissent supposer qu’elle envisage des sanctions. Elle n’a pas l’intention de céder à notre « ultimatum » et nous inflige une leçon de morale et de hiérarchie : nous n’aurions pas dû enfreindre le règlement ; nous aurions dû écrire, sous son couvert, au Directeur de l’Enseignement Supérieur. Tout cela, que nous savons aussi bien qu’elle, nous glisse évidemment dessus. Qu’avons-nous répondu à son discours (si nous avons parlé) ? Je nous vois seulement pouffer sous cape et une fois hors la salle, ricaner sans retenue.

Puis, provocation manifeste, le 1er mars, par courrier directement adressé au Directeur de l’Enseignement Supérieur, nous rappelons nos revendications et leur ancienneté et nous le prions d’intervenir. Nous n’agissons pas en sujets déposant humblement et à travers les intermédiaires habilités, requête auprès de leur suzerain ; nous sommes des mutinées, poursuivant l’épreuve de force. En clair, et tout militant comprendra notre point de vue : « cause toujours ! la hiérarchie, on s’assoit dessus ». Encore une fois, on n’en est plus aux tergiversations et aux ménagements. Madame s’imagine la plus forte ? Elle ne répond pas à nos demandes ? OK ! Elle va voir. Si on avait été en l’an 2000, on aurait pu la séquestrer ! Ça m’aurait plu, je crois…

La médiatisation

Devant le piètre résultat de notre bras d’honneur, nous nous offrons le luxe d’ameuter la presse. Non pour nous rendre importantes, mais pour sortir du huis clos et modifier le rapport de force en notre faveur. Rien qui prête à plaisanterie ou à lecture grivoise, dans notre communiqué de presse : il se contente de reprendre sobrement nos revendications et d’insister sur notre détermination.

Au nom de quoi, serait-il plus ridicule que d’autres ? Inutile de chercher ! Au nom du fait que notre action se décline au féminin. C’est là son seul tort. Après avoir ouvert des quinquets comme des lotos devant des jeunes femmes obligées à une subversion massive, simplement pour disposer de leurs soirées, le lecteur du XXIe siècle rira peut-être de l’effervescence genre Kermesse héroïque, Clochemerle, Don Camillo, de ces préhistoriques jeunettes, envers qui s’impose, comme envers toutes les demoiselles de tous les temps, une indulgence affectueuse.

De fait, nombre de journalistes ne se sont pas privés. Certains sont corrects, ou à peu près. Le Monde est plus que bref et on ne peut le lui reprocher. Il passe l’info, en lui conférant la dignité propre à sa tribune et c’est déjà beaucoup. C’est peut-être le seul journal pour lequel notre qualité de normaliennes a pu jouer. Aurait-il donné suite, s’il s’était agi de n’importe quelle autre banale institution ? L’Huma, plus détaillé, fidèle à notre esprit, reprend nos termes militants : les normaliennes « protestent », « ont engagé une action », « dispositions arbitraires », décidées à « poursuivre » si « elles n’obtiennent pas satisfaction ». Les communistes de l’École n’en attendaient pas moins de leur journal ! Le Parisien nous renvoie au registre héroï-comique : les normaliennes « partent en guerre », mais reprend notre communiqué à peu près honnêtement, bien qu’avec les termes d’un journal consacré au fait divers. Le Figaro met entre guillemets le mot « action ». Le titre, « Les normaliennes font le mur… le lundi » nous réduit à des potaches en foire, mais sans volonté de scandale. Pour les autres, la presse mensonge, la presse fesses sang et larmes, on baigne dans la condescendance, la raillerie et la recherche de l’égrillard ou qui se veut tel.

Dans France-soir, nous avons droit à la Une. Le titre « Rébellion à l’école de Fontenay-aux-Roses », accroche le lecteur avec des caractères gras, visant à créer du grivois, là où il n’y en a pas : « “Nous avons le droit de flirter” – affirment 105 fortes en thème que leur directrice traite en petites filles ». Suit un texte truffé d’inventions, s’efforçant de faire vrai, dans l’anecdote gaillarde et amusante. « Jamais on n’avait entendu tel boum à Fontenay ». Les élèves « attendent, impatientes et résolues » que le ministre « leur signe le laissez-passer qui les libèrera de leur cage ». Le journaliste, dont la malhonnêteté a abusé14 les trois élèves qu’il a vues, mérite développement. Sa méthode est éprouvée : calepin ostensiblement rangé, il se met à bavarder comme un vieux copain. Sur leurs gardes, les interviewées avaient jusque-là récité leur leçon fort correctement. L’entretien théoriquement terminé, les voilà qui se lâchent : ce type est tellement sympa ! Le salaud engrange leurs propos hors calepin, pour reprendre dans son article ce qui lui semble rigolo ou aguicheur : le surnom de Zoé que nous attribuons à notre directrice et ses nattes archaïques, à quoi il ajoute ce qui lui passe par le bonnet.

Dans Paris-Jour, le journaliste (lui aussi, méthode éprouvée) invoque une soi-disant enquête, sous la photo prise à leur insu de deux élèves ayant refusé de répondre à ses questions. « Les normaliennes veulent se mettre du rouge à lèvres. » Ce n’est pas aussi fort que « les normaliennes veulent flirter », mais il se rattrape par le contenu. Zoé « garde sa sérénité de vieille dame » face à « ses chères petites ». « Bien brave », Zoé, « mais pas du tout dans la course. La preuve : elle ignore qui est James Dean ! » ; « charmante » mais elle « a oublié sa jeunesse » (tous ces guillemets, encore une fois, mensongers). Après ses mises en garde contre le « rouge à lèvres trop éclatant » et le « jupon trop apparent », « le rouge à lèvres se fit plus agressif, les jupons plus arrogants, les retards plus tardifs encore ». « On bâclait les thèmes et les versions latines pour rédiger des lettres de revendication ». Faux, de A à Z ! Quand on voulait user de rouge à lèvres, on en usait, même si c’était rarement notre genre. Le jupon pouvait être gonflant, il n’était pas apparent : nous n’étions pas des petites filles, modèles ou pas, façon Comtesse de Ségur. Les retards, il n’y en avait pas, il ne pouvait pas y en avoir : ou on revenait par le dernier métro, ou on découchait et si on se faisait raccompagner en voiture tardivement, on devait faire le mur pour rentrer ; ces deux dernières éventualités guère usuelles, je crois. Il nous suffisait d’attendre le week-end, pour passer la nuit dehors. Ce monsieur s’est contenté de broder à partir de France-Soir dont il reprend le titre : « Rébellion à Fontenay ». Il se fait complaisant, évoquant la liberté de nos 20 ans, dont on ne rêve qu’une fois, mais nous replace dans la minoration, « ce petit drame », « ces charmantes personnes » et raconte n’importe quoi qui lui paraît pouvoir à la fois aguicher et amuser son lecteur.

Jusqu’à Libération15 qui nous concède une lutte contre des « brimades », mais accumule les erreurs et donne dans l’humour facile. Oui ! Libé, vous avez bien lu. Pas encore le Libé de Sartre, mais tout de même celui d’une gauche qui se veut sérieuse. Nous aurions fait plusieurs grèves de la faim16. Pure invention, ou alors ma mémoire est bien malade. Les conférenciers du sexe fort nous sont interdits : erreur, les conférenciers de tous sexes nous sont interdits. Nous voulons être traitées comme les garçons des autres écoles. Être traitées comme les Sévriennes, nous conviendrait assez. « L’action » est mise entre guillemets et nous voilà censées décréter « la révolution en marche ». « Veut-on la mort de ces demoiselles », « résolues à toutes les extrémités » ? « Verra-t-on bientôt un cortège de jeunes filles descendre le boulevard St-Michel en scandant « libérez les normaliennes » » ? Ce n’est pas méchant ? Ça l’est ! Ça vaut les suffragettes, c’est le regard paternaliste et narquois habituel, vis à vis des « affaires de femmes », voire de « bonnes femmes ». Heureusement, la télévision ne fonctionnait pas comme maintenant : sinon, que ne nous aurait-on fait dire !

Nos excuses à Madame Maugendre

Dès la parution du premier article, deux déléguées (dont je suis) au Conseil Intérieur expriment à Madame Maugendre nos excuses ès qualité « pour tout ce qui [l’]atteint personnellement » dans l’article paru dans France-Soir et s’attachent à nous démarquer, en situant les responsabilités. « Ni l’assemblée générale des élèves, ni le Conseil intérieur, ni les sections syndicales de l’École n’ont de responsabilité dans la parution de l’article vous mettant en cause personnellement ». Puis, seules ou en groupe, de nombreuses élèves lui envoient des courriers. Copiés en partie les uns sur les autres, mais usant aussi de formulations variées, ils témoignent des nuances de notre vécu. Ils expriment des « excuses », pour tout ce qui la concerne personnellement, dans les articles parus et/ou des « regrets » pour la façon dont a été présentée notre action. Les mots, plus ou moins forts, vont tous dans le même sens : les signataires se disent « navrées », « atterrées », « émue (s) », « désolées » ; parlent du « manque de scrupule de certains journalistes », d’« erreurs » ou de « déformations grossières » d’« une certaine presse » ; d’évènements relatés « de manière scandaleuse » ; « nous déplorons cet incident regrettable », « nous désapprouvons formellement cette publicité de mauvais goût ». Les élèves photographiées, « honteuses » et « désolées que l’École soit touchée par de tels articles », regrettent « d’avoir donné inconsciemment l’occasion de les illustrer ». La plupart de ces courriers restent modérés dans les termes.

L’un d’eux s’exprime pourtant dans les termes du deuil, se lamentant sur le « malheur de l’École » et prenant part à « la douleur » de la directrice. « Nous en éprouvons toutes un très douloureux regret ». Ce « nous » signifie que cette élève n’est pas seule à considérer les articles parus comme une catastrophe et de fait, sur le moment, beaucoup sont atterrées, notamment celles dont les paroles imprudentes ont permis à France-Soir de donner dans l’anecdote. Pour nous qui avons rédigé le communiqué de presse, avec le sentiment de ne rien avoir à reprocher à un texte pesé mot par mot, nous sommes furieuses : une rage impuissante, confrontées à des falsifications dont la malhonnêteté nous dépasse.

Nos excuses peuvent paraître déférentes. Nous utilisons les formules usuelles de politesse et nous n’avons aucune envie, ni aucune raison de donner le moindre camouflet supplémentaire à Madame Maugendre. Il s’agit de rétablir la vérité et de prendre nos distances par rapport à des écrits dont nous ne nous sentons pas responsables. Rien dans nos lettres ne met en cause notre action, rien n’exprime la moindre contrition et nous ne faisons pas machine arrière. Dans la mesure où nous avons contesté l’autorité de notre directrice pour ce qui est du règlement de l’École, cette contestation demeure et la solidarité se maintient : une action « légitime », « dont nous approuvons le principe », « nous réaffirmons », « nous tenons à réaffirmer » « notre solidarité avec nos camarades ». Les élèves continuent à être convaincues du bien-fondé, sinon de toutes les phases de notre action, du moins de nos revendications.

Par une pétition du 6 mars, cent treize sévriennes font part d’une solidarité d’autant plus significative qu’elle s’exprime après les parutions dans la presse. Les initiatrices de cette pétition sont les militantes de Sèvres, en rapport avec celles de Fontenay. Encore une fois, comme le soutien de Marie-Jeanne Durry à Louise Maugendre, le soutien des sévriennes est de femmes à d’autres femmes. L’action menée par le Cartel était pour nous capitale, mais elle était le fait d’une toute petite minorité (le président, le bureau) et nous en étions les activistes. Il est probable que les ulmiens, les cloutiers17, les élèves de l’ENSEP de garçons, y compris militants, pour qui la question du règlement de leur internat ne se posait pas, ne s’intéressaient guère à notre affaire, à supposer qu’ils en aient été avertis. Comment ont réagi les élèves de l’ENSET (mixte) ou de l’ENSEP de filles, j’avoue avoir oublié.

Une seule fontenaysienne se désolidarise, mais absente lors des évènements, elle arrive après la bataille : on peut comprendre qu’elle n’ait pas souhaité être mêlée au spectacle. En pareil cas, c’est facile et c’est humain. Rien ne dit qu’elle aurait réagi pareillement si elle avait été présente, dès le début.

Avons-nous été particulièrement naïves, dans notre appel à la presse ?

Je dis que non. Nous nous étions préparées à d’éventuelles interviews. Pas assez, sans doute, mais sauf à être complètement parano, on accueille avec un préjugé favorable celui qui, d’un sérieux au-dessus de tout soupçon, vous écoute avec attention et prend des notes dont tout vous laisse croire qu’il va s’en servir pour rendre honnêtement compte. Nous n’avons certes pas mesuré les conséquences possibles de notre appel à la presse, mais qui les mesure ? Qui les mesurait, à une époque où l’on n’avait pas encore connu de gros scandales médiatiques ? Nous n’étions pas lectrices de la presse à sensations et de bien moins naïfs que nous se font piéger. Je défie quiconque, même le plus malin et le plus averti, de ne jamais être abusé. Personne ne peut imaginer, sauf à l’avoir expérimenté sur sa propre peau, de quoi certains vendeurs de papier sont capables. Si vous êtes leur cible, ils s’arrangeront toujours pour vous faire dire ce qui leur convient. Et cela, jusque dans des médias qui se veulent irréprochables.

Les conséquences des articles parus ?

Au total, nos vues sont défigurées, mais il y a bien pire et le traitement qui nous a été réservé est plutôt désolant et irritant que tragique. Pour l’École, les amusettes journalistiques n’étaient guère dramatiques. Comme pour toutes les institutions en pareille situation, cela n’a en rien affecté sa marche et elle s’en est vite remise. Pour les élèves collectivement, cela aurait pu, au pire, nous attirer des remarques graveleuses et des chevaliers servants importuns, dans les transports en commun ou dans la rue. Pour nous individuellement, cela aurait pu être très grave. Les élèves photographiées, les interviewées, les responsables des instances de l’École pouvaient se voir demander des comptes jusqu’à être virées et adieu alors, leur beau destin professionnel programmé et leur belle ascension sociale ! En a-t-il été question en haut lieu, je n’en sais rien. Mais il ne serait pas étonnant que notre Zoé, secondée par une Alice outragée, ait envisagé de sévir. C’est son autorité qui était moquée d’une façon intolérable et qu’elle n’avait sans doute jamais connue. Comme je l’ai dit, son état d’esprit était loin de la bénignité, en ce qui concerne les « meneuses ». Pour ce qui la concerne, elle n’a été ni traînée dans la boue, ni calomniée. France-Soir ne fait que relater ce que l’imprudence de certaines lui a fait apprendre et les autres brodent d’une manière qui peut se croire gentiment anodine. L’image ridicule qui est donnée d’elle constitue cependant une atteinte personnelle pénible et humiliante, que l’on détesterait vivre. Nous ne voulions pas cela et c’est ce que lui disent nos excuses. Quels que soient nos démêlés avec elle, nous ne lui voulions pas plus de mal qu’elle ne nous en voulait. Selon mon souvenir, elle était pour nous une vieille dame surannée, contrariante mais brave, à qui nous vouions une sorte de condescendance amusée (ce dont, à notre corps défendant, témoigne très exactement France-Soir), corrigée pour moi et peut-être pour d’autres, minorité dans la minorité de la minorité, par un ressentiment social non négligeable18. Face à son administration, notre « acte d’indiscipline » pouvait déjà lui attirer des ennuis. À fortiori, cet étalage dans la presse. À travers son autorité, c’est l’institution qui était raillée et on sait ce que, jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Administration, ce genre d’outrage peut coûter.

Le temps que met le Ministère à lui répondre pose question. Pesanteur administrative habituelle ? Nous ne sommes pas assez importantes, ni notre École, ni notre révolte ? Il ne s’agit que de « regrettables incidents ». Embarras, voire agacement ? Certains, au Ministère, pensaient peut-être qu’en s’accrochant à ses exigences obsolètes, notre directrice avait allumé l’incendie dont elle se plaignait maintenant. À l’époque, nous ignorions tout du fonctionnement des hautes instances ministérielles. Aurions-nous été au courant, que nous n’aurions sans doute pas modifié notre comportement. Madame Maugendre a dû vivre tout cela comme profondément injuste, mais nul ne défend ce qu’il estime ses droits en se préoccupant des répercussions sur son adversaire du moment.

Louise Maugendre quitte ses fonctions à la rentrée suivante. Elle a soixante-dix ans, mais rien ne l’y obligeait.19 Le Ministère lui a-t-il poliment suggéré de partir ? L’a-t-il mise d’office à la retraite, d’accord ou pas ? A-t-elle souffert de la situation, au point de choisir seule de s’en aller ? Les trois sont concevables. Le pli confidentiel qu’elle adresse à Madame Durry, alors que le Ministère tarde à lui répondre, contenait vraisemblablement ses doléances face au dédain dans lequel on la tenait en haut lieu.

La presse, ses lecteurs, les femmes…

Ce qui me paraît le plus grave, au delà de leurs répercussions locales, c’est la signification sociologique des articles parus. En premier lieu, ils font toucher du doigt le manque de respect d’une certaine presse pour ses lecteurs : ceci d’autant plus instructif que les évènements relatés sont sans enjeu, sauf précisément celui de la vérité. Qui échafaude des historiettes ou des interviews bidon, pourrait-on dire en paraphrasant le proverbe, échafaudera de même des couveuses débranchées en Irak, des pseudo sex-shop en Belgique, des charniers en Roumanie…

En second lieu, cette presse fonctionne comme un révélateur de la façon dont on percevait alors les femmes. Le fait que Libé se laisse aller à son déplaisant petit jeu est particulièrement significatif. Si notre histoire a intéressé les feuilles de chou ; ce n’est pas à cause de notre statut de supposée « élite », prétendument prestigieuse. Avant notre communiqué, les paparazzi devaient, comme la plupart de nos concitoyens, ignorer l’existence même de Fontenay. Ce n’est pas, non plus, parce que, posant des jalons féministes, notre affaire pouvait sembler dépasser la simple anecdote. C’est uniquement parce qu’ils y ont trouvé une occasion d’ironie et d’articles supposés croustillants. « Nous sommes en âge de nous diriger nous-mêmes, nous ont affirmé sans rire des révoltées. » Il y avait donc de quoi rire ?

Au final, nos mésaventures journalistiques constituent une leçon : une première expérience qui, si elle ne nous met nullement à l’abri de nous faire à nouveau berner, nous convie à nous méfier des soi-disant informations que distillent certains prétendus « journalistes » qui inventent selon leur bon plaisir ou celui supposé de leurs lecteurs.

L’ordre règne à Fontenay ?

Le 19 avril, le Ministère répond enfin à Madame Maugendre. Il adresse un blâme aux élèves et, face à notre « acte d’indiscipline caractérisée, aggravé par la publicité qui lui a été donnée », refuse d’envisager « actuellement » une quelconque modification de notre règlement intérieur. Échec donc, sur le papier. Mais sur le papier seulement. Notre mobilisation est, en elle-même, un succès : un apprentissage, selon moi précieux, du combat collectif et de ses aléas. De plus, nous sommes parvenues à ameuter le landerneau ministériel et c’est aussi une performance. Le blâme collectif ? Sans la moindre conséquence individuelle, il nous laisse de marbre. C’était bien le moins, d’ailleurs, si le Ministère ne voulait pas que sa directrice, et lui à travers elle, perde complètement la face. La diplomatie voulait qu’il ne cède pas. Enfin, si la préparation d’un règlement commun à toutes les ENS est reportée sine die, dans les faits, les restrictions de sortie sont désormais supprimées et des personnes extérieures, pas seulement des femmes, acceptées dans l’École. J’ai à la fois souvenir d’ulmiens venus pour des réunions syndicales et de ces nouveaux lundis et mardis où, ayant gagné le droit de sortir, nombre d’habituées de nos séminaires ou réunions n’étaient plus là !

Ma mémoire me dit que c’est dès la fin de l’année universitaire 1960-1961 que ces victoires sont obtenues. Mais même si c’est l’arrivée de Marguerite Cordier comme directrice à la rentrée 1961 qui les a amenées, le départ de Madame Maugendre en retraite, cela peut paraître cruel de le dire, est un succès comme l’est toujours, par exemple, le départ de préfets musclés, à la suite de manifestations sur leur territoire. Il est certain que si rien n’avait changé, nous aurions recommencé. Nous, ou d’autres après nous. Par exemple, en programmant une invasion de l’école par ulmiens et cloutiers…

Action intempestive, remue-ménage hors de propos, notre « tempête dans un verre d’eau »20 ?

Certaines le pensent aujourd’hui. Leur sentiment me paraît traduire une réaction de femmes mûres, qui ont oublié. Peut-être se voient-elles à la place de Zoé ? Celles qui, dès l’époque, expriment de vrais regrets sont des anciennes, bafouées en tant que fontenaysiennes par les articles parus. Non seulement elles ne sont pas en situation, mais elles ont passé l’âge. Par la voix de l’une d’elles, elles nous accusent d’avoir permis par nos paroles et par nos actes que la presse « toujours avide d’évènements sensationnels » présente l’École et ses élèves « sous un jour aussi peu flatteur et qui doit être faux »21. Certaines d’entre nous ont peut-être éprouvé immédiatement pareil sentiment et indépendamment même de tout article de presse, regretté, dès le moment où elles disaient oui, entraînées par le mouvement. Je n’ai pas souvenir qu’aucune ne nous ne les ait agressées et reproché de les avoir entraînées dans cette galère. Mais je ne me fais pas d’illusion, il en est qui ont dû en avoir grande envie, convaincues que nous aurions mieux fait de rester sagement à nos chères études. C’est, là encore, le lot de toute action collective. Quand tout marche bien, tapis rouge pour les initiateurs. Quand on échoue ou quand il y a un os (et comme ici de taille), alors tout se craquelle. Madame Maugendre ne jouait pas le pourrissement, mais la presse a joué le rôle d’un coin dans notre cohésion.

Pour moi, je n’ai rien regretté et aujourd’hui encore, je ne renie rien de notre action, même si je n’ai pas apprécié les inutiles déboires subis par notre directrice. Au-delà de mon exigence de liberté, j’avais un ressentiment personnel à assouvir, contre un monde qui foule au pied ceux dont je viens et dont, probablement sans se rendre compte, elle a été le porte-parole à mon arrivée. Naturellement, j’ignorais tout de ses origines sociales. À la différence de notre intendante (que la rumeur disait placée à Fontenay par Vichy), ce n’était pas une horrible réactionnaire. Des années plus tard, j’ai vu son nom parmi les membres de la Commission Langevin-Wallon. Peut-être chrétien, peut-être d’une certaine gauche, son paternalisme (ou maternalisme), m’était infiniment injurieux.

Certaines, j’en ai conscience, ne se retrouveront pas, ou pas totalement, dans mon récit. Certaines seront peut-être choquées. C’est un récit subjectif, au cours duquel j’ai souvent hésité entre le nous et le je, mais où je me suis efforcée de me tenir au plus près d’un souvenir pas toujours assuré, mais vivace.

Monique ROMAGNY-VIAL

Octobre 2010

* Un grand merci à Régine Boyer et Michel Boyer, pour leurs relectures et leur aide amicale à la mise au point de ce texte.

1. Jacques Layani, Règlement intérieur, un acte d’indiscipline à l’École normale supérieure de jeunes filles de Fontenay-aux-Roses en 1961, Paris, l’Harmattan, 2008. Toutes les citations de cet auteur sont extraites de cet ouvrage dont la référence est désormais abrégée en J. Layani.

2. Jacques Layani est aussi écrivain. Outre des essais et une biographie, il a publié nouvelles, poésie, théâtre.

3. J. Layani, p. VII et p. 35.

4. Nommée directrice en 1948, Louise Maugendre est ancienne sévrienne, comme Marguerite Cordier, qui lui succéda en septembre 1961. Selon toute vraisemblance, ces choix se réfèrent à la volonté civilisatrice de la République, vis-à-vis des classes populaires. Les premières directrices, non sévriennes, étaient chapeautées par… un directeur ! (De 1880 à 1898 : Félix Pécaut, le fondateur de Fontenay ; puis, Jules Steeg).

5. Fédération de l’Éducation Nationale, Syndicat Général de l’Éducation Nationale, Union Nationale des Étudiants de France.

6. Union des Étudiants Communistes, Parti Socialiste Unifié.

7. Fondé en 1954 à Paris dans le XVIe arrondissement, ce foyer accueille principalement, après le baccalauréat, des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles.

8. Des années plus tard, les fontenaysiennes inviteront à nouveau le Planning Familial et Beauvoir… qui, à nouveau, déclinera. Michèle Le Doeuff, Souvenir singulier des années 68…, sur www.sens-public.org, 16 février 2009, p. 6.

9. Regroupement des sept ENS à l’intérieur de l’UNEF.

10. J. Layani, p. 54 [italiques de M. Romagny-Vial].

11. J. Layani, p. 21.

12. J. Layani, p. 51-52.

13. Les citations ci-dessous sont extraites de sa lettre à Madame Maugendre, in J. Layani, p. 36.

14. Madame Maugendre a-t-elle interprété le mot « abusées » au sens sexuel (J. Layani, p. 40) ? Je crois plutôt que, n’ayant pas plus que ses élèves d’expérience de pareils procédés, elle se demande comment elles ont pu être trompées.

15. Fondé en 1941 par Emmanuel d’Astier de Lavigerie, progressiste, avec le soutien du PCF.

16. Il y a eu des grèves de la faim à Saint-Cloud. En quelle année ? Pour quelle raison ? (Voir E. Delteil, « L’ENS de Saint-Cloud, dans les années 1930-1940 », Bulletin de l’Association des élèves et anciens élèves, Lyon, Saint-Cloud, Fontenay-aux-Roses, 2010, n° 1, p. 29).

17. Michel Boyer (Saint-Cloud, 1962-1966) s’est dit surpris des contraintes de vie qui nous étaient imposées, sans doute en tant que filles, à cette époque. « Dès mon entrée à Saint-Cloud en 1962, je me suis senti complètement libre de mes mouvements, plus libre « qu’à la maison ». »

18. J’ai évoqué ce ressenti dans Chronique d’une parvenue, Paris, Arcantère, 1986. Marguerite Gentzbittel, fille de femme de ménage, raconte dans Madame le proviseur, Paris, Seuil, 1988, un vécu comparable, à son arrivée dans l’École, en 1957.

19. Il est difficile de se retrouver dans le maquis des textes officiels légiférant sur la retraite. Sauf erreur, si elle avait atteint la limite d’âge pour les fonctionnaires de son niveau, son activité pouvait encore être prolongée, année après année, pendant encore cinq ans (Cf. Décret présidentiel du 21 décembre 1928).

20. J. Layani, p. 35.

21. J. Layani, p. 51-52.

Souvenirs d’un chimiste de Saint-Cloud (1962-1966)

Souvenirs d’un chimiste de Saint-Cloud (1962-1966)

Témoignage en 2016 de Michel Boyer,

Promotion 1962, Sciences, Saint-Cloud

Michel Boyer en 2004

Michel Boyer, président des Olympiades Nationales de la Chimie et professeur à l’Université Pierre et Marie Curie lors de la remise des prix des Olympiades Nationales de la Chimie le 18 juin 2004, photo archives personnelles.

Comme beaucoup de mes collègues de cette génération, rien ne me disposait à entrer dans une Grande Ecole, à faire des études scientifiques, ni à exercer ensuite divers aspects du métier de chimiste. Je suis né en 1941 à Paris, d’un père venant du Limousin et exerçant le métier de chef boucher (salarié) et d’une mère venant de Bretagne formée au métier de lingère pour les hôtels. Deux émigrés à l’intérieur de la France.

Du côté de mon père, l’origine est paysanne. Depuis le début du 19e siècle, mes ascendants Boyer sont des ouvriers agricoles, colons ou agriculteurs, vivant tous dans la même zone géographique (la commune d’Ouradour-sur-Vayres) si ce n’est dans le même hameau. La première génération qui sut lire fut celle de mes grands-parents qui bénéficièrent de l’école obligatoire. Avant eux, personne ne savait écrire, personne ne pouvait signer les registres d’état civil. Ma grand-mère, née en 1888 écrivait bien. La petite ferme qu’elle tenait seule (mon grand-père, né en 1882, est décédé en 1916 à Verdun) ne pouvant accueillir ses trois fils, deux se sont exilés à Paris dont mon père après un apprentissage du métier de boucher.

Les études de mes parents se sont terminées très tôt pour aller apprendre un métier et ils ne doivent leur certificat d’étude qu’à une prise de conscience, vers l’âge de vingt ans, du handicap que ce manque pourrait leur procurer plus tard. Des cours du soir leur ont permis de l’obtenir. Ils avaient le sens de l’utilité des études dans leur vie, sans cependant avoir les capacités d’en faire plus. L’héritage culturel, donc, ne me disposait pas à des études supérieures, longues, à priori coûteuses, et dont mes parents ne mesuraient même pas le cheminement.

Heureusement, l’école de la République était là. J’allais normalement à l’école maternelle puis l’école communale de garçons de mon quartier, rue de la Plaine dans le 20e arrondissement de Paris. J’étais sans doute assez doué et assez docile et respectueux de mes parents et de mes maîtres pour travailler « bien » comme on disait et pour réussir assez bien. L’ambition de mes parents était le brevet et un concours de la fonction publique. La Poste, par exemple, dont les métiers étaient visibles puisqu’on en utilisait les services régulièrement. L’objectif était d’accéder à un emploi sûr et moins fatigant que celui de mon père. Pour cela la voie était le cours complémentaire. Le directeur de l’école communale (M. Tirel) et mes instituteurs (M. Lavigne et M. Martin) voyaient plus loin et étaient bien sûr mieux à même d’envisager d’autres sorties en conseillant à mes parents de me faire tenter le concours d’entrée en 6e au collège Arago. Ce qui laissait plus de perspectives, comme la possibilité d’entrer dans une école normale primaire qui prenait en charge ses élèves pour former des instituteurs. Si j’étais bon élève en général, je ne réussissais cependant que très médiocrement en orthographe et avec un zéro à la dictée du premier concours en 6e, j’échouais…

De retour dans la classe supérieure de l’école communale, une prise en main efficace par mon instituteur (M. Martin) avec des compléments personnels donnés également gratuitement à deux de mes camarades, a permis de franchir le cap de l’entrée au collège Arago devenu lycée depuis. Là, toujours sur les conseils de M. Tirel, j’ai été inscrit dans la section germanique. Il semble bien que, déjà à cette époque, des classes de niveau étaient constituées sans le dire, le tout venant allant en classe d’anglais et les « meilleurs » en allemand.

Scolarité normale de la 6e à la 3e, avec un très bon souvenir de la qualité des professeurs que nous avions. En 3e, comme prévu, concours d’entrée à l’Ecole normale d’instituteurs, mais là encore : zéro en dictée ; on ne peut recruter un futur instituteur sur ces bases et c’est l’échec. En seconde, le collège permettait quand même à ses élèves de recommencer et les préparait de nouveau au concours. Là j’ai réussi et en 1957 j’entrais donc à l’Ecole normale d’instituteurs d’Auteuil à Paris (l’EN) avec le statut d’élève-maitre.

J’y ai passé trois années studieuses avec un très bon encadrement également. Mes résultats au cours de ces années, et aux baccalauréats de 1e et de Terminale ont ouvert mes ambitions : et pourquoi pas l’Ecole Normale Supérieure? Mon dossier a été classé et j’ai été admis à la fin de la 3e année à aller en classe préparatoire à Saint-Cloud au lycée Chaptal à Paris au lieu d’aller en 4e année de formation professionnelle.

Précisons qu’à cette époque, seules les Ecoles normales supérieures de Saint-Cloud (Fontenay pour les filles) et de Cachan nous étaient accessibles. C’était la voie fixée pour le passage d’élève-maître à élève-professeur ; le concours était préparé en un an au lieu des deux années de prépa classique. Si cela nous empêchait de candidater à Ulm ou Sèvres, cela nous protégeait de la concurrence des élèves de math-spé, les programmes des concours étant différents.

Habitant Paris, je continuais à vivre chez mes parents comme du temps de l’EN, les autres élèves étant internes au lycée. J’étais en classe de Cloud-Math puisque je me destinais plutôt vers les sciences physiques, mais le concours d’entrée à Saint-Cloud n’avait que deux filières : math ou biologie, les futurs cloutiers physiciens étant recrutés dans l’une ou l’autre. Ce n’était pas toujours évident pour nous physiciens, car le professeur de math (M. Bassat) excellent par ailleurs, préparait ses élèves pour faire de futurs professeurs de math et tant pis si nous ne suivions pas.

Deux anecdotes le concernant et me concernant : comme dans toutes les prépas, nous avions toutes les semaines des colles dans les différentes disciplines (interrogations orales par des professeurs en partie extérieurs à notre classe). Au tout début de ma première année de prépa, ma première colle de math a eu lieu avec M. Laberenne, professeur de math très « gentil » de la classe de bio, beaucoup moins exigeant que notre professeur. J’obtins un 9 sur 20 ! Le lendemain matin, les carrés (élèves de la classe redoublant leur année de prépa) me prédisent le pire de la part de notre professeur, ce qui a failli se produire. Très froidement, au début du cours, il m’envoie au tableau pour résoudre un exercice portant sur le cours précédent. C’était une habitude pédagogique de sa part de commencer chaque cours par des exercices portant sur la compréhension du cours précédent. Encore fallait-il avoir travaillé ce cours car le contenu de ces math était tout nouveau pour nous et inassimilable sans un travail rigoureux au fur et à mesure. Heureusement, et sans prévoir ce qui allait m’arriver, après ma colle ratée, j’avais travaillé dur le dernier cours de math et j’étais à même de résoudre les exercices proposés. Ce qui m’a valu une forte remontrance servant d’exemple aux autres bizuths, mais qui a évité ma déchéance ; je pouvais continuer à exister dans cette classe (l’exclusion de la classe ou la mise sur la touche étant monnaie courante à la fin du 1er trimestre pour les élèves qui ne suivaient pas suffisamment).

Deuxième anecdote l’année suivante.

A cette époque, donc en 1960-1961, parallèlement aux Ecoles normales supérieures existait une formation de professeurs dans les universités : les IPES (Instituts préparatoires à l’enseignement secondaire). Les élèves étaient recrutés par concours à l’issue de l’année de propédeutique et, après intégration, ils poursuivaient leurs études (licence et CAPES) avec un salaire mensuel. Cette formation permettait à des étudiants qui n’auraient pu le faire – faute de moyens financiers – de poursuivre leurs études, et au Ministère de l’Education de recruter les professeurs dont il avait un fort besoin à cette époque.

En classe prépa, bien que ne suivant pas les cours de propédeutique de l’université, nous étions autorisés à passer l’examen de propédeutique, et à candidater aux IPES ; les épreuves étaient, il me semble, adaptées à nos programmes. De fait, à la fin de la première année de prépa, j’avais, parallèlement aux concours des ENS de Saint-Cloud et de Cachan, passé le concours des IPES que j’avais validé. Peu de mes camarades l’avait fait car tous misaient sur Saint-Cloud ou Cachan, peu accessibles en première année, mais atteignables après un redoublement.

Malgré la réussite aux IPES, on pouvait, si on le voulait, reculer d’un an le bénéfice de ce concours, pour repréparer les ENS, ce que je fis car je n’avais bien sûr pas intégré une des deux ENS la première année. Mais cette assurance d’avoir de toute façon une sortie positive à la fin de la deuxième année m’a permis d’aborder le redoublement en prépa avec beaucoup de sérénité (je crois que j’étais le seul dans cette situation).

C’est là que vient ma deuxième anecdote avec M. Bassat et son élitisme : il se trouve que pendant l’été, entre mes deux années de prépa, j’ai été très gravement malade au point de rentrer avec quinze jours de retard. Quand j’ai réintégré ma place dans la salle, j’ai été accueilli par : « Eh bien Boyer, vous voulez recommencer ; vous pensez que vous pourrez intégrer Saint-Cloud ? Vous ne feriez pas mieux de prendre les IPES? » C’était très encourageant au lieu de me féliciter au contraire d’avoir réussi un concours ! Pour lui, seul Saint-Cloud en math était valorisé et moi, j’avais déjà en tête de faire de la chimie.

Comme j’étais très décontracté grâce justement à ce succès, cela m’a laissé de marbre devant ce professeur, qui par ailleurs, je le répète, était un excellent professeur de math. J’ai réussi Saint-Cloud à la fin de l’année.

La classe préparatoire Cloud-Math du lycée Chaptal en 1960-1961, photo Studio David et Vallois (Levallois).

La classe préparatoire Cloud-Math du lycée Chaptal en 1960-1961, photo Studio David et Vallois (Levallois).

La vie à Chaptal était celle d’une classe prépa, très studieuse. La classe était divisée à peu près par moitié entre internes et externes, mais après quelques semaines la fusion entre les deux catégories était assez bien faite. Il faut noter que le bizutage n’existait pratiquement pas et l’intégration des nouveaux élèves par les « carrés » se faisait naturellement sans démonstrations. Cela n’empêchait pas d’avoir un esprit de classe qui était celui des Cloud-Math (différencié de celui des Cloud-Bio).

Nous disposions d’une salle de classe (la salle de Cloud-Math) dans laquelle un casier personnel nous permettait de laisser certaines de nos affaires, livres ou cours. On y suivait principalement les cours de maths et on y travaillait pendant les heures libres. C’était également le lieu de détente entre midi ou le soir et il y avait toujours une ou deux tables de bridge pendant ces moments, principalement alimentées par les internes, mais pas qu’eux.

Les cours de physique et de chimie avaient lieu dans des amphis spécifiques, de même que les travaux pratiques. Et nous avons eu la chance pendant notre promotion (en 1961 et 62) d’avoir un professeur de physique (M. Creisson) ayant le sens de l’expérimentation et agrémentant tous ses cours, aussi bien en physique qu’en chimie, d’expériences démonstratives réussies. Je lui dois, comme à mes professeurs de physique-chimie de l’EN primaire, MM. Espieussas et Burillon, mon orientation ensuite à Saint-Cloud vers la chimie. Ces professeurs étaient bien sûr agrégés ; on y voit là, à posteriori, tout l’apport de l’agrégation, car c’est pendant l‘année d’agrégation que les étudiants futurs professeurs apprenaient réellement à réaliser des expériences scientifiques pédagogiques.

Le concours réussi, j’entrais donc à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud à la rentrée 1962.

En arrivant à Saint-Cloud, nous avons découvert un bâtiment tout neuf au 2 avenue Pozzo di Borgo, conçu pour accueillir tous les élèves de l’Ecole. Il était constitué de quatre étages, je crois (un par promotion). Les chambres à deux étaient regroupées en unités de deux chambres comprenant un espace commun avec deux lavabos, une douche, un WC, quatre dressings et deux portes d’entrée. Les chambres elles-mêmes contenaient deux lits, deux bureaux et deux petites bibliothèques. Il n’y avait pas le téléphone dans les chambres, mais une sonnette permettait à un standardiste dans l’établissement de nous prévenir d’un appel téléphonique que l’on pouvait prendre au bout du couloir dans une petite pièce dédiée au téléphone de l’étage. A chaque étage, il y avait une salle « cuisine » ou l’on pouvait se faire des boissons chaudes. Chaque étage était « gardé » par un enseignant de l’Ecole, logé, susceptible de surveiller ce qui se passait à l’étage. En fait, une confiance totale nous était faite et nous étions entièrement libres d’aller et de venir à l’intérieur du bâtiment et à l’extérieur, et quelle que soit l’heure. Pour la petite histoire, comme les années précédentes, nous avons été accueilli à l’Ecole par M. Henri Canac, Directeur-adjoint, dont le discours immuable (même si les termes pouvaient changer) comprenait : « Les galipettes sont interdites sur le territoire de la commune », dit dans un roulement de garde champêtre. La liberté totale, de fait, laissée aux élèves permettait de transgresser cette directive, mais vraiment sans exagération à cette époque. Le confort des chambres (j’habitais alors un deux-pièces sans salle de bains avec mes parents et mon frère), la liberté totale (mon environnement ne me laissait aucune liberté en dehors de la cellule familiale) et l’indépendance financière que nous apportait le statut d’élève-professeur a marqué une rupture très nette dans ma vie entre le statut d’enfant et celui d’adulte.

En arrivant à l’Ecole nous avons donc été répartis par chambres et unités de quatre. Pour ma part, j’ai cothurné (les chambres s’appelaient des thurnes, et les habitants des cothurnes) avec Abdelwahab Ghazali, un étudiant marocain qui était venu à Chaptal en prépa Saint-Cloud ; nous avions donc passé déjà deux ans dans la même classe ; les deux autres de cette unité venaient également de notre prépa : Daniel Colin (chimiste) et Gilbert Gribonval (mathématicien).

Michel Boyer, élève de l’ENS de Saint-Cloud, pendant les travaux pratiques de chimie organique à la Halle aux Vins, novembre 1963, photo archives personnelles.

Michel Boyer, élève de l’ENS de Saint-Cloud, pendant les travaux pratiques de chimie organique à la Halle aux Vins, novembre 1963, photo archives personnelles.

Nous avions petit-déjeuner, déjeuner et diner au restaurant de l’école dans un bâtiment adjacent à notre bâtiment. Les repas étaient plutôt bons comparés à ceux des restaurants universitaires de Paris.

A propos de la vie quotidienne, il faut signaler que nous ne faisions pas nos chambres ; des femmes de ménage étaient affectées aux étages pour faire nos lits, nettoyer les chambres, etc. Ce confort un peu excessif a quand même été supprimé un an ou deux après mon entrée, du moins pour les lits. Il est curieux de constater que sur ce point de la tenue des locaux, on ne nous faisait pas confiance. Il est vrai que nous n’avions pas encore connu le service militaire et ses lits « au carré ».

Pour nous distraire, nous disposions d’une salle audio-visuelle où, tous les soirs après dîner, nous pouvions regarder la télévision. A cette époque, c’était un média relativement nouveau et presque aucun élève n’avait la télévision à la maison. Un ciné-club nous proposait régulièrement des films, mais nous fréquentions également le cinéma de Saint-Cloud.

L’école nous proposait aussi des places de spectacles à prix étudiants (je ne me souviens plus par quelle organisation) et j’ai ainsi découvert le TNP que l’on fréquentait assez régulièrement.

La distraction principale (dans mon environnement) était la réunion tous les soirs d’un certain nombre de camarades, souvent issus de la même prépa, (mais au fur et à mesure les mélanges s’opéraient en fonction des affinités), dans une même chambre pour bavarder, jouer au bridge…

Je fréquentais régulièrement la chambre de Franck Travers (et sa pipe) avec un certain nombre de camarades de la promotion, matheux, physiciens, chimistes… Les relations avec les biologistes étaient moins fréquentes ; ils devaient se retrouver entre eux. Quant aux littéraires, c’était encore plus rare malgré la proximité. Les activités syndicales étudiantes étaient quand même un moyen de connaissances réciproques de même que les activités sportives.

C’est durant ces réunions dans nos thurnes qu’Abdelwahab nous a initiés au thé à la menthe marocain et aux pâtisseries orientales qu’il rapportait de chez sa mère lorsqu’il pouvait retourner au Maroc. C’était déjà une invitation aux voyages qu’on ne manquerait pas de faire plus tard.

Des activités sportives diverses nous étaient proposées par M. Boutillier, dit le « Bout’s » professeur de sport qui avait à cœur de nous faire pratiquer des activités physiques, quel que soit notre intérêt pour le sport ou non. Aucun élitisme ne guidait son encadrement et l’on pouvait participer à des compétitions universitaires (athlétisme, foot, rugby…), ce qui n’a jamais été mon cas, comme faire de la gymnastique le matin après le petit-déjeuner dans une salle de notre bâtiment, s’initier au tennis au lycée de Saint-Cloud, ou pratiquer la natation à la piscine Molitor de la porte de Saint-Cloud. En ce qui me concerne, je n’ai jamais été sportif, mais j’ai appris à nager correctement avec Boutillier et si, encore à 75 ans, je continue à aller régulièrement à la piscine (avec Pierre Fellmann, chimiste également de ma promotion) c’est bien grâce à Boutillier que je remercie comme beaucoup de mes camarades cloutiers l’ont déjà fait avant pour son implication quotidienne dans notre vie.

L’année à Saint-Cloud était marquée par deux grands évènements : à l’automne le bal annuel de l’Ecole dans les salons de la Sorbonne avec un orchestre professionnel. Les anciens élèves étaient conviés de même que les élèves. Tout le gratin de l’Ecole était présent (smoking, robes longues) sous les ors de la Sorbonne ; c’était plutôt impressionnant pour les jeunes élèves.

Au printemps, un deuxième bal était organisé, mais à Saint-Cloud cette fois-ci, dans les locaux de l’Ecole. Beaucoup plus décontracté (c’est l’orchestre des élèves qui l’animait sous la houlette de Jacques Rubenach physicien, promo 1961), il permettait bien plus facilement les rencontres avec, en particulier, les Fontenaysiennes et également des étudiantes de différentes origines bien informées. J’y ai ainsi rencontré Régine qui devint mon épouse et était alors au Foyer des Lycéennes dans le 16e arrondissement de Paris. Beaucoup de couples se sont construits à l’époque à partir de ces bals, les Ecoles n’étant pas mixtes.

Pour revenir à notre formation à l’Ecole, je vais parler plus particulièrement de la chimie puisque c’était ma discipline. Le concours d’entrée nous permettait de choisir la discipline en fonction de nos goûts et de nos aptitudes ; issus de Cloud-Math, nous pouvions opter pour math ou sciences physiques et, sous réserve, biologie-géologie. Pour la première fois, en 1962, on pouvait choisir physique ou chimie, car l’agrégation venait de se séparer en deux agrégations différentes, celle de physique et celle de chimie. Peu de candidats choisirent la chimie – cinq en fait : Daniel Colin, Alain Devaquet, Pierre Fellmann, Jean-Guy Villar et moi. C’était la première génération de chimistes purs.

En fait, comme nous devions normalement enseigner la physique et la chimie au lycée ou en classe prépa, nous devions quand même passer la licence d’enseignement de sciences physiques comprenant quatre certificats de chimie (chimie générale 1 et 2, chimie minérale et chimie organique) et trois certificats de physique (thermodynamique, optique et électricité).

Tous les cours et travaux dirigés avaient lieu à l’Ecole : on déplaçait ainsi les professeurs et maîtres-assistants de l’université pour cinq étudiants. C’était un énorme avantage : pas de déplacements pour nous, des cours quasiment particuliers par rapport à certains amphis surchargés. L’inconvénient était que même si le professeur n’était pas « attractif », on ne pouvait se permettre de sécher car c’était très visible. Et en cas de match important (pour certains) le samedi après-midi, cela devenait un vrai dilemme. Or c’était précisément le créneau du cours de chimie générale 2 assuré par le professeur Pierre Souchay en personne. Durant notre année, il n’y a pas eu de drame car nous nous sommes toujours débrouillés, malgré notre faible nombre, pour assurer un minimum de présence. Mais trois ans plus tard, alors que j’avais intégré le laboratoire de Pierre Souchay pour préparer une thèse, la promotion de chimistes s’étant réduite à trois et un match de rugby important ayant lieu un certain samedi après-midi, Pierre Souchay s’est retrouvé sans auditoire.

Drame avec l’Ecole : il n’a plus voulu revenir. Après deux ou trois semaines sans cours, alors qu’il n’était toujours pas question pour les élèves d’aller en Fac, Roger Viovy, qui dirigeait la formation en chimie, m’a demandé, en accord avec mon patron, de le remplacer. Ce fut pour moi le pied à l’étrier pour continuer d’enseigner ponctuellement à l’Ecole comme conférencier pour la préparation à l’agrégation de chimie, les années suivantes.

Les travaux pratiques avaient quand même lieu à l’université. A cette époque l’université de Paris, en sciences, était localisée à la Sorbonne où les cours en amphi et les travaux dirigés avaient principalement lieu. Pour la chimie les laboratoires d’enseignement étaient neufs au bâtiment F de la rue Cuvier, au dessus des pinardiers de la Halle au Vins. La future université scientifique allait progressivement remplacer les chais et quitter la Sorbonne destinée aux études littéraires.

Les TP commençant assez tôt (8h30), le déplacement pour nous venant de Saint-Cloud n’était pas particulièrement plaisant : train-métro ou bus-métro, il fallait au moins une heure de trajet. Heureusement l’un d’entre nous (Pierre Fellmann dit Félix) avait une voiture, et de temps en temps on pratiquait le covoiturage. Mais comme Félix parlait beaucoup avec les mains, ces déplacements n’étaient pas toujours sans frayeurs…

L’objectif de nos deux premières années d’Ecole était d’obtenir cette licence d’enseignement.

En troisième année on préparait un diplôme d’Etudes Supérieures en Sciences (DESS), consistant pour nous en un travail d’un an dans un laboratoire de recherche. En principe, nous devions trouver ce laboratoire par nous-même, mais l’école nous y aidait grâce à son réseau d’intervenants dans les différents enseignements, et son réseau d’anciens élèves. Pour ma part, avec Daniel Colin, nous avions intégré le laboratoire d’électrochimie du professeur I. Epelboin à l’Ecole Supérieure de Physique et Chimie de la Ville de Paris, dont un de ses membres avait été notre enseignant de travaux pratiques en licence.

Cette année de diplôme marquait une forte transition dans notre vie de normalien : on passait d’un emploi du temps imposé par l’ensemble des cours et travaux dirigés à une présence permanente dans un laboratoire à Paris. Cela impliquait bien sûr des déplacements quotidiens, à heures fixes, et une initiative permanente dans nos activités de recherche au laboratoire.

Le DESS était conçu pour donner aux futurs professeurs de lycées et de classes préparatoires un aperçu de ce qu’était l’activité de recherche. A beaucoup d’entre nous, cela en a donné le goût et a orienté notre carrière après l’agrégation. Je lui reproche à posteriori l’absence de formation théorique accompagnant la formation pratique, ce qui a été corrigé par la suite par le DEA.

Ce DESS constituait une transition entre le statut d’étudiant et le statut de travailleur. Mais ce n’était quand même pas le bagne et cela nous laissait le temps de faire autre chose, entre autres de nous marier, ce qu’avait fait Daniel Colin avant l’année de DESS et ce que Pierre Fellmann et moi avons fait à la fin de cette année. Cette précision uniquement pour dire que nous avons abordé l’année de préparation à l’agrégation, ensuite, dans des conditions sociales différentes de celles des autres étudiants en général et de notre promotion.

Notre année d’agrégation s’est déroulée en 1965-66. Encore plus que pour la licence, tous les cours, travaux dirigés et travaux pratiques avaient lieu à l’Ecole, à l’entrée du parc de Saint-Cloud. La chimie disposait en propre d’une salle de cours, d’un laboratoire et d’une bibliothèque, le tout dirigé par le professeur Roger Viovy. Les professeurs de diverses universités, parfois anciens de l’Ecole, venaient nous faire des cours ou des critiques de leçons ou de montages (séries d’expériences pédagogiques) en fonction de leur propre spécialité chimique de recherche ou d’enseignement. Comme notre groupe de cinq élèves était insuffisant pour faire tourner toutes les activités pédagogiques, l’Ecole accueillait un groupe d’auditeurs (auditrices) libres, sélectionné(e)s sur dossier, étudiant(e)s de diverses universités, désirant préparer l’agrégation dans de bonnes conditions. Cet enseignement était gratuit pour eux comme pour nous, mais ils ne bénéficiaient pas de nos conditions matérielles d’élèves-professeurs salariés.

Comme je l’ai dit plus haut, il se trouve que sur cette promo de cinq chimistes, nous étions trois à avoir abordé cette année en étant mariés. Cela nous ajoutait des contraintes : nous n’habitions plus à l’Ecole et devions donc venir à Saint-Cloud tous les jours, entre autres. Mais finalement dans cette année de préparation à un concours aussi exigeant et bien sûr stressant, notre vie extérieure nous apportait une décompression quotidienne certainement très profitable.

Au final, les trois mariés, et les deux non mariés ont été reçus à l’agrégation de chimie de 1966 : n’émettons donc pas de conclusions hâtives sur l’influence du mariage ou du célibat.

A la suite de cette agrégation, je n’ai pas complètement coupé avec l’Ecole. Il se trouve que l’université manquant d’enseignants à cette époque, j’avais été prérecruté comme assistant non agrégé par le professeur Souchay avant l’année d’agrégation. Cela m’a obligé, pendant cette année, à assurer des travaux dirigés à l’université en même temps que je préparais l’agrégation, Malgré le surcroît de travail, c’était un excellent exercice pour le concours. J’ai été ensuite intégré au laboratoire de recherche de Pierre Souchay comme assistant agrégé pour préparer une thèse.

Comme je l’ai dit plus haut, un match de rugby ayant détourné les élèves d’une promotion postérieure du cours de licence de mon patron, cela m’a permis de venir le remplacer, puis ensuite d’assurer pour l’agrégation des cours et travaux dirigés dans ma spécialité. Ces fonctions de conférenciers à l’Ecole étaient particulièrement valorisantes car la reconduction d’une année sur l’autre de la fonction reposait en grande partie sur l’opinion des agrégatifs vis-à-vis de notre enseignement. Il n’y avait aucun contrat écrit ni tacite reconduction. C’était bien sûr rémunéré et atténuait un peu la différence de salaire que j’aurais pu avoir avec un poste en classe préparatoire et son lot d’heures supplémentaires et d’heures de colles que nous ne connaissions pas comme assistant à l’université.

La suite de ma carrière s’est déroulée complètement hors de l’Ecole qui avait déménagé de fait à Lyon. J’ai soutenu une thèse d’Etat dans le laboratoire de Pierre Souchay, puis continué des recherches à l’Université Pierre et Marie Curie dans le laboratoire du professeur Yves Jeannin.

En 1979, lors de la création du projet de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette, j’ai eu l’opportunité d’entrer dans l’équipe de conception scientifique du futur établissement, ouvert en 1986. J’ai terminé ce travail de communication scientifique comme Commissaire général de l’exposition « Le matin des molécules » inaugurée en 1988 à l’occasion de l’anniversaire de la première publication de Lavoisier.

De retour dans mon université, j’ai été nommé professeur et j’ai continué mon activité comme directeur du laboratoire d’enseignement de chimie inorganique, puis comme directeur du premier cycle de l’université. Parallèlement, et dans la continuité de mes activités à la Villette, j’ai assuré la promotion de la chimie chez les jeunes en animant le vaste réseau des Olympiades Nationales de la Chimie dont j’ai été président pendant une dizaine d’années.

Il est bien évident que culturellement parlant, rien ne me prédisposait à assurer ces différentes responsabilités au cours de ma carrière. Je dois cette réussite, en dehors bien sûr de ma volonté de progresser à chaque étape, à l’existence dans les années 1945-1965 d’une école publique qui a su assurer sa mission de formation, et a pu prendre en charge matériellement des étudiants sélectionnés sur leurs capacités.

Sélection, le mot est prononcé. Malgré son combat par des générations d’étudiants, je crois fermement encore, à ses vertus de formation et de démocratisation.

Saint-Cloud 1977-1981 : mes années d’ENS

Saint-Cloud 1977-1981 : mes années d’ENS

Témoignage en 2016 de Jean-Pierre Guéno
Promotion 1977, Lettres, Saint-Cloud

Comment évoquer les années passées à l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud sans évoquer les routes qui menaient à son parc lorsque ses bâtiments surplombaient encore Paris ?

1977 : l’année de l’inauguration du centre Pompidou et du vote de la loi « Informatique et libertés »…

1977 : l’ENS de Saint-Cloud et celle de Fontenay n’avaient pas encore migré à Lyon, dans la ville natale d’Antoine de Saint-Exupéry.

1977 : en intégrant cette « grande école », je venais de faire mentir « Mademoiselle Haricot ». Elle avait été mon professeur de latin en sixième, dix ans plus tôt, en 1967. Pour désigner ce qu’il y avait de plus minable au monde, alors qu’elle expliquait les superlatifs et l’inverse des superlatifs, elle avait inscrit mon nom de famille au bas d’une échelle de valeurs, sur le tableau noir, devant toute la classe…

En 1977, j’avais 21 ans. Je réalisais mon rêve. Le littéraire que j’étais échappait aux guichets de l’ANPE. Mes passions allaient pouvoir me permettre de continuer mes études puisque j’allais gagner ma vie. J’allais devenir professeur, exercer le plus beau métier du monde : celui d’éveilleur de curiosité, de passeur de savoir, de rêves et d’envies.

Je n’oublierais jamais d’où je venais. Je devais tout à l’école de Jules Ferry dont j’ignorais à l’époque à quel point il avait été le chantre du colonialisme. Je devais tout à une autre « demoiselle » : pas « Haricot » mais « Labarthète », ce professeur de seconde littéraire qui avait prononcé devant moi un mot qui n’avait jamais franchi mes oreilles, « Hypokhâgne ». Grâce à elle qui était restée mon professeur de lettres et mon ange gardien pendant quatre ans, je devais donc tout à la petite hypokhâgne du Lycée Paul Valéry où j’avais effectué toutes mes études secondaires échappant aux lycées mortifères du 20e arrondissement qui auraient dû m’accueillir. Grâce à elle, j’étais sorti premier de cette classe de « Lettres supérieures » dans un lycée sans Khâgne, et j’avais été admis au lycée Henri IV pour y préparer le concours.
Mais je n’étais pas au bout de mes aventures. Régulièrement classé dans les trois premiers lors des concours blancs organisés par le Lycée Henri IV en 1976, j’avais lamentablement échoué lors de ma première tentative. Je n’avais même pas été sous-admissible. Il faut dire que j’avais été suicidaire. J’avais rédigé un devoir de philosophie antimarxiste. A la question « l’histoire a-t-elle un sens », j’avais répondu : « non ! ».

Le lycée Henri IV venait d’adopter un nouveau règlement : les élèves qui n’avaient pas été au minimum sous-admissibles ne pouvaient pas cuber dans l’établissement de la rue Clovis. Mes notes de l’année m’avaient fait admettre par la proviseure du Lycée Fénelon. Mais quelques jours après m’avoir inscrit, ayant dû entre-temps recevoir mes notes au concours, elle avait annulé mon inscription en prétextant une erreur et un « dépassement de quota… »

J’avais alors dû me résoudre à présenter le concours en candidat libre. Année terrible… Nous n’avions pas d’équivalences intégrales à l’époque. Il nous fallait rattraper des UV de DEUG en grammaire et en ancien français. Inscrit en licence je suivais donc les cours de 2e et de 3e année à la Sorbonne Paris IV. En fin de journée, j’allais parfois chercher celle qui allait devenir la femme de ma vie à la sortie du lycée qui m’avait banni de ses effectifs. Il était très dur de voir sortir avec elle tous les camarades de la Khâgne où j’aurais dû cuber. Je me sentais alors très seul sur le trottoir qui longeait l’église Saint-Etienne du Mont et qui dévisageait le grand portail du prestigieux lycée.

Cette année-là tout m’avait réussi. J’avais rattrapé mes UV de Deug, passé mes certificats de licence de lettres modernes et réussi le concours. L’oral m’avait permis de remonter de façon spectaculaire dans un classement qui n’offrait pas un très grand nombre de postes.
Les deux professeurs qui régnaient sur le grand oral s’appelaient Jean Goldzink et Alain Niderst. Le premier était le sosie de Jean-Louis Trintignant. Le jour de mon « épreuve », ils ont simulé une scène de ménage entre eux pour essayer de me déstabiliser. Peine perdue…
Après l’intégration, l’équipe pédagogique de l’Ecole avait commis deux erreurs : le directeur de l’Ecole, un physicien nommé Francis Dubus nous avait dit qu’en intégrant nous avions rejoint le cercle très fermé de l’élite de la nation. C’est le genre de propos à ne jamais infliger à des jeunes gens de vingt ans qui ne demandent qu’à douter de rien, et qui risquent alors de perdre conscience du gouffre insondable des vanités humaines et de devenir ainsi des « jeunes cons ».
Ensuite Jean Goldzink et Alain Niderst, qui devaient traverser une phase de désenchantement, nous avaient révélé que l’Education Nationale menait à tout « à condition d’en sortir ».

J’ai passé quatre ans à Saint-Cloud. Je préparais mes concours d’enseignement surtout chez moi, près de la porte de Bagnolet, dans l’appartement à loyer modéré de la Régie autonome de la Ville de Paris où j’habitais avec mes parents depuis mon enfance. Le candidat libre avait pris ses habitudes, et les cours de certains grands noms de l’enseignement et de la critique littéraire n’étaient pas toujours à la hauteur de leurs gloires passées.

Et puis c’était une époque de grand terrorisme intellectuel.
L’étudiant en Lettres modernes que j’étais s’intéressait de plus en plus à l’histoire.
Bien des enseignants d’histoire étaient marxistes ou maoïstes. A la cantine de l’école, un chargé de cours provocateur avait un jour épinglé la une du Figaro. La page affichée du quotidien fut arrachée dans la minute comme si elle avait été un torchon d’extrême droite…
A l’école, on continuait à nous enseigner la plomberie et le meccano d’une exégèse littéraire caricaturale. Une œuvre publiée n’appartenait plus à son auteur. La vie des écrivains n’avait plus aucun sens. Nous jargonnions à la manière des colloques de Cerisy, nous gargarisant à grandes gorgées « d’anacoluthes du signifiant » et « d’ancrage du référentiel ». Il fallait faire l’exégèse des exégètes et oublier les œuvres originales. C’était déjà en fait le chant du cygne d’un structuralisme caricatural qui avait contribué à dégoûter des générations d’étudiants des belles lettres. Au théâtre, certains metteurs en scène de renom étaient déjà entrés dans l’ère du Tout à l’Ego. Telle star de la mise en scène avait monté un Phèdre où Hippolyte roulait en moto trial, aboyait dans un talkie-walkie avant de « rouler une pelle » à sa belle-mère. Dans une pièce de Molière tout le monde parlait la bouche pleine en mangeant des pommes. On ne comprenait plus rien.

J’avais pensé naïvement que les années d’ENS n’allaient pas m’obliger à bégayer en continuant à préparer des concours en fin de compte redondants. J’avais pensé naïvement que cette école serait pour moi un temple où j’apprendrais à apprendre, à enseigner, à chercher et à publier.
J’ai fini par réaliser que l’horizon serait pour moi de toute façon bouché. L’université avait fait le plein d’enseignants en 1968. Il n’y avait pas grand avenir pour les normaliens de ma génération en dehors de l’enseignement secondaire.

Alors, voulant vivre intensément, j’ai repassé d’autres concours… ENA, ENSPTT… Et j’ai fini par intégrer la promotion Solidarité, à l’ENA, dans le sous-ensemble des administrateurs civils des Postes et Télécommunications.

Je garde malgré tout pour l’ENS de Saint-Cloud une grande tendresse. Quels sont pour trop de jeunes ambitieux qui ont la chance de réussir des concours difficiles les grands moteurs de la vie ? L’argent ? Le sexe ? Le pouvoir ?
La motivation principale de trop d’élèves de l’ENA est celle de la volonté de puissance et de la quête du pouvoir pour lui-même. J’étais en ce qui me concerne guidé et animé par mes passions. Bien avant de devenir un spécialiste d’Alain-Fournier, de la Grande Guerre ou de Saint-Exupéry, j’avais compris que notre existence ne prend un sens que lorsque nous la tournons vers les autres.

J’ai rencontré à l’ENS de Saint-Cloud des condisciples qui avaient une belle qualité d’âme, une certaine forme d’humanisme et de désintéressement, et souvent le sens de l’intérêt général. En cela, cette école est très républicaine comme aurait dû l’être l’Ecole Nationale d’Administration telle que l’avait conçue le très grand Jean Zay, dès 1938, sept ans avant que l’on ne cherche à faire oublier que l’ENA était en fait une création du front populaire. Jean Zay voulait qu’un fils de marin pêcheur ait la même chance de devenir ambassadeur qu’un fils de grand bourgeois.

L’ENS de Saint-Cloud que j’ai connue était à l’image de l’ENSPTT que j’ai fréquentée : des creusets républicains accessibles aux enfants qui ne venaient pas forcément de milieux privilégiés. Et qui nous enseignaient la vraie clef de l’existence : nous ne sommes riches que de l’agrégation de nos différences, et comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry, et n’en déplaise à ceux qui surfent sur les vagues de populisme et de la xénophobie, « Tout ce qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit ».

J’ai préféré choisir au cours de ma vie professionnelle une carrière de compétence plus qu’une carrière de pouvoir. Et je voudrais offrir à mes condisciples d’hier, d’aujourd’hui et de demain, le dessin de l’auteur du Petit Prince que je préfère. Il n’a pas eu les faveurs du casting définitif de l’œuvre maîtresse de Saint-Exupéry : il s’agit du « chasseur de papillons ». Quelques jours avant de disparaître aux commandes de son avion de chasse, le 31 juillet 1944, à un ami qui lui demandait pourquoi ce dessin ne le quittait jamais, Antoine de Saint-Exupéry avait répondu « C’est l’un de mes personnages préférés, car il court après un idéal réaliste ! ».

Jean-Pierre Guéno, 2 octobre 2016

 

Jean-Pierre Guéno.Jean-Pierre Guéno, photographie Philippe Matsas/Opale/Editions Plon

Ecrivain, historien, Jean-Pierre Guéno est né en 1955. Il a dirigé le développement culturel de la Bibliothèque Nationale pendant sept ans aux côtés d’Emmanuel Le Roy Ladurie, puis les Editions de Radio France pendant douze ans. Il a également été directeur adjoint de la communication de La Poste. Après avoir dirigé le développement culturel de deux musées européens des Lettres et des Manuscrits, il travaille actuellement au sein de la Fondation d’Entreprise La Poste. Cet ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud aime à rappeler que l’histoire n’est pas seulement écrite par les têtes d’affiches de nos livres de classes, mais aussi et surtout par ces obscurs que furent nos ancêtres. Il aime à se définir comme un « passeur de mémoire ». L’auteur de Paroles de poilus, de Paroles d’étoiles, de Mémoire de maîtres, paroles d’élèves, de La mémoire du Petit Prince, de Visages de Saint-Exupéry, de Paroles d’exode et de Dans la peau du soldat inconnu a publié une soixantaine d’ouvrages. Les différentes versions de Paroles de poilus inscrites dans les programmes scolaires, ont trouvé trois millions de lecteurs.

 

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Antoine de Saint-Exupéry, Le chasseur de papillons, dessin, 1941, conservé à la Pierpont Morgan Library, reproduit avec l’accord de la Fondation Saint-Exupéry, http://www.fasej.org/

Souvenirs de Claude Bourgeois

Souvenirs de Claude Bourgeois
promotion 1955, Science, Saint-Cloud

Cloutiers chaptaliens, promotion 1955.

Cloutiers chaptaliens, promotion 1955.
De g. à d., arrière-plan : Bernard Labesse (ferme le groupe à g.), Gabriel Gohau, Serge Jard, François Lambinet, René Delépine, Jean Guern, Pierre Cassier.
De g. à d., premier plan : Claude Bourgeois, Jean Veslin, Jean-Claude Blois, Louis Lebris, Jean-Marc Francaz.

Rien ne me prédestinait à entrer dans notre prestigieuse école. Je suis issu d’une famille très modeste : mon père était ouvrier ajusteur à la SNCF et ma mère, cadette d’une famille de dix enfants, était ménagère ; aucun des deux n’avait le moindre diplôme, même si l’apprentissage SNCF avait donné à mon père une bonne compétence technique. C’est pourquoi, au départ, mon ambition se limitait à devenir artisan menuisier. Mais mes bons résultats scolaires d’une part, l’intérêt que me portait l’instituteur du cours moyen d’autre part, me firent accéder au collège classique de notre petite ville, qui accueillait chaque année, un ou deux élèves de mon école primaire ; c’est ainsi que je me retrouvai, en octobre 1946, à dix ans, dans la section la plus cotée du collège (section classique, option allemand), avec pour objectif le brevet des collèges. Mais mes résultats firent que le principal du collège poussa mes parents à me faire poursuivre mes études en seconde, où le surveillant général, Guy Vernier, et un professeur de maths, Raymond Carlier, ancien de Saint-Cloud (34 S SC), pour lesquels j’éprouve une profonde reconnaissance, représentèrent à mes parents qu’il serait dommage que je m’arrête en si bon chemin et que l’Ecole Normale d’Instituteurs du département m’offrait une voie de poursuite d’études, sans frais et à débouché garanti, donc parfaitement adaptée à notre situation. Il n’eut pas de peine à convaincre mes parents, car mon père, insatisfait de son métier, me répétait régulièrement : « Travaille mon fils, pour avoir une situation meilleure que la mienne ! » Cela tombait bien, car mes succès au collège avaient développé mes ambitions : j’étais maintenant tenté par la fonction de professeur de mathématiques. Reçu premier à l’Ecole Normale de Laon, je la quittai après deux ans, pour la section interdépartementale Mathématiques élémentaires de l’Ecole Normale de Douai, d’où sont issus beaucoup d’anciens élèves des ENS de Saint-Cloud, Fontenay et Cachan, notamment pour l’année 1953-1954, Jeannine Hénon, Thérèse Maldi, René Roussel, Marcel Ruytoor, Lucien Sellier et moi-même. Mais ma Terminale m’ayant fait comprendre, malgré ma mention B, que mes compétences en maths et mon goût pour cette discipline avaient des limites et désireux, pour des raisons familiales, d’aller vite, je me décidai à tenter d’entrer à l’ENS par la voie, moins redoutée, de l’option Sciences Naturelles, avec l’intention de choisir la section Sciences physiques, en entrant à l’Ecole, si j’y parvenais. Le fait que mes parents habitaient Château-Thierry, une petite ville de la grande banlieue parisienne, et mes résultats au bac firent que j’eus la chance d’être admis à Paris, au lycée Chaptal.

À Chaptal

J’entrai donc au 1er octobre 1954 dans la classe préparatoire à Saint-Cloud-Sciences naturelles de ce lycée. A vrai dire, le cadre et le régime de ce lycée à cette époque étaient assez rébarbatifs, à côté de ce que j’avais connu dans les Ecoles normales de Laon et Douai. Le lycée Chaptal, construit en contrebas du boulevard des Batignolles et de la rue de Rome, près de la gare Saint-Lazare, était alors une espèce de caserne, avec des cours bitumées sans la moindre verdure, un grand nombre de classes des différents cycles et donc de nombreux élèves. Le régime était austère et la journée longue, sans autre distraction que de bavarder avec les copains dans la cour ou dans la salle qui nous était affectée. Mais l’atmosphère de notre classe était bonne, car nous étions presque tous sortis du même moule, l’Ecole normale d’instituteurs, et nous avions tendance à rester entre nous et à passer nos inter-cours à bavarder dans la salle où avait lieu l’essentiel de notre enseignement. C’est ainsi que je discutais souvent de photographie avec mon voisin Paul Berreur, aussi passionné que moi. L’un d’entre nous, Gabriel Gohau, nous amusait en dessinant au tableau des caricatures de nos professeurs, ainsi que de personnalités politiques, et aussi en croquant les évènements qui nous concernaient : les inondations à Chaptal en 1955, la « décompression » d’après concours, etc., des dessins très réussis dont nous avons gardé des traces photographiques. Nous formions, tout au moins les internes, un groupe très soudé. Malgré tout, j’avais eu un certain temps des rapports un peu tendus avec le « carré » (redoublant), qui occupait la fonction de trésorier, consistant à rassembler des fonds pour organiser, en fin d’année, un repas de classe auquel étaient traditionnellement invités les professeurs. L’ambition était louable, mais la seule source de revenus était la vente de sucettes, essentiellement dans la classe ; c’est à dire que nous financions notre repas de fin d’année en léchant des sucettes toute l’année. Chaque bizuth avait à tour de rôle la charge de vendre les sucettes et le trésorier nous reprochait souvent notre manque de zèle.
Au réfectoire, je n’avais pas réussi à être à une table de Cloud-SN et je me retrouvais donc, à l’heure des repas, à une table occupée par des convives de classes et spécialités diverses, ce qui, au début, me pesait un peu, mais s’avéra finalement intéressant, en me faisant connaître des étudiants d’autres spécialités.
Ce qui était le plus dur au cours de cette année de préparation, mais sans doute aussi le plus efficace, c’était ce que nous appelions « les colles », c’est à dire des interrogations orales au tableau, par nos professeurs et des professeurs extérieurs ; chaque semaine, nous avions une colle de sciences naturelles et, alternativement, une colle de maths ou de physique. Les anciens nous avaient avertis que les bizuths ne devaient pas s’attendre à des notes mirobolantes, car il fallait d’abord acquérir la technique de préparation de la colle, de présentation du sujet à traiter, et de dessin au tableau. Ce que je trouvais le plus agaçant, c’était que, dès que l’un d’entre nous venait de subir une colle, il était assailli de questions relatives au sujet qu’il avait eu à traiter, à la note qu’il avait obtenue. Personnellement j’avais en général des notes convenables, sans plus, avec heureusement quelques progrès au cours de l’année, mais ces questions m’agaçaient et je les évitais au maximum. Quoi qu’il en soit, ces colles étaient les moments redoutés de notre semaine.
Globalement, de toutes mes années d’études, ce fut la plus pénible et, à ma préoccupation constante de réussir vite, pour acquérir mon autonomie financière, s’est ajouté le souhait d’échapper la plus vite possible à cette vie monacale. Vers la fin de l’année, ce mode de vie s’est d’ailleurs traduit pour moi par quelques ennuis de santé : une toux quasi-permanente, qui, m’avait, en un temps, fait redouter d’être atteint de tuberculose et aussi une tachycardie, détectée après un cours de gymnastique par le médecin scolaire. Soupçonnant une hyperthyroïdie, il m’avait envoyé consulter un endocrinologue, qui me prescrivit plusieurs examens assez lourds, à subir dans différents hôpitaux parisiens, au cours de la période précédant le concours, ce qui me compliqua un peu la vie à ce moment crucial. Ces examens m’ont d’ailleurs fait rencontrer deux médecins qui ont accédé à la notoriété par la suite, le professeur d’endocrinologie, Guy Laroche et le docteur Maurice Tubiana, alors jeune spécialiste de médecine nucléaire, qui pratiquait lui-même l’examen scintigraphique, et qui est devenu par la suite un éminent spécialiste de cette branche médicale, auteur de plusieurs ouvrages importants. Le professeur Guy Laroche, conclut que j’étais à la limite de l’hyperthyroïdie, et suggéra un traitement doux. Mais comme j’avais appris au cours de cette année de prépa que l’hyperthyroïdie était plutôt favorable à l’activité intellectuelle, j’ai estimé que ce n’était pas vraiment le moment, à un mois de mon concours, de m’infliger un dopage négatif et j’en suis resté là, bien content, peu après, d’être admis au concours et de quitter Chaptal, car j’attribuais mes ennuis au mode de vie chaptalien. Mes résultats à l’écrit furent l’inverse de ce à quoi je m’attendais, décevants en math. et physique, alors que mon bac de Mathématiques élémentaires me plaçait généralement en tête de la classe, et convenables en biologie et géologie, matières dans lesquelles, j’avais un certain handicap par rapport à la plupart de mes collègues, bacheliers de Sciences expérimentales, mais ça ne m’empêcha pas de préparer la suite avec ardeur et la réussite fut au rendez-vous. Aux travaux pratiques de zoologie, je me sortis honorablement de la dissection de l’appareil génital de l’escargot, le sujet redouté entre tous. Aux travaux pratiques de chimie, qui consistaient à identifier des ions en solution, je fis un sans faute et m’octroyai même la bonification de rapidité, la seule fois de l’année où je réussis cette performance. De l’oral je me souviens seulement des interrogations de physique et chimie, où je réussis à faire revenir les examinateurs de l’impression que pouvaient leur avoir laissé mes piètres résultats de l’écrit et de l’interrogation de biologie où ma performance donna satisfaction au professeur Marius Chadefaud. C’était un personnage bourru mais sympathique, favorable aux bizuths, car il professait, paraît-il, qu’en classe préparatoire, on nous bourrait le crâne et qu’il valait mieux nous sortir le plus tôt possible de ce système, dès lors que nous avions révélé une approche intelligente de sa matière. Il faut croire que pour moi le diagnostic fut favorable, car j’eus avec lui des notes inespérées, compte tenu de mes performances de l’année.
Comme les travaux pratiques et l’oral se passaient à Saint-Cloud, et qu’à cette occasion, nous étions admis à déjeuner au réfectoire de l’École, le site de l’établissement, le cadre et la qualité des repas renforcèrent encore, s’il en était besoin, notre envie d’y être admis. Notre bref passage à Saint-Cloud se termina par l’annonce orale et publique des résultats, un moment heureux pour certains, mais dur à vivre pour d’autres. Chaptal s’offrait la part du lion, avec douze reçus, parmi lesquels figuraient cinq bizuths, dont j’étais. Bien que la déception des non-admis ait tempéré notre joie, nous sommes allés en groupe faire une « tournée des grands ducs », consistant à vider, suprême luxe, deux ou trois coupes de Champagne dans des bars des boulevards des Batignolles et de Clichy. Mais la soirée resta très sage et nous retrouvâmes Chaptal à une heure raisonnable. Gabriel Gohau immortalisa l’événement par une de ces caricatures dont il nous régalait.

Après le concours, dessin de Gabriel Gohau en 1955.

Après le concours, dessin de Gabriel Gohau en 1955.

Mais pour entrer à l’Ecole, il restait une formalité qui me paraissait redoutable : l’État ne recrutant que des fonctionnaires en bonne santé, il fallait encore subir une visite médicale. Mes petits ennuis de santé de fin d’année et surtout une toux persistante, motif d’inquiétude à une époque où la tuberculose n’était pas complètement vaincue, me faisaient craindre la catastrophe. C’est seulement quand j’eus les résultats de la visite médicale que je savourai pleinement mon succès.

La vie à l’ENS
Cette année là, j’ai vu arriver la fin des vacances sans regrets et même avec une certaine impatience, tout heureux de faire plus ample connaissance avec cette belle école où j’avais été admis et qui devait me permettre de concrétiser mes ambitions. Me fiant à ce que m’en avaient dit d’anciens élèves, je pensais y rester trois ans et en sortir avec le CAPES, mais j’appris peu après l’entrée à l’Ecole, que la scolarité durait, depuis peu, quatre ans et qu’elle aboutirait normalement à l’agrégation. Au début, j’en fus contrarié, car je souhaitais pouvoir très vite soulager mes parents, mais je compris rapidement que le fait de pouvoir aller jusqu’à l’agrégation était une chance inestimable.
Je fis donc ma rentrée à Saint-Cloud au début d’octobre 1955 et retrouvai avec plaisir beaucoup de mes copains de Chaptal. Nous fûmes accueillis par le directeur adjoint, H. Canac qui, au cours d’un exposé pittoresque, nous présenta les conditions de vie à l’Ecole : hébergement dans des villas réparties dans Saint-Cloud, avec liberté totale d’entrer, sortir et s’absenter à volonté, repas pris dans le bâtiment principal de l’École, baptisé du nom de la rue, Pozzo di Borgo ; liberté totale d’assister ou non aux cours dispensés à la Sorbonne, mais conseil appuyé d’assister au moins à ceux des enseignements qui étaient dispensés à l’École. De ce discours, j’ai retenu deux conseils, l’un, anecdotique, à ceux qui profiteraient largement de la grande liberté offerte, de se méfier tout de même des « coups de pied de Vénus » et l’autre, plus sérieux, d’avoir, à l’issue des deux premières années, réussi à au moins trois certificats de licence (Botanique, Géologie générale, Physiologie ou Zoologie), sous peine d’être exclus de l’École, avec malgré tout la possibilité d’y être réintégré après avoir comblé ses lacunes. Nous avions fait connaissance la veille avec nos lieux et conditions d’hébergement ; cette année-là nous étions logés par groupes de deux à cinq, dans un superbe pavillon du parc de Montretout, voisin de celui qu’occupait Annabella, une vedette de cinéma des années 1930 à 1950 ; je crois que ce parc résidentiel est maintenant à entrée surveillée ; mais à cette époque, c’était un cadre paisible qu’on n’aurait pas osé souhaiter. L’année suivante, nous avons été logés dans l’annexe, baptisée Latouche, du bâtiment principal, avenue Pozzo di Borgo. En troisième année, nous étions dans le bâtiment baptisé Valois, une aile du château de Saint-Cloud, où avaient lieu les enseignements. Enfin en quatrième année nous résidions dans le bâtiment principal de la rue Pozzo di Borgo. De toute façon, les repas avaient lieu rue Pozzo di Borgo et nous avions à nous déplacer par le train et le métro ou par le bus pour nous rendre à la Sorbonne. Suivant les années, les avantages et inconvénients de chaque localisation variaient et il fallait s’adapter, mais globalement les conditions de vie étaient très agréables. La restauration était aussi de très bonne qualité et on nous reversait chaque mois ce qui n’était pas absorbé par nos frais de pension, une somme croissant d’année en année, à mesure de notre avancement dans la carrière de professeur stagiaire ; si ma mémoire est bonne, c’était 14 000 francs (anciens évidemment) en 1e année, 28 000 en seconde année et 42 000 en 3e et 4e années ; pour fixer les idées, quand j’ai repris mon poste de professeur agrégé, après mon service militaire, le salaire de base était de 1 500 francs, un changement de monnaie ayant eu lieu dans l’intervalle.
Mais je n’ai parlé que de nos conditions matérielles de vie. Or, il y avait à l’École de nombreux groupes politiques, syndicaux, religieux et récréatifs ; c’est ainsi que plusieurs d’entre nous s’adonnaient aux joies de la danse folklorique dans le cadre d’un groupe inter-ENS, animé pendant un certain temps par notre ami Jean Veslin, assisté d’Odile, la sévrienne qui allait devenir son épouse et que nous appelions pompeusement « présidente ». J’ajouterai que la proximité de la capitale permettait aux provinciaux, que nous étions presque tous, de profiter des spectacles parisiens, grâce à des tarifs-étudiants souvent intéressants : c’est ainsi que nous avons pu voir Gérard Philippe au TNP, Yves Montand, Jacques Douai et bien d’autres.

L’enseignement des deux premières années
Admis au concours en option sciences naturelles, j’avais d’abord l’intention en rentrant à l’Ecole, de choisir la section Physique-chimie, ce qui était théoriquement possible. Mais à l’entrée, j’avais appris qu’il y avait des précédents fâcheux et ne voulant pas prendre de risques, j’ai préféré m’en tenir aux sciences naturelles, auxquelles j’avais d’ailleurs pris goût en classe préparatoire.
Les deux premières années étaient consacrées à des cours et travaux pratiques traditionnels (botanique et géologie en première année, zoologie et physiologie en seconde année), en partie à la Sorbonne, en partie à l’École. Au début nous étions fiers de suivre des cours dans cette illustre Sorbonne, mais assez vite ce sentiment fit place à de la lassitude. En effet, à cette époque déjà, la vie des étudiants n’était pas facile. Par exemple, le lundi matin, le cours de géologie du professeur Pruvost rassemblait, dans un amphithéâtre, environ trois cents étudiants, dont les derniers arrivés devaient se contenter d’une place assise dans l’escalier. Nous, les « cloutiers », faisions d’ailleurs un peu figure de privilégiés, car nous arrivions en rangs serrés et nous réservions mutuellement des places ; de plus dans le cas des cours peu intéressants, un ou deux cloutiers assistaient au cours et le polycopiaient pour l’ensemble de notre groupe. Mais il y avait aussi, à l’École, des cours divers, ainsi que des TP de botanique et de géologie, et les conditions étaient beaucoup plus favorables, encore que les anciens locaux des annexes du château fussent mal adaptés à un enseignement scientifique moderne.
Parmi les personnalités de notre corps enseignant qui m’ont marqué, je citerai pêle-mêle ceux que nous ne voyions qu’à la Sorbonne et ceux qui venaient en plus nous faire bénéficier de leurs compétences à l’École :
En botanique, Chouard, Chadefaud, Plantefol (pour un botaniste, ça ne s’invente pas !), Ulrich ;
En géologie, Luteaud, Glangeaud, Pruvost, Termier ;
En zoologie, Drach, Prenant, Teissier ;
En physiologie, Jost et Lenormand.
Le professeur Chouard était un personnage brillant et original, dont je parlerai plus longuement en évoquant plus loin le stage de terrain dans les Pyrénées, que j’ai effectué sous sa conduite. Pour l’instant je me contenterai de dire qu’il enseignait la partie que je trouvais la plus passionnante de la physiologie végétale, la vernalisation, la mise à fleur et tous ces mécanismes du développement contrôlés par des hormones, dont les effets vers 1955 nous paraissaient un peu magiques. Son enseignement, qui avait lieu le samedi matin dans le grand amphi de la Sorbonne, avait beaucoup de succès. En outre, nous savions qu’il était le responsable du fameux phytotron de Gif-sur-Yvette, cet instrument ambitieux qui devait permettre de mener à bien de nombreux projets de recherche de physiologie végétale.
Le professeur Marius Chadefaud est celui dont nous avions fait connaissance en premier en tant qu’examinateur au concours d’entrée. Ensuite je l’ai retrouvé avec plaisir à la Sorbonne, où il enseignait les plantes à fleurs ; j’appréciais ses cours lumineux et très faciles à suivre, au cours desquels il nous expliquait, en s’aidant de schémas vigoureux et colorés qu’il exécutait devant nous au tableau, la structure et l’évolution des plantes à fleurs. Le bruit courait que, par sa présentation schématique de la réalité, il avait tendance à la plier à ses désirs, au détriment de la vérité, mais je crois simplement qu’il était convaincu que « ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement », et qu’il n’hésitait pas à dire comment il voyait l’évolution de telle ou telle lignée, alors que des explications plus vagues auraient pu lui éviter de prendre parti aussi nettement. La dernière fois que nous l’avons vu, c’était lors de son intervention au colloque du centenaire de notre école en 1982, mais le pauvre homme n’était plus en possession de tous ses moyens et autant qu’il m’en souvienne, il n’avait pas été très intéressant et n’arrivait pas à s’arrêter de parler, au point que le président de séance avait dû, avec un certain embarras, le presser de clore son exposé.

Lucien Plantefol, dessin de Gabriel Gohau.

Lucien Plantefol, dessin de Gabriel Gohau.

Lucien Plantefol était un personnage très différent ; c’était un homme élégant, qui faisait un cours brillant sur les algues et les champignons ; il était agréable à écouter, mais son cours, qui n’avait pas la précision ni la vigueur de celui de Chadefaud, souffrait peut-être aussi pour nous du fait qu’il avait lieu le lendemain du dimanche, juste après les frites du repas de midi.
Albert Ulrich enseignait une tranche de la physiologie végétale à la Sorbonne, mais aussi à Saint-Cloud, dont il était ancien élève et dont il devint directeur peu avant la fin de nos études ; il était aussi directeur d’un laboratoire du CNRS à Meudon, où plusieurs de nos amis ont préparé une thèse sous sa direction. C’était un Lorrain, travailleur et austère ; ses cours sur la nutrition des plantes, clairs et illustrés de quantité de courbes, étaient extrêmement sérieux. Lorsque je suis allé le saluer avant mon départ de Saint-Cloud et que je lui ai annoncé que j’étais nommé au lycée de Nancy, il m’avait prodigué ses encouragements, disant que c’était un bon poste, que les Lorrains étaient travailleurs et que j’aurais sans doute beaucoup de satisfactions avec mes élèves ; il m’avait cependant conseillé de prendre contact avec la Faculté pour le cas où enseigner au lycée ne me suffirait pas longtemps ; j’ai suivi son conseil et je m’en suis bien porté. Je l’ai revu une fois brièvement lors du centenaire de l’Ecole et une autre fois par hasard dans le métro parisien : il se rendait en compagnie de son épouse au concert classique du dimanche matin ; j’avais été presque étonné de découvrir qu’il avait d’autres centres d’intérêt que son travail, mais j’en avais été heureux.
Les professeurs de géologie m’intéressaient moins à cause de mon manque d’appétence pour la matière. Mais le professeur Lutaud était un vieil homme éminemment sympathique et sur le terrain, par exemple en Provence où il nous avait accompagnés lors d’un voyage d’étude, il n’avait pas son pareil pour décrire un paysage, en faisant ressortir de façon lumineuse les relations existant entre le soubassement géologique et les formes du relief. Glangeaud, plus jeune, essayait d’introduire dans notre enseignement des notions plus modernes, mais aussi plus discutées ; il parlait beaucoup des marges continentales. Les deux derniers que j’ai cités avaient la tâche difficile de nous initier à des sciences un peu austères, faisant surtout appel à la mémoire : pour Pruvost, c’était la stratigraphie qui consiste à décrire et nommer les différentes couches sédimentaires superposées en un endroit donné, de façon à pouvoir établir des relations entre les roches affleurant dans différents sites. Enfin Termier était l’homme qui nous initiait à la paléontologie, cette science plutôt rébarbative des fossiles, nécessaire pour identifier les couches géologiques ; j’ai appris, il y a peu, que Pierre Termier, oncle de notre professeur, était un collègue du jésuite et éminent paléontologue, Pierre Teilhard de Chardin.
En zoologie, nos maîtres étaient Drach, Prenant et Teissier. Drach enseignait les Cœlentérés, c’est-à-dire les méduses, anémones de mer et autres bestioles qui ne me passionnaient pas. Teissier enseignait les crustacés, d’une façon extrêmement descriptive, c’est-à-dire que lorsqu’il étudiait un crabe, il en décrivait les appendices, un par un, en s’appuyant sur des petits dessins griffonnés au tableau. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai appris que cet homme-là était un spécialiste réputé de mathématique et statistique biologiques, dont les travaux avaient contribué sensiblement au développement de ces disciplines devenues importantes.

Marcel Prenant, dessin de Gabriel Gohau.

Marcel Prenant, dessin de Gabriel Gohau.

Enfin Prenant, qui venait faire ses cours à Saint-Cloud, était un gros homme très sympathique, dont on disait qu’à Roscoff où il menait ses recherches, il se baignait toute l’année, ce qui, même en tenant compte de son enveloppe adipeuse, était un exploit. Son cours concernait les Vertébrés, mais je me souviens surtout de son récit de ses démêlés avec le Parti Communiste Français, dont il avait été un membre éminent, à une époque où ce parti portait encore les espoirs de beaucoup ; il était l’auteur d’un livre intitulé Biologie et marxisme, bien dans la ligne du parti ; mais il n’avait pas pu accepter que le parti se mêle de génétique et décide que les lois de l’hérédité devaient se plier à la doctrine officielle, celle de Lyssenko, un imposteur soviétique. Son récit nous avait beaucoup intéressés et l’avait, à nos yeux, hissé sur un piédestal. Par la suite, je me suis demandé si, pour le grand scientifique qu’il était, la prise de conscience n’avait pas été un peu tardive. Mais quand je vais me promener dans les montagnes d’Arrée et que je vois à l’entrée du village de Trédudon la plaque qui rappelle que le professeur Marcel Prenant, chef d’état-major d’un mouvement de résistance, est venu décorer le village pour ses hauts faits pendant la guerre, je m’incline devant l’homme, qui, après avoir été prisonnier au cours des deux guerres et, s’être évadé au cours de la seconde, a encore eu le courage de prendre des responsabilités dans la résistance, ce qui lui a d’ailleurs valu la déportation.

L’enseignement de la physiologie à la Sorbonne nous était donné notamment par le professeur Jost, un homme assez jeune, aux cours intéressants, avec qui ont travaillé plusieurs de nos collègues, en particulier Serge Jard de notre promotion et le regretté Jacques Legrand de la suivante. Nous avions aussi, à l’Ecole, les cours du professeur Lenormand, un médecin qui nous enseignait la physiologie humaine de façon décontractée mais efficace ; il nous tenait en haleine en se contentant de commenter ses excellents polycopiés, tout en émaillant son propos de plaisanteries inspirées de son expérience médicale, comme par exemple des considérations sur le défi aux lois de la pesanteur que représentait la plastique de Jane Mansfield.
Je regrettais un peu que nos enseignements ne comportent que ce qu’on appelait à l’époque les sciences naturelles et le fait de penser qu’il y avait, à ce moment là, à Paris, des enseignements, à l’image plus moderne, de biochimie, microbiologie, génétique, me faisait « baver d’envie », alors que la licence d’enseignement, qui nous était nécessaire, n’offrait à cette époque que bien peu d’ouverture sur ces sujets. Mais suivre ces enseignements aurait été à assumer en plus du reste, avec le risque que la dispersion me conduise à l’échec. J’ai, heureusement, pu remédier à ces lacunes à l’université de Nancy, après l’agrégation, en marge de mes activités d’enseignant.

Lorsque les enseignements dispensés à la Sorbonne nous contraignaient à passer toute la journée à Paris, nous prenions notre repas au Foyer du Lycée Louis-le-Grand, en payant à l’aide d’un ticket-repas remboursé par l’intendant de notre École, que nous appelions le Rhino (parce qu’un Rhino c’est rosse !). Mais la vie devenant plus dure, l’administration avait décidé de ne plus rembourser les tickets de Foyer, ce qui, dans notre École très marquée politiquement à gauche et très réactive, s’était traduit par une manif dans les rues de Saint-Cloud (je n’en étais pas !) derrière des banderoles revendiquant à peu près en ces termes : « Rendez nous nos foyers », un slogan sans doute ambigu pour les bourgeois de Saint-Cloud.

L’enseignement qui nous était dispensé était complété par des voyages d’études et des stages, qui, en plus de leur intérêt scientifique, étaient l’occasion de découvrir quelques belles régions de France.

Les voyages d’étude de deux ou trois jours, en car, concernaient la géologie et étaient organisés soit par les laboratoires de la Sorbonne, soit par notre École, et toujours encadrés par des scientifiques très compétents, comme Jean Aubouin, l’un de nos anciens.
C’est ainsi que j’ai pu participer à des voyages en Bretagne, Normandie, Auvergne, Alpes, Provence. J’ai été émerveillé par certains paysages et marqué par des souvenirs de convivialité estudiantine : les trajets en car, égayés par les chansons d’étudiants, les marches d’approche des sites et les randonnées d’exploration ont créé des liens qui ont sans doute contribué à sceller cette solide amitié qui nous pousse, plus de cinquante ans après, à nous réunir encore assez régulièrement et assez nombreux. Mais ce n’était évidemment pas le but de ces voyages destinés à approfondir et à rendre plus concrètes nos connaissances géologiques.
Les stages de terrains, facultatifs, avaient lieu dans des laboratoires et endroits divers, notamment laboratoires de botanique de Besse-en-Chandesse et du Lautaret, laboratoires de zoologie de Banyuls et Roscoff, stage itinérant de botanique pyrénéenne, stage d’ornithologie de l’île d’Ouessant ; ces stages, d’une durée de une à trois semaines, dans des endroits exceptionnels, m’ont beaucoup plus marqués encore que les voyages d’étude, à tel point que j’y suis retourné plus tard pour y passer des vacances familiales. Je vais donc en parler plus longuement.

A la fin de la première année, j’ai participé à un stage de botanique de dix jours à Besse-en-Chandesse, consistant essentiellement en découverte des plantes sur le terrain et je me suis adonné de bon cœur à cette botanique, qui avait été mon fil conducteur, mon médiateur, lorsqu’il s’est agi en classe terminale à l’École Normale d’instituteurs de renoncer aux maths pour faire des sciences naturelles. A Besse, la botanique a été l’occasion de découvrir divers lieux et paysages remarquables, lacs divers, comme le Pavin, tourbières, vallée de Chaudefour et Puy de Sancy. En fait l’ascension de ce puy par temps menaçant, qui n’avait été entreprise que par quelques courageux, dont j’étais, a dû être interrompue au niveau de la Dent de la Rancune, du fait du déclenchement d’un orage. Nous sommes alors revenus à Besse à pied par une marche de sept ou huit kilomètres, sous une pluie battante, heureusement une pluie d’été, qui ne nous avait pas laissé « un poil sec », mais c’est un souvenir agréable et inoubliable. Il faut dire que nous avions été accueillis charitablement au laboratoire, avec des boissons chaudes, par nos collègues filles qui, moins téméraires, étaient rentrées directement après l’herborisation en vallée de Chaudefour. Un souvenir attaché à ce stage, c’est celui de François Lambinet, l’un des autres participants de notre École, (je crois qu’il y avait aussi Pierre Cassier et Jean-Claude Blois, les autres ayant opté pour le stage du Lautaret). François, un garçon très apprécié, major de la promotion à l’entrée à l’École, fut le premier de cette promotion de naturalistes à quitter ce monde et nous gardons tous de lui un souvenir ému.

De Besse, je suis allé directement à Banyuls, pour y participer à un stage de biologie marine, un stage qui fut très intéressant à tous points de vue : sorties en mer pour récolter le matériel biologique, suivies de l’étude au laboratoire des spécimens végétaux et animaux recueillis, excursion au Canigou, pour découvrir la faune et la flore pyrénéennes, avec nuit en refuge, ma première ascension de cette magnifique montagne où je suis retourné à plusieurs reprises depuis.

Pendant les vacances de la seconde année, j’ai effectué un stage de trois semaines en septembre à Roscoff, assez comparable à celui de Banyuls, à ceci près pour moi que, comme je venais d’être admis à préparer un DES de biochimie à Saclay, je devais, pour ce faire, récolter des œufs embryonnés d’animaux marins divers et les soumettre à certains traitements sur place, ce qui me contraignit à renoncer à certaines activités prévues au programme du stage, mais je profitais tout de même de belles sorties en mer, d’observations zoologiques intéressantes telles que celles des premiers stades de croissance de l’oursin, de la découverte d’animaux curieux tels que la physalie, un animal colonial pélagique venimeux, ou le balanoglosse, un ver marin très long que nous sommes allés traquer vers Morgat, de l’inventaire de la faune de la Penzé qui nous amena à patauger allègrement dans la vase épaisse de l’estuaire.

Les stages de fin de troisième année m’ont laissé aussi quelques bons et grands souvenirs. D’abord début août 1958, stage itinérant de botanique pyrénéenne, auquel nous étions une bonne dizaine à participer, dont trois de Saint-Cloud. Comment avais-je eu la chance de participer à ce stage mené par le Professeur Pierre Chouard ? Cela reste pour moi un mystère. En effet il était d’abord peu fréquent que ces stages de terrain soient encadrés par les professeurs qui laissaient habituellement ce soin à leurs chefs de travaux et assistants ; d’autre part, puisque nous n’étions que trois cloutiers à ce stage, je me demande comment j’avais eu la chance d’en être. Le plus probable est que pour ce stage organisé essentiellement au profit des jeunes chercheurs du labo du Professeur Chouard, il restait quelques places qu’il avait eu la bonne idée de proposer à ses autres étudiants et que Jean-Marc Francaz, qui était toujours à l’affût des opportunités intéressantes, avait eu vent de l’affaire et m’en avait fait profiter. C’est donc cet homme-là, que je n’avais jamais vu que du milieu d’un amphithéâtre, que j’allais pouvoir suivre, au milieu d’un groupe d’une dizaine d’étudiants, dans ses chères Pyrénées, là où il a laissé une empreinte indélébile par son action en faveur de la protection du patrimoine naturel pyrénéen.
Nous avions rendez-vous à la gare de Lourdes, le dimanche 3 août en fin de matinée, et à partir de là chacun circulait par ses propres moyens ; Francaz et moi étions venus indépendamment en scooter, C’était ma première grande sortie avec le scooter Lambretta d’occasion que je venais d’acheter à un collègue de l’ENS ; le vendeur m’ayant vanté son état et mes finances ne me permettant pas de fantaisie, je n’avais pas cru nécessaire de le faire réviser avant de partir, ce que je ne tardai pas à regretter. Pour la prise de contact, nous étions allés pique-niquer à proximité de Lourdes, sur les pentes encadrant la ville. Après avoir admiré le paysage et examiné quelques plantes, nous avions repris nos véhicules et rallié Gavarnie, point de départ de nos premières excursions.
Les trois jours suivants, nous avons herborisé dans le cirque de Gavarnie et sur les sommets environnants ; pour moi c’était une prise de contact avec la montagne ; je n’avais à mon actif que quelques promenades à basse altitude en Auvergne et dans le Jura, ainsi tout de même que l’ascension du Canigou deux ans auparavant à l’occasion du stage au laboratoire de Banyuls. Lors de l’une des excursions, nous sommes passés par la brèche de Roland et avons suivi la crête frontière jusqu’au pic du Taillon. Sur le chemin du retour, s’est produit, du fait de mon inexpérience et de mon piètre équipement, un incident qui aurait sans doute pu avoir de graves conséquences. Heureusement, le professeur Chouard avait eu la prudence, pour la partie de l’excursion qui pouvait être un peu risquée pour des montagnards novices, de se faire assister par un montagnard expérimenté. Au retour, lorsqu’après avoir franchi la brèche de Roland nous arrivâmes en haut du glacier qu’il fallait franchir pour redescendre, la vue de cette pente de glace à peine entaillée par un escalier plus ou moins érodé par le soleil d’août, suscita chez plusieurs participants, dont j’étais, une certaine appréhension. C’est alors que notre montagnard, qui disposait d’un piolet et d’une corde, proposa ses services pour assurer ceux qui le souhaitaient à la descente ; je fus de ceux qui acceptèrent son aide et bien m’en prit, car en attaquant la première marche, je glissais et partis sur les fesses ; on nous avait recommandé, en pareille situation, d’appuyer sur la canne pour enfoncer dans la glace son bout ferré et s’en servir comme frein ; mais à peine parti en glissade, j’eus le très mauvais réflexe de lâcher le bâton et je fus bien heureux d’être arrêté dans ma glissade par la corde de notre guide. Je repris alors l’escalier et le reste de la descente se déroula normalement ; mon bâton m’attendait en bas de la pente, mais je me suis toujours demandé et je me demande encore ce qui me serait arrivé, sans le secours de la corde et surtout du guide.
Le lendemain, nous avons repris nos véhicules pour nous rendre à notre second « camp de base », le laboratoire du lac d’Orédon, avec un arrêt en passant au pic du Midi de Bigorre, où nous avions rendez-vous avec le Professeur H. Gaussen de Toulouse et quelques-uns de ses collaborateurs. Là nous avons pu jouir du panorama grandiose, du magnifique spectacle des chaînes montagneuses et des vallées partiellement masquées par des nuages, visiter le jardin botanique sous la conduite éclairée de ses responsables et enfin bénéficier d’une visite guidée de l’Observatoire.

Pierre Chouard près d’Orédon en 1958, photo Claude Bourgeois.

Pierre Chouard près d’Orédon en 1958, photo Claude Bourgeois.

Dans le courant de l’après-midi nous sommes repartis pour Orédon avec nos véhicules respectifs, sans incident jusqu’à la partie terminale de la montée au lac, là où les lacets très serrés ont de si jolis noms (lacets des écureuils, des myrtilles, des edelweiss ; j’ignore d’ailleurs si à cette époque, ils avaient déjà été baptisés de ces noms poétiques). Lorsque nous sommes arrivés là, péniblement en ce qui me concerne, parce que l’embrayage de mon scooter était fatigué, un violent orage éclata et nous franchîmes le petit col terminal sous une pluie battante accompagnée d’éclairs. Enfin nous pûmes aller nous sécher et nous restaurer au refuge d’Orédon, avant d’aller dormir dans la modeste station biologique située en contrebas du refuge, près du lac, qui a, depuis, été aménagée en salle d’accueil de la réserve du Néouvielle et à l’entrée de laquelle se trouve la plaque qui rend hommage à l’action du professeur Chouard, l’un des fondateurs de la réserve. Les excursions autour du lac d’Orédon m’ont laissé un souvenir ineffable : majesté, pourtant non écrasante, du cadre montagneux, splendeur de la flore. C’est tellement vrai que j’y suis retourné à plusieurs reprises en famille.

Pierre Chouard et l’Isoetes, photo Claude Bourgeois.

Pierre Chouard et l’Isoetes, photo Claude Bourgeois.

Le premier jour fut consacré à une promenade botanique le long de la vallée des Laquets ; nous nous efforçâmes de fixer sur la pellicule les verts étonnants de l’eau des lacs et je pense avoir assez bien réussi, car après une soixantaine d’années les couleurs de mes diapositives Kodachrome m’étonnent encore. Pierre Chouard nous présenta quelques raretés botaniques, et, avec ma Rétinette, je réussis à le surprendre dans une position pittoresque, occupé à photographier une plante, visible sur la photo, que je crois être un Isoetes, une fougère rare.
Le lendemain, samedi 9 août, était la journée de la grande aventure, puisque consacrée à l’ascension du Pic du Néouvielle. Partis le matin vers cinq heures, nous eûmes d’abord une très belle vue sur les sommets encadrant le lac, éclairés peu à peu par le soleil levant, en particulier sur le splendide Néouvielle. Je suis bien incapable de retracer avec précision l’itinéraire suivi, mais Pierre Chouard s’avéra un guide avisé, connaissant parfaitement ses chères Pyrénées et leur flore, en même temps qu’un compagnon simple et agréable. L’ascension se termina sans problème et, après un moment consacré à admirer le panorama, le groupe prit le chemin du retour, retour qui se déroula sans encombre.

Pierre Chouard à l’heure du café, photo Claude Bourgeois.

Pierre Chouard à l’heure du café, photo Claude Bourgeois.

Un arrêt sous le sommet nous permit de nous restaurer, et de prendre un café ce qui me permit de saisir cette photo étonnante sur laquelle on voit le maître dissoudre le café soluble, dans son gobelet, à l’aide de la pointe de son piolet. Nous arrivâmes près du lac d’Orédon, à l’heure où le soleil commence à disparaître derrière les sommets et nous eûmes comme le matin, une très belle vue sur le lac.
Le lendemain, fut consacré à la visite de la réserve de la vallée d’Estibère dont le professeur Chouard nous parlait depuis plusieurs jours, sans oublier d’évoquer la présence possible d’un ours, un vrai ours pyrénéen, pas encore remplacé par des ours importés d’Europe de l’Est. Après avoir franchi le col d’Aumar, ce fut l’éblouissement : la vue plongeante sur cette magnifique vallée préservée, avec son chapelet de petits lacs et ses jardins aquatiques naturels suspendus, qu’on franchit en sautant de pierre en pierre parmi les saxifrages. Je dois dire que j’y suis retourné plusieurs fois depuis cette découverte et que ce fut chaque fois le même émerveillement.
Cette initiation à la magie pyrénéenne est l’un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse et je suis profondément reconnaissant à notre regretté professeur Pierre Chouard de me l’avoir offerte.

Enfin mon dernier stage d’études, le stage d’ornithologie d’Ouessant, au début de septembre, époque de migration des oiseaux, m’a marqué aussi, profondément. A l’époque, Ouessant n’était reliée au continent que deux fois par semaine par l’Enez Eussa, un rafiot puant, roulant et tanguant affreusement dès que la mer n’était pas d’huile ; rien à voir avec les vedettes pimpantes et rapides qu’on peut maintenant voir circuler tous les jours en été. On avait le sentiment d’être totalement isolé pour la semaine que durait le stage.
Les animateurs étaient Michel-Hervé Jullien, un passionné d’ornithologie et d’écologie, créateur de la SEPNB (Société pour l’Etude et la Protection de la Nature en Bretagne) et Albert Lucas, enseignant de zoologie marine dans la jeune Université de Bretagne Occidentale. M.-H. Jullien faisait preuve d’un charisme étonnant, dont bénéficiaient largement l’ornithologie et l’écologie ; en quittant le stage, écologistes convaincus, nous étions tous abonnés à la revue publiée par la jeune SEPNB. M.-H. Jullien est hélas décédé peu d’années après notre stage, mais sa mémoire plane encore sur Bretagne Vivante, la fille de la SEPNB, et son nom a été donné à la première réserve créée en Bretagne, celle du Cap Sizun. Quant à Albert Lucas, je devais le retrouver peu après mon arrivée en Bretagne, au Conseil scientifique de l’Université de Bretagne Occidentale où nous siégions tous les deux. Parmi les stagiaires, il y avait J.-M. Francaz, Michel et Solange Gaudichon, plusieurs fontenaysiennes et moi-même.
A Ouessant, nous logions « à la dure » dans des salles de classes sommairement et provisoirement aménagées en dortoirs dans l’École communale et nous étions nourris au restaurant de la Duchesse Anne, qui nous consentait un prix modique, en échange d’une participation à l’épluchage des pommes de terre, une tâche acceptée volontiers et exécutée dans une bonne ambiance.
Le travail ornithologique consistait à tendre des filets japonais en différents points de l’île, à les visiter fréquemment pour en détacher les oiseaux qui s’étaient laissé prendre, à les identifier et les baguer avant de les relâcher.
Le clou du stage d’Ouessant, ce qu’on attendait avec impatience en craignant que la météo y fasse obstacle, c’était la nuit de veille au sommet du phare du Creach, pour capturer des oiseaux en migration, une chasse d’ailleurs plus fructueuse par mauvais temps. Pour nous, les conditions furent relativement favorables et nous avons donc passé une nuit inoubliable en haut de ce phare, le plus puissant d’Europe. Nous dormions en sac de couchage dans une chambre circulaire située juste sous la lanterne et nous prenions la veille à tour de rôle, par deux, sur la plate-forme étroite ceinturant cette lanterne. Notre mission consistait, si des oiseaux venaient à se poser sur le phare, à les capturer à l’aide d’une épuisette et à les enfermer dans un sac, avant de les baguer et de les relâcher le lendemain. Par temps agité, on devait en principe pouvoir attraper ainsi de grands migrateurs fatigués qu’on n’avait aucune chance de piéger dans nos filets japonais fragiles tendus au ras du sol. En fait, nous n’avons capturé que quelques petites bêtes, mais ces deux heures de veille, dans le bruit des vagues, au dessus des flots balayés par le faisceau du phare, sont un souvenir inoubliable.

Le stage de préparation au Diplôme d’Etudes Supérieures
La troisième année, plus excitante que les deux premières, était une initiation à la recherche, par la préparation de ce qu’on appelait un D.E.S. ou Diplôme d’Etudes Supérieures, comparable au D.E.A. ou Diplôme d’Etudes Approfondies, puis au Master qui ont suivi. Pour ce travail, il fallait se trouver un laboratoire d’accueil et un « patron » acceptant de proposer un sujet de recherche et de suivre, au jour le jour, le déroulement du travail. J’ai hésité quelque temps entre un stage au Museum national d’Histoire Naturelle, sous la direction du Professeur Chadefaud, sur un sujet relatif à des champignons filamenteux et un stage de biochimie au Commissariat à l’Energie Atomique à Saclay, dans un laboratoire dont le Directeur de l’Ecole, le Professeur Ulrich nous avait dit le plus grand bien, pendant son cours de physiologie végétale.
J’étais tenté par le premier du fait de mon affinité intellectuelle avec le Professeur Chadefaud et de mon amitié pour Michel Vallier qui avait déjà été recruté par le maître. Mais le second stage, dans la voie ouverte par nos regrettés anciens Jean Metz et Jean Valérien, avait un caractère plus moderne, plus aventureux, et semblait de nature à remédier à ma frustration de n’avoir pas eu accès à la biochimie au cours de mes deux premières années. A Saclay, les laboratoires qui offraient des stages étaient celui de François Morel, qui avait accueilli nos deux prédécesseurs et se préparait à accueillir Serge Jard et celui de Pierre Fromageot – François Chapeville, pour lesquels prendre un stagiaire de Saint-Cloud était une première expérience.
Après quelques formalités, je fus admis dans le laboratoire Fromageot-Chapeville, avec lequel je pris contact avant mon départ en vacances, en fin de seconde année. Mon sujet intitulé « Contribution à l’étude de la réduction du sulfate par le sac vitellin de l’embryon de poulet » consistait en l’étude de la première étape de la biosynthèse des acides aminés soufrés, le sujet de recherche du laboratoire. Pour déterminer si l’assimilation des sulfates minéraux était une particularité de l’embryon de poulet ou si c’était un phénomène plus général, il me fut demandé de profiter de mon stage de zoologie à Roscoff pour tester la capacité embryonnaire de réduire les sulfates d’autres espèces animales. Je partis donc à Roscoff avec un flacon de sulfate marqué au soufre radioactif et m’installai dans le laboratoire du professeur Claude Fromageot, le père, rendu célèbre par l’étude de la molécule d’insuline, du directeur du laboratoire de Saclay où j’avais été admis. Il me reçut très aimablement dans son petit laboratoire, qu’il mit à ma disposition, et m’aida à réaliser mes premières manipulations. En fait, j’avais simplement à broyer les échantillons biologiques, à incuber les broyats en présence de sulfate marqué, à température définie, pendant quelques dizaines de minutes, puis à conserver les échantillons pour les analyser ensuite à Saclay. C’est là que l’essentiel de la préparation du DES se déroulait, ce qui nous imposa, à Serge Jard et à moi, un mode de vie nouveau et passablement différent de celui de nos collègues ; nous partions chaque matin à pied pour prendre, en bas de Saint-Cloud, un bus de « ramassage » du personnel du CEA, qui nous conduisait au Centre, clôturé et gardé, où on ne rentrait qu’en présentant sa carte d’identité à des gardes en uniforme. De fait, le Centre hébergeait les premières piles atomiques françaises et les centres de recherche afférents qu’il fallait protéger des curiosités suspectes ; c’est ainsi que, dans le laboratoire où je travaillais, arriva un jour un jeune stagiaire chinois sympathique, dont j’appris l’année suivante, après mon départ, en prenant des nouvelles des personnes que j’avais connues à Saclay, qu’il avait été expulsé parce que suspecté de relations avec la Chine de Mao. Dans les couloirs du centre de recherche, patrouillaient des gardes en uniforme chargés de veiller à la sécurité, habilités à entrer dans les laboratoires, à contrôler la radioactivité des lieux et à faire des observations s’il apparaissait que des chercheurs traitaient avec légèreté la sécurité nucléaire, par exemple en laissant traîner sur les paillasses des produits fortement radioactifs. Nous portions sur la blouse un badge contenant un film photographique, développé chaque semaine et destiné à mesurer l’exposition aux radioéléments. Tout cela était un peu rébarbatif, pour ne pas dire stressant, mais l’atmosphère à l’intérieur du laboratoire était très sympathique. Les responsables en étaient P. Fromageot, jeune directeur et François Chapeville, sur le point de passer sa thèse d’Etat, un homme plein d’idées et de charisme, dont on sentait que s’il n’était pas le directeur du laboratoire, il en était l’âme. Il s’était évadé d’un camp de sa Pologne natale, dans des conditions héroïques. Je ne sais comment il avait été accueilli en France, mais, très brillant, il s’était retrouvé à l’Ecole Nationale Vétérinaire, où il avait couronné sa scolarité par un travail sur l’enzyme anticoagulant de la sangsue, avant de poursuivre des études de biochimie à Paris et d’être admis au CEA. Dès cette époque, on sentait qu’il était appelé à un avenir brillant. Après son passage par les États Unis, il a fait des découvertes importantes en biologie moléculaire, est devenu professeur d’une université parisienne et directeur de l’Institut Jacques Monod. Ce fut une chance pour moi de travailler un an sous sa direction et je reconnais que je lui dois beaucoup. Après un relatif éloignement pendant un temps assez long, je suis heureux d’avoir renoué avec lui il y a une dizaine d’années et de le revoir de temps en temps.
L’année se déroula correctement, mais avec des résultats scientifiques un peu décevants, tout au moins en apparence. Le flux de transformation des sulfates en sulfites semblait très faible, même après l’optimisation qui constituait l’essentiel de mon travail, mais F. Chapeville, qui poursuivit ensuite ce travail dans le laboratoire du professeur Lipmann aux Etats-Unis, y prit conscience du fait que, si le pool de sulfites restait toujours très bas, c’était parce que les réactions qui utilisaient cette molécule étaient très rapides. Malgré tout, la fin de mon stage fut relativement pénible : les résultats en-deçà de ce que j’espérais, sur lesquels j’avais du mal à me décider à clore mon travail, les difficultés de la rédaction sous le contrôle exigeant de P. Fromageot, me conduisirent à reporter la soutenance à septembre, mais elle se déroula correctement sous la présidence du Professeur Jost.
La fin de l’année avait été marquée par un événement inoubliable. Mai 58, c’était le mois du retour du Général de Gaulle ; dans notre école, très gauchisante à l’époque, ce retour, du fait des conditions dans lesquelles il a eu lieu, avec notamment la crainte de l’intervention de parachutistes, a été très mal accueilli. Personnellement, je n’ai jamais été porté à l’action politique, mais j’avais fini par me laisser gagner par l’idée que, nonobstant le fait qu’il avait sauvé la France en 1940, De Gaulle était peut-être un dictateur en puissance. Le samedi soir 31 mai, j’étais allé, avec quelques copains, dont Gabriel et Yvon, assister, plutôt que participer, à une manifestation qui avait lieu sur les Champs-Elysées pour protester contre le retour du Général, mais tout avait été prévu et nous n’avons pas eu à nous demander si nous allions assister ou manifester, car, à peine sortis du métro, nous avons été invités par le service d’ordre à prendre place dans un « panier à salade », qui nous a conduits au « centre de tri » aménagé dans l’ancien hôpital Beaujon. Et là, nous avons été parqués à plusieurs centaines derrière des chevaux de frise, sous la surveillance de CRS. Il y avait là des manifestants excités qui s’attaquaient à ces barrières et les CRS ripostaient en chargeant violemment, si bien que, craignant d’être pris dans la confrontation, nous n’en menions pas large. Ensuite, on nous invita à passer à tour de rôle devant deux officiers de police ou de gendarmerie, pour enregistrement d’identité et semblant d’interrogatoire, sans doute destiné à faire un tri. Pour moi, ça se passa particulièrement bien ; les gendarmes enregistrèrent et édulcorèrent même ma déclaration ; je pense que j’avais dit « j’étais allé voir la manifestation » et qu’ils enregistrèrent : « je me promenais » ; ils poussèrent même l’amabilité jusqu’à me souhaiter un bon anniversaire, car il était maintenant une heure du matin du 1er juin, jour de mon vingt-deuxième anniversaire, ce qui m’était complètement sorti de l’esprit. Ensuite nous avons été transférés, à nouveau en « panier à salade », dans un commissariat du nord de Paris où on nous a fait prendre place, serrés les uns contre les autres sur des bancs, dans le sous-sol de l’établissement et nous y sommes restés jusqu’au dimanche soir vers vingt heures. Nous commencions à trouver le temps long et à nous inquiéter de ce qui nous attendait, mais en fait l’objectif de notre arrestation était préventif : il s’agissait d’empêcher la manifestation bon enfant du samedi soir et surtout la manifestation plus dure prévue pour le dimanche, à laquelle nous n’avions d’ailleurs aucune intention de participer. De retour à l’école, nous avons été accueillis presque triomphalement par les copains, qui nous avaient préparé un casse-croûte, vivement apprécié car nous n’avions eu qu’un sandwich en vingt-deux heures. Le récit de nos aventures écourta notre nuit et, le lendemain, je me réveillais juste à temps pour filer en courant prendre le car pour Saclay, sans me laver, ni déjeuner.
Cette affaire n’eut pas de conséquence. L’année suivante, lorsque je me suis porté candidat au Service militaire dans la Marine Nationale, j’ai été l’objet d’une enquête de police, dont on disait qu’elle visait à exclure les communistes, considérés à cette époque comme des citoyens pas très sûrs ; je craignais un peu que l’épisode ne me porte tort, mais il n’en a rien été. Le seul regret que j’en ai, c’est celui d’avoir mal accueilli l’homme dont je pense qu’il a sauvé deux fois la France.

L’année de préparation à l’agrégation
La troisième année, pour moi, ne s’était donc terminée qu’en septembre, par la soutenance de mon mémoire de DES.
La quatrième et dernière année de ma scolarité à Saint-Cloud commença aussitôt après par un stage pédagogique dans un lycée parisien. Nous étions affectés à trois, auprès d’un enseignant chevronné, qui devait pendant un mois prêcher d’exemple et nous apprendre les trucs du métier ; nous devions le regarder opérer pendant quelques jours du fond de la classe, puis faire les cours, en sa présence, avant de subir ses critiques et de bénéficier de ses conseils. Quelle n’a pas été notre surprise de constater, en assistant à ses cours, qu’il était chahuté copieusement, au point de pouvoir difficilement faire son cours ; je ne sais plus très bien ce qui pouvait expliquer cela, mais je pense que, malgré son expérience, il n’était pas très sûr de lui et que ses classes étaient particulièrement indisciplinées. Autant qu’il m’en souvienne, nos propres cours de stagiaires se passèrent correctement. Mais c’était notre seul contact avec des élèves, avant qu’on nous confie des classes après l’agrégation et nous, les trois stagiaires, fûmes unanimes pour en retenir qu’il nous faudrait faire mieux que ce à quoi nous avions assisté.
Puis la préparation à l’agrégation commença véritablement ; elle avait lieu à l’ENS de la rue d’Ulm et réunissait l’ensemble des agrégatifs des ENS ; elle consistait en la révision des cours et travaux pratiques des années précédentes, complétés par quelques nouveaux cours ; je me souviens tout particulièrement d’une passionnante conférence de François Jacob, venu nous exposer ses travaux, quelques années avant d’être distingué par le prix Nobel, avec Jacques Monod et André Lwoff. Quant à notre entraînement pédagogique, il consistait, chacun à notre tour, à préparer un cours et à le présenter en temps imposé (cinquante minutes) sous l’œil critique de nos collègues et d’un professeur spécialiste de la discipline concernée, en s’adaptant au niveau auquel le cours était, en principe, destiné. En bref, un exercice un peu artificiel, mais sans doute assez efficace pour nous préparer à l’épreuve reine de l’agrégation, en même temps qu’à notre futur métier.
Enfin le jour du concours arriva ; il ne m’a laissé que peu de souvenirs précis : en botanique, nous eûmes à traiter « Les Orchidées », un sujet auquel l’enseignement de Marius Chadefaud nous avait bien préparé et une famille de plantes que je trouvais et que je trouve toujours fascinantes. Des leçons modèles à présenter (je crois qu’il y en avait deux, dont une de niveau classes préparatoires), je me rappelle seulement que pour ce cours de haut niveau, je tirai « les enzymes », un sujet de biochimie que je connaissais bien. Globalement, je m’en tirai correctement ; notre collègue Jean Guern était classé premier et tous les copains de Saint-Cloud étaient admis. Aussitôt après la proclamation des résultats, nous avions à passer à tour de rôle, dans l’ordre du classement, devant l’inspecteur général, président du jury, Albert Obré, pour nous voir attribuer un poste ; nous avions eu à formuler un vœu, mais il ne pouvait être satisfait que si au moment de notre passage devant l’inspecteur général, le poste convoité était encore libre. Etant donné mon rang au classement, j’avais un choix assez large, mais j’avais demandé en premier, Laon, chef-lieu de mon département d’origine, une ville que j’avais appréciée pendant mon séjour de deux ans à l’École normale, et, en second choix, Nancy, une grande ville, plus éloignée du lieu de résidence de ma famille. Mais l’inspecteur me fit valoir que, si quelques années plus tard, je m’ennuyais au lycée, je serais peut-être content de pouvoir prendre contact avec la faculté et donc il me conseillait plutôt Nancy, un conseil que j’ai suivi, ce que je n’ai pas regretté. Plusieurs des membres de notre promotion sont rentrés directement dans des laboratoires universitaires pour y préparer une thèse. J’aurais eu cette possibilité aussi, mais mes ambitions du moment étaient plus que satisfaites par mon accession à la carrière de professeur agrégé de lycée ; j’avais envie d’en finir rapidement avec mon service militaire et j’étais impatient de rentrer véritablement dans la vie active, alors que la thèse m’apparaissait comme une fuite en avant dans une prolongation d’études.
Pour notre promotion, c’était donc un plein succès, que nous avons fêté sobrement, car le concours se terminait fin juillet ou début août et que nous étions pressés de regagner notre province pour y prendre un peu de vacances avant le service militaire ou la vie active et certains même, fiancés de longue date, pour se marier.
En ce qui me concerne, j’étais impatient de rentrer dans ma nouvelle vie de « post-étudiant » et c’est avec enthousiasme que je partis donc pour Nancy vers le 15 septembre ; mais comme j’avais résilié mon sursis pour me débarrasser de mon service militaire au plus vite, je n’avais en fait que deux semaines à enseigner au lycée Poincaré, avant de partir « sous les drapeaux ». Le Censeur venait juste de m’apprendre combien gagnait un agrégé, quand j’ai dû lui annoncer mon départ au service militaire à la fin de septembre. Evidemment, il ne sauta pas de joie : pour lui cela signifiait que pendant toute la durée de mon service militaire, au moins deux ans à l’époque, il devrait pourvoir mon poste par un suppléant.

Epilogue
L’empressement à résilier le sursis et effectuer le service militaire était motivé, pour moi comme pour beaucoup, par le désir de franchir au plus vite cet obstacle qui nous barrait l’horizon, un obstacle d’autant plus inquiétant qu’il risquait de nous faire participer à la guerre d’Algérie, à un moment où aucun d’entre nous ne croyait plus juste, ni possible, de refuser l’indépendance à ce qui était alors un département français. La Marine nationale offrait aux élèves des grandes écoles la possibilité de faire un service intéressant et relativement aventureux, avec l’espoir précieux, de ne pas être trop impliqué dans cette sinistre guerre. La renommée de notre École permettait d’accéder en qualité d’officier à différents services de la Marine nationale ; en ce qui me concerne, j’ai été admis, comme Jean-Marc Francaz, à l’Ecole des Élèves Officiers de Réserve de la spécialité Chef de quart, pendant que notre ami Yvon Lefebvre était admis dans l’Aéronavale. Ce service en qualité d’officier de navigation, m’a offert une ouverture sur un monde différent de celui de l’Éducation nationale et un intermède au grand air, salutaire après toutes ces années d’étude ; quant à mon implication dans la guerre d’Algérie, elle s’est limitée à participer, pendant quelques mois, à la surveillance maritime des côtes algériennes.
A l’issue de mes vingt-sept mois de service militaire, j’ai retrouvé mon poste au lycée Henri Poincaré à Nancy, car c’était une époque où les agrégés scientifiques étaient vraiment très bien traités. Après quelques années à enseigner dans une dizaine de classes échelonnées de la Sixième à la Terminale, j’ai compris qu’il me serait difficile de m’en satisfaire pendant toute ma carrière, probablement parce que la recherche m’attirait et que je me sentais un peu frustré de ne pas être suffisamment branché sur la science en marche, à un moment où elle avançait si vite.
J’ai donc complété ma formation dans le domaine qui m’avait toujours intéressé, la biochimie, dont l’avant-garde, la biologie moléculaire, commençait à engranger des résultats spectaculaires. Ce complément de formation m’a valu de me voir proposer un poste dans l’enseignement supérieur à l’École de Brasserie, Malterie et Biochimie Appliquée de Nancy, où j’ai pu préparer une thèse de biochimie microbienne qui m’a permis d’obtenir un poste de professeur à l’Université de Bretagne Occidentale et d’y enseigner la biochimie et la microbiologie. Ces matières, outre leur intérêt scientifique, avaient l’avantage de me brancher sur des applications dans le domaine agrosalimentaire, qui m’intéressait tout particulièrement et qui, de fait, m’a offert des perspectives intéressantes. Dès mon arrivée en Bretagne, l’université m’a demandé de développer un centre de recherche-développement régional nouvellement créé, l’ADRIA, ce qui m’a permis de concilier l’enseignement dans un IUT, la direction de recherches et la participation au développement régional, avec de nombreuses collaborations scientifiques nationales et internationales ; j’ai eu la grande satisfaction de pouvoir constituer et animer une équipe qui, à la fin de ma carrière, comptait une soixantaine de personnes dont vingt ingénieurs ou docteurs.
Je suis pleinement conscient de la chance que j’ai eue de pouvoir accéder à une carrière passionnante : en me conduisant à l’agrégation, l’ENS de Saint-Cloud a été un « ascenseur social » particulièrement efficace. L’itinéraire que j’ai suivi ensuite a été le résultat d’une série de réorientations acceptées, d’opportunités exploitées, de rencontres précieuses et aussi du soutien inconditionnel de mon épouse, Michelle. J’ai connu successivement et parfois simultanément les joies et les difficultés des carrières d’officier de marine, de professeur de lycée, de professeur d’université et de chef d’entreprise. A l’issue de cette carrière composite, j’affirme sincèrement que je n’en regrette aucun aspect et que je suis profondément reconnaissant à notre École de me l’avoir ouverte.

Jusqu’à Saint-Cloud (1967) et au-delà

Témoignage en 2015 de Jean-François Margat
Promotion 1967, Sciences, Saint-Cloud

Jean-François Margat (S SC 67)

Jean-François Margat (S SC 67)

I. A l’école primaire et au lycée

Je suis né en 1947, en plein Pays de Caux, entre Dieppe et Rouen. Mes parents étaient instituteurs de campagne et avaient un poste double. Ils ont été évidemment mes maîtres. Grâce à mes bons résultats, je suis parti à dix ans et demi au cours complémentaire d’Yvetot, en internat. La vie n’y était pas facile. C’est dans cet établissement que j’ai commencé ma formation professionnelle : pendant mon année de cinquième, alors que j’avais onze ans, le directeur m’a confié une classe entière. Ainsi mon orientation fut décidée. Je n’eus jamais d’autre formation pédagogique et cela ne m’a pas manqué. Et puis, en troisième, il a fallu envisager l’avenir. Dans ma famille, nous étions tous ou presque instituteurs. Il fallait passer par le concours de l’École normale primaire, où je fus reçu avec presque deux ans d’avance, bien utiles par la suite. Ma scolarité à l’École normale primaire s’est bien passée en 2nde et en 1ère. Une classe de math élém s’ouvrant à l’École normale d’institutrices de Rouen, j’ai demandé à y faire ma terminale, car l’option mathématiques n’existait pas chez les garçons. Cette orientation fut décisive.
J’ai fait la navette entre l’École normale d’instituteurs qui venait d’emménager à Mont-Saint-Aignan et la rive gauche de la Seine. Nous quittions la rue de Lille des demoiselles après l’étude du soir, et retournions chez les garçons pour le dîner et l’étude qui s’en suivait. Nous y travaillions dans une bonne ambiance, mais un peu à l’écart des autres normaliens. C’est à cet endroit que nous avons suivi en direct à la radio la mort de Kennedy. Après la terminale, mes parents me suggérèrent de préparer Saint-Cloud. Ainsi, je fus admis, malgré la réticence de la directrice, avec deux autres garçons et une fille, à préparer Saint-Cloud et Fontenay. Merci Maman, Merci Papa.

II. Préparations

Pour le jeune campagnard que j’étais, la rentrée au lycée Chaptal à Paris était impressionnante. Le lycée était immense, exclusivement masculin et au dortoir, les cloutiers n’avaient pas droit aux boxes fermés. Il y avait deux classes pour préparer Saint-Cloud : une Cloud Maths et une Cloud Bio, ouvrant toutes les deux aux études de Physique ou de Chimie. La classe était menée, au bon sens du terme, par les redoublants (carrés pour les doublants, voire cubes pour quelques rares triplants) qui transmettaient un folklore bien établi, avec ses traditions et sa hiérarchie ; pour les nouveaux bizuths, l’assimilation était néanmoins rapide et efficace. Il y avait de nombreux normaliens primaires essentiellement originaires de la région parisienne. Pour ce qui est des professeurs, la transition a été profonde et brutale. Le professeur de mathématiques, M. Bassat, était une personnalité : pour faire ses cours, il venait en costume et sortait de sa poche intérieure une simple feuille pour les énoncés des exercices : le reste (le cours proprement dit, de deux, trois ou quatre heures) était dans sa tête. Il était très exigeant, même avec les bizuths et d’une attitude très rigide. Le professeur de physique/chimie, M. Creysson était au contraire débonnaire et faisait sa dernière année. Nous l’appelions « Poupy ». Il était brave, mais passer plus d’un mois à étudier la balance nous semblait beaucoup trop long. En première année, j’essuyai un échec aux concours de Saint-Cloud et de l’ENSET, comme la plupart d’entre nous.
Je redoublai donc avec un petit nombre de normaliens primaires. Le nouveau professeur de physique/chimie, M. Destouesse sortait juste de Saint-Cloud (S SC 61) et venait d’obtenir l’agrégation. Des modifications des programmes avaient ajouté une épreuve de langue vivante. J’aimais bien l’anglais et l’écoute intensive des Beatles ainsi que des radios anglaises m’avaient aidé à faire des progrès, surtout à l’oral. Le professeur, M. Barthalan était capable de jouer la comédie et de mimer parfois un western complet avec tous ses personnages. Admissible mais recalé à l’oral, je décidai de tenter encore une fois ma chance et d’utiliser mes années d’avance.
Désormais, les concours devaient se préparer en deux ans car on venait d’aligner les préparations aux concours de Fontenay et Saint-Cloud sur les autres écoles. La préparation à Cloud Maths était supprimée à Chaptal. C’est ainsi que je dus aller redoubler au lycée Lakanal de Sceaux en « Mathématique spéciale B », à dominante Physique, l’équivalent des PC actuels. Au lieu de « bizuths » et de « carrés », on parlait de 3/2 et de 5/2 comme de nos jours. J’étais d’une espèce assez rare puisque je triplais ma préparation sans avoir fait de première année. J’étais donc un 7/2, mais un 7/2 très particulier puisque j’avais passé le concours à Bac + 1 et que je n’avais jamais suivi de Maths sup, celle-ci n’existant pas pour les cloutiers. Le lycée avait beaucoup d’avantages : un grand parc, de grands arbres, ce qui changeait des cours goudronnées de Chaptal. Le parc de Sceaux était tout proche pour se détendre un peu le mercredi. Les dortoirs n’étaient pas des boxes, mais des chambres individuelles fermées jusqu’au plafond. Pour la première fois de ma scolarité, je fus premier de la classe ce qui remplit de fierté mes parents.
Les concours se passaient à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, juste à côté du Panthéon, symbole impressionnant pour un campagnard. Je faillis abandonner après l’épreuve de physique mais grâce à mon professeur de Lakanal, je persévérai. Je fus reçu second. Ce résultat, je le dois à mes parents qui m’ont encouragé et à mon professeur de physique de Lakanal, qui n’est autre que Lucien Sellier (S SC 56).

III. À l’École

Jean-François Margat (S SC 67)

Jean-François Margat (S SC 67)

Après des vacances bien méritées, la rentrée à Saint-Cloud s’est faite sur un nuage. Après le choix des reçus entre les différentes filières, nous étions seize physiciens dans la promotion. Nous avions le statut de professeur stagiaire dont le principal avantage était un traitement tous les mois. L’internat était une résidence universitaire, ouverte sans aucune contrainte, ce qui était un véritable changement. En dehors des chambres, il y avait aussi sur place une salle de théâtre-concert-bal, un gymnase, un réfectoire. Une annexe un peu plus loin abritait l’infirmerie et servait de parking. Juste en-dessous de la résidence, se trouvait la gare de Saint-Cloud, qui menait directement à Saint-Lazare, ce qui me permettait de rentrer régulièrement chez mes parents près de Rouen.
Les cours, les TD et les TP de la maîtrise étaient, en première année, ceux de la fac de Paris (Jussieu) pour deux certificats. À ma grande surprise, la contribution de l’École à notre enseignement se limitait à des compléments donnés par d’excellents enseignants, du moins jusqu’en mai 68 que je vécus de la manière suivante :
Le vendredi trois mai alors que j’étais chez mes parents, fermeture de la Sorbonne. Le lundi six, à dix heures, entre deux cours, la fac s’est vidée sur le boulevard Saint-Germain que nous avons remonté en cortège jusqu’au boulevard Saint-Michel où nous avons été bloqués et où nous avons fait connaissance avec nos premières grenades lacrymogènes A cet endroit, nous nous trouvions juste en dessous de la Sorbonne, le long d’un bâtiment sinistre, aux fenêtres garnies de barreaux, évoquant une prison. Ce n’est que trois années plus tard, lors de l’oral de l’agrégation, que je découvrirai son identité. Au bout d’un long moment, des mouvements divers ont eu lieu : les manifestants commençaient à en avoir assez d’attendre. Les grilles des arbres ont été arrachées, une cabane de chantier qui se trouvait là a été forcée. La manifestation, calme comme toutes les précédentes, dégénérait. Avec notre petit groupe, nous avons décidé de partir et de rentrer à Saint-Cloud. C’était le début de la fameuse nuit des barricades. Nous avons pris part aux manifestations suivantes, toujours dans les limites de la non-violence. Puis, pour le week-end de Pentecôte, retour magique de l’essence dans les stations-service. Tout le monde s’est précipité pour partir en week-end. Mai 68 était terminé, au moins en apparence. Les conséquences de ces quelques semaines sont toujours présentes dans notre société et ce fut une chance d’y participer à notre modeste rang.
Autre conséquence personnelle, toujours d’actualité, entre les manifestations, je rencontrai une charmante étudiante en anglais qui avait eu le malheur de devoir accompagner et chaperonner sa sœur à la résidence de l’École, au bal de l’association sportive. Nous avons profité du temps libre pour faire plus ample connaissance. Nous nous sommes retrouvés pendant les vacances et avons décidé de nous fiancer le soir de la Saint-Sylvestre. Les copains de la promotion étaient sidérés, voire inquiets, de nous voir nous engager aussi vite. C’était il y a quarante six ans, et nous sommes toujours heureux ensemble.
Mes années à Saint-Cloud furent très heureuses entre des cours intéressants, l’organisation du bal de gala, des colles à Lakanal puis la préparation de l’agrégation. La quatrième année y fut donc, à plein temps, celle de l’agrégation. Cette fois, c’est à l’École que nous avions cours, TD, TP, conférences, présentations de leçons et montages pour l’oral. Après l’éparpillement des DEA, la promotion s’est retrouvée au complet, regroupée et solidaire, augmentée de quelques auditeurs ou auditrices libres qui se sont parfaitement intégrés. L’ambiance était excellente et je pense qu’elle l’était dans toutes les promotions. Nous nous préparions en binômes et avec des assistants très impliqués comme Louis Soulié, Donnat, Journaux, Laurent ou Viovy, personnes extraordinaires de gentillesse et de compétence. À quelques TD et conférences près, ce fut la seule contribution directe de l’École à nos études. Mais elle fut remarquable et efficace : si je me rappelle bien, toute la promo a été reçue à l’agrégation.

L’écrit de l’agrégation a commencé par une surprise : le jour de l’épreuve de physique en six heures, je découvre une erreur sur la formule de Planck dans l’énoncé, mais n’ose pas la signaler. L’oral se passait au lycée Saint-Louis, et j’ai alors découvert que ce bâtiment rébarbatif le long duquel nous avions fait le sit-in précédent la nuit des barricades en mai 68 était le lycée Saint-Louis. Après une leçon de chimie déjà traitée pendant l’année, je tire un sujet de physique très long. Cela ne m’empêche pas d’être reçu ainsi que mon binôme. Juste après moi, il y a un candidat à titre étranger de l’ENS.
Après les résultats, l’inspecteur général président du jury (M. Dechêne) recevait ceux qui le désiraient pour préciser leur avenir. Au début de l’oral, nous avions rempli un papier où il fallait classer par ordre de préférence les orientations qui nous tentaient. J’avais écrit dans l’ordre décroissant : professeur de prépa / recherche (à la suite de mon DEA, j’avais une place de thésard au CERN, dans un des laboratoires qui ont travaillé pour trouver, il y a peu, le boson de Higgs), ensuite professeur en École normale primaire. Mon rang me faisait espérer être comblé. Je le fus puisqu’on me proposa le lycée Lavoisier et je pus partir en vacances le cœur léger.

IV. Après l’École

Devenu jeune professeur en Mathématiques Spéciales B (dominante physique /chimie) j’avais dix-neuf heures trente de cours à assurer (dont dix de cours magistraux pour lesquels tout était à préparer). Grâce à Lucien Sellier, envers qui j’ai une lourde dette, j’ai pu entamer l’année, avec une liasse énorme d’énoncés de problèmes et d’exercices accompagnés de leurs corrigés qu’il avait eu la gentillesse de me prêter. Le collègue que je remplaçais avait eu aussi la bonne idée de laisser les textes de ses TP que les techniciens du laboratoire connaissaient déjà. Je n’ai pas apporté beaucoup de modifications. J’ai assuré mes premiers cours devant trente et un élèves dont quelques-uns n’avaient que deux ans de moins que moi. Il y avait trente garçons et une seule fille. Comme de coutume à cette époque là, j’ai appelé les garçons par leur patronyme, et l’unique fille par son prénom. C’était l’habitude depuis 68, je les ai tutoyés, tous et toute, et eux m’ont spontanément vouvoyé, ce qui m’a évité de le leur imposer. J’ai conservé ces règles pendant toute ma carrière, sans problèmes. Et puis, j’ai fait la connaissance de mes collègues de physique, deux demoiselles en Sup et de mon collègue de maths. Celui-ci était le professeur le plus âgé du lycée qui exerçait pour la dernière année tandis que j’étais le plus jeune. C’était M. Hémery, bien connu des élèves qui ont utilisé ses manuels, les « Lebossé-Hémery » de la seconde à la math élém dans les années cinquante à soixante-dix.
Puis, j’ai fait mon service militaire à Cherbourg, comme scientifique du contingent à l’EAMEA (École d’applications militaires de l’énergie atomique), après un mois de classe à Fontainebleau. Mon fils venant de naître le dix-neuf juin, je ne le vis vraiment pas assez à mon goût. Cette école dépendant de la Marine, tout était à l’enseigne maritime, même à terre : les couloirs étaient des coursives, les fenêtres des hublots et les minibus qui faisaient la liaison avec la gare étaient des canots.
Ensuite, je fus nommé au lycée Saint-Louis à la rentrée 1973 où je restai jusqu’à la fin de ma carrière en 2007. Mon fils, qui à son tour vint faire ses études en classe préparatoire au lycée Saint-Louis entendit un jour dire : « Margat, c’est un tueur ! ». Assurément, j’étais sévère et exigeant, mais c’était tout à fait exagéré.
En 2007 après trente quatre ans de service, je quittais donc le lycée Saint-Louis, les élèves, les agents, les collègues. J’y retourne encore de temps à autre. Mais pendant combien de temps me reconnaîtra-t-on ?

V. Et l’École dans tout cela ?

Revenons un peu en arrière, en 1975. Quatre ans après l’agrégation et au cours de ma deuxième année d’enseignement à Saint-Louis, on me sollicite pour faire passer le concours d’entrée à Fontenay à l’écrit et à l’oral en option physique. Être membre du jury de concours d’une ENS représentait une épreuve pour moi. Remplaçant Lucien Sellier qui ne pouvait plus conserver ses fonctions pour raison de santé, je dus proposer un sujet d’écrit dès la seconde année. Je choisis un problème avec de la relativité, tiré d’un exposé fait en DEA sur les faisceaux de neutrons. En 1981, le recrutement des deux écoles est devenu mixte. Je ne suis pas certain que cela ait été bénéfique aux demoiselles car il y eut trente sept garçons admis à Fontenay contre dix filles à Saint-Cloud. En 1986, il n’y eut plus de concours scientifique pour Fontenay ni de concours littéraire pour Saint-Cloud. L’année d’après ce fut l’École normale supérieure de Lyon qui recrutait les scientifiques et je n’étais plus au jury.
C’était la fin de ces deux Écoles, la fin d’une époque, d’un esprit auquel je reste encore attaché. Je le dois à mes parents et à l’éducation qu’ils m’ont donnée, à mes professeurs du cours complémentaire d’Yvetot qui m’ont donné les mêmes valeurs qu’eux, à mon professeur de Lakanal qui a continué à m’aider bien après sa classe et évidemment à Saint-Cloud, à ses enseignants à qui je dois mon agrégation, à la promotion demeurée bien soudée.
Telles sont les raisons qui font que je suis redevable à cette École. Avec le recul néanmoins, ce que j’y ai vécu me laisse un goût amer : disparition des prépas à Saint-Cloud, dernier grand bal de gala, dernier concours, dernière leçon d’agrégation… Même si je n’étais pour rien dans ces disparitions, j’aurais bien voulu en annuler. Bien que n’étant pas sûr d’y avoir réussi, j’ai essayé de restituer par écrit ce que l’École et ses enseignants m’ont apporté. Merci sincèrement à tous.

Rencontre avec Sylvain Auroux

Entretien avec Sylvain AUROUX
promotion 1967, Lettres, Saint-Cloud

Faisant suite à la réunion du Conseil d’Administration de notre Association à Paris, j’ai planifié une petite visite à Sylvain Auroux dans son repère de lointaines montagnes, afin de l’interroger sur ses années de Cloutier…

Le TGV pénètre dans la majesté blanche de la vallée de Saint-Jean-de-Maurienne avec ses forêts saupoudrées de neige, ses arêtes qui tout là-haut accrochent les derniers rayons du soleil, et un calme bienfaisant après les frénésies de la capitale. La fin du parcours se déroule en véhicule 4×4 pour arriver au chalet et nous voici installés pour l’entretien dans un grand bureau empli de livres. Nous avons convenu que ce premier échange porterait sur les années d’étude à Saint-Cloud, tout en planifiant un second échange au sujet des années en tant que directeur de l’ÉNS Fontenay-Saint-Cloud, devenue ÉNSLSH une fois implantée à Lyon.

Sylvain Auroux fait partie de cette minorité (à l’époque) d’élèves de Saint-Cloud pour lesquels il n’est guère besoin d’ascenseur social. Son père est un haut fonctionnaire de l’administration des ‘Postes et Télécommunications’, comme on disait alors, empreint de droiture, de souci d’efficacité et de goût pour le travail bien fait. Il souhaite voir son fils poursuivre des études scientifiques. Sylvain s’incline et passe donc le bac Mathématiques Élémentaires (1965). Mais ensuite il résiste aux pressions paternelles et, passionné tout autant par l’histoire et la géographie que par la philosophie, il passe deux années d’Hypokhâgne et de Khâgne au Lycée Henri IV. Il intègre Saint-Cloud en 1967 dans la section philosophie. Cependant, les études philosophiques d’alors, teintées de métaphysique ne l’intéressent pas vraiment : il se sent davantage porté vers la linguistique (dès 1966, il suivait les cours de linguistique générale de B. Pottier à Censier) et les sciences sociales en voie d’institutionnalisation… C’est aussi la grande époque de la révolution structuraliste. Il est fasciné par le bouillonnement des idées et par l’échange.

Les cours se suivent en principe à l’Université de Nanterre (devenue autonome, après avoir été une antenne de la Sorbonne) où officient quelques grandes figures de l’époque et que Sylvain se remémore: « Jacques Merleau-Ponty (spécialiste de cosmologie) en épistémologie (qui sera son directeur de mémoire de maîtrise, consacré aux différences entre les discours scientifiques et philosophiques chez Descartes), Paul Ricœur, qui faisait des cours d’histoire de la philosophie bien préparés et passionnants, Emmanuel Lévinas, qui ne préparait pas grand-chose et montrait une médiocre familiarité avec Hegel, J.-F. Lyotard, connu à l’époque comme spécialiste de phénoménologie, M. Dufrenne, assez brouillon, Clémence Ramnoux, grande spécialiste de philosophie grecque qui orientera, en complément des séminaires de Desanti (il y commente directement le texte grec), sa préférence définitive pour Aristote contre Platon ». Les cloutiers philosophes jouissant d’une grande liberté d’études peuvent suivre à l’ÉNS même, et toutes promotions confondues, des séminaires ainsi que des conférences données par des invités extérieurs. Ils peuvent également demander la venue de conférenciers de leur choix. Jean-Toussaint Desanti (élève à Ulm du célèbre Jean Cavaillès et qui avait été le caïman de L. Althusser) parle de la philosophie des sciences et commente Galilée (texte italien) dans des séminaires à l’auditoire restreint (la plupart du temps y assistaient trois personnes : Lerner, pensionnaire de la fondation Thiers, Besnier, nouvel assistant de l’ÉNS et lui-même). Bernard Besnier – un fidèle de Desanti –délivre un cours sur la philosophie des sciences humaines (économie, anthropologie, linguistique, etc.), précédé d’une introduction méthodologique, introduction qui n’était toujours pas achevée à la fin de l’année. Cette première année à Saint-Cloud regorge de découvertes et de stimulations intellectuelles. Les séminaires en sciences humaines (notamment des présentations de la linguistique par G. Bès ou Oswald Ducrot) contribuent à ce que la philosophie se dégage de la métaphysique. Desanti recommandait à ses élèves qui voulaient progresser en philosophie des sciences de ne pas se contenter de la philosophie, mais de suivre en plus un cursus dans la discipline de leur choix (à l’époque Louis Althusser prônait, à Ulm, la démarche inverse de « cours de philosophie » pour scientifiques). L’exemple des premiers élèves de Desanti à Saint-Cloud (par exemple, Maurice Godelier qui se consacrait à l’économie des « sociétés primitives ») allait dans ce sens. Durant toute sa carrière de chercheur Sylvain restera fidèle au précepte desantien « d’ancrage dans les positivités ».

La seconde année est tout aussi riche : Sylvain Auroux poursuit en parallèle des études en DEUG de physique, des études de linguistique, passe ses certificats pour la licence de philosophie (auxquels il ajoute, par provocation, un certificat de métaphysique), se laisse attraper par l’effervescence des sciences humaines et… se marie en décembre 68 avec Brigitte, son amie de Lycée, une hispaniste par qui il avait connu le travail linguistique de B. Pottier. Il quitte alors l’internat de l’ÉNS et le jeune couple s’installe dans un petit appartement à Puteaux.

Lorsque je lui demande si son entrée à Saint-Cloud a marqué pour lui une ouverture sur le monde de la culture, comme ce fut le cas pour nombre d’élèves, il sourit et me répond : « A onze ans j’avais déjà une carte d’abonnement au musée du Louvre… ». Pour ce qui est de la musique, il déplore de n’avoir pas du tout l’oreille musicale (« amusie » diagnostique-t-il), une situation étonnante pour un passionné de linguistique qui devra donc s’investir plutôt dans les études de la langue écrite et des procédures formelles.

Finalement, Sylvain a peu connu la vie d’interne à Saint-Cloud, juste un peu moins d’une année, dans la résidence bâtie au-dessus de la gare et où tous les élèves avaient été regroupés. Nous parlons du rapport au corps, du sport et du très apprécié professeur de gymnastique M. Boutillier, des matchs de rugby, mais aussi des visites féminines pour lesquelles il fallait négocier avec son cothurne la disposition exclusive des lieux. Si, parisien d’origine, il n’a pas connu le « choc » de la vie culturelle parisienne, il note l’effet important de l’internat sur les jeunes normaliens. Selon lui, la camaraderie y joue certainement un rôle décisif, mais ne saurait expliquer à elle seule, cette immense ouverture à la liberté ressentie par tous. Il faut revenir à une caractéristique de l’époque. Les familles étaient autoritaires par nature et la majorité n’advenait qu’à 21 ans. L’école accueillait donc des élèves mineurs sous la responsabilité du directeur; l’internat (et le trousseau numéroté) était obligatoire. Le régime était très libéral, avec une maîtrise totale des allées et venues. L’élève se voyait à 20 ans à la tête d’un salaire honorable, dont il pouvait disposer. On imagine mal, aujourd’hui, la rupture que représentait ce nouveau régime : on atteignait le statut d’adulte avant l’âge.

Concernant l’atmosphère politique à l’ÉNS et les évènements de mai 68 : Sylvain Auroux est issu d’un milieu qui ‘vivait au centre droit’, où l’on exprimait un certain dédain pour la politique et où l’on questionnait peu l’ordre établi, se contentant d’évaluer (souvent durement) les compétences individuelles des dirigeants. Il découvre le groupe communiste à l’ÉNS et le perçoit comme un lieu où l’on peut débattre d’idées, un lieu de contre-pouvoirs. Image vite écornée par les réunions des groupes maoïstes et trotskistes qui organisent d’intenses discussions à l’école. Il ne prendra pas sa carte et n’adhérera jamais à aucun parti. Comme beaucoup d’étudiants qui étouffent dans un système universitaire mandarinal et figé, il participe, avec Brigitte, à des manifestations dans Paris…

Mais revenons aux études : les orientations modernes des études de linguistique à Saint-Cloud lui plaisent : la proximité des mathématiques et de l’informatique naissante (les élèves qui le souhaitaient – il en faisait partie – étaient initiés au langage Fortran, dans le réfectoire après le dîner du soir) amène à jeter sur les textes un regard débarrassé des effusions subjectives. C’est une approche toute nouvelle, encouragée par Maurice Tournier (dont Sylvain suivait certains cours) et d’autres. La présence d’un laboratoires du CNRS en lexicostatistique, du CREDIF (Centre de recherches et d’études pour la diffusion du français), etc… hébergés dans les murs de Saint-Cloud, contribue également à l’émergence de cette nouvelle orientation.

En 69/70 c’est l’année du DEA consacrée à l’étude de L’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot (sous la direction d’Y. Belaval, à Paris 1) et à un certificat de linguistique générale (cours d’André Martinet et travaux pratiques avec L.-J. Calvet, moins dogmatique et avec lequel il gardera toujours des contacts). De là naît l’idée d’une thèse de IIIe cycle collective qui étudierait tout l’ensemble d’un champ de savoirs à une époque donnée (la publication des Mots et les choses de M. Foucault, en 1966 a marqué cette génération). Des contacts sont pris avec Michèle Crampe-Casnabet, dix-huitièmiste et assistante en philosophie à l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses. Mais finalement ce sera une thèse de IIIe cycle façon conventionnelle, portant sur les sciences du langage dans L’Encyclopédie au XVIIIe siècle, débutée en septembre 1970. Elle sera remaniée et publiée chez Payot en 1979 sous le titre : La Sémiotique des encyclopédistes ; le livre obtient le Prix Broquette-Gonin de l’Institut et vaut à son auteur la médaille de bronze du CNRS (1980). Sylvain passe la partie théorique du CAPES de philosophie en 1971.

A cette époque, le Directeur de Saint-Cloud souhaitait que tous les élèves se présentent au concours de l’agrégation : Sylvain est donc gratifié d’une cinquième année afin de préparer sérieusement l’agrégation de philosophie. Aristote et Spinoza sont au programme. Il évoque pour moi une excellente préparation sous la houlette du caïman Camille Pernot (champion de philosophie générale et des grandes leçons d’agrégation) et de professeurs éminents : Alexandre Matheron (un grand spinoziste), qui a remplacé Jean-Toussaint Desanti nommé à la Sorbonne, mais qui revient régulièrement, et de spécialistes invités comme Alexis Philonenko ou Martial Gueroult. La clé de l’entraînement réside dans de nombreux exercices (devoirs sur table le dimanche, colles) et l’invitation de spécialistes reconnus sur toutes les questions au programme. Il se souvient en particulier d’un cours sur Lucrèce et l’épicurisme donné par le professeur Bloch afin de préparer à l’épreuve de texte latin. Il obtient l’agrégation en juillet, après avoir soutenu son doctorat en avril. Il sort donc de Saint-Cloud en août 1972 muni des CAPES et agrégation de philosophie ainsi que d’une thèse de IIIe cycle. La vraie vie peut commencer ! Et elle débute avec un poste de professeur de philosophie au lycée de Vernon (Eure). Un premier livre de recherche est publié en 1973 ; il s’agit de l’édition critique des articles « langue » et « grammaire » de l’Encyclopédie, chez Mame, dans une collection dirigée par Laurent Danon-Boileau, un cloutier). Mais c’est une autre histoire …

Lorsque, en conclusion, je demande à Sylvain ce qui a marqué ses années à l’ÉNS de Saint-Cloud, il m’énumère: l’encouragement à la liberté et à la créativité, les réponses intellectuelles à la demande des élèves, la solidarité du groupe (sa vie durant il a gardé des relations étroites avec des condisciples de l’époque : Francisco Queixalos, Thomas Oliu, Bernard Cerquiglini, notamment) ou les a renouées plus tard (Jean-Marie Gleize, Jean-Claude Zancarini), la richesse des échanges (et leur caractère hautement spéculatif !), une constante préoccupation à faire avancer les choses intellectuelles, le soutien indéfectible de l’école à ses anciens élèves (c’est Henri Canac, directeur-adjoint de l’ÉNS qui l’a mis en contact avec Hachette qui cherchait des auteurs pour ses dictionnaires pédagogiques en philosophie, travail qu’il acheva en 1975) et une proximité intellectuelle avec l’école qui a perduré (il est embauché pour faire des cours aux agrégatifs et participer au jury du concours dès 1973). Il a toujours gardé des contacts avec Bernard Besnier et passait, au moins une fois par an, raconter à Jean-Toussaint Desanti où il en était de ses travaux.

Ce premier entretien sera complété par un second (à suivre). Ils ont été conduits à Villarembert – Le Corbier les 20 et 21 janvier 2013
Propos mis en forme par Danielle ALLOIN (65 S FT) à Gap le 30 janvier 2013, relus et complétés par Sylvain AUROUX le 4 février 2013

Les années 1941-1943 à l’E.N.S. de Saint-Cloud

Témoignage de Raymond TORAILLE
promotion 1941, Lettres, Saint-Cloud
promotion 1948, Inspecteur, Saint-Cloud

Raymond Toraille (promotion 1941, agrégé de Lettres Modernes) a été doyen de l’Inspection Générale de la formation des maîtres. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont des manuels.

Je suis entré à l’École en octobre 1941. J’avais fait toute ma scolarité au lycée Chaptal (alors collège) et j’y avais préparé le concours d’admission à Saint-Cloud pendant l’année scolaire 1940-1941.

Ainsi, à l’automne 41, les nouveaux élèves étaient réunis dans le réfectoire pour recevoir informations et instructions du secrétaire général, Henri Canac. L’École était, depuis sa création, installée dans le Pavillon de Valois, vestige du domaine et du château de Saint-Cloud, à l’entrée du Parc. Le Pavillon de Valois accueillait les chambres des élèves (nous étions deux par chambre), les appartements du Directeur de l’École et du Secrétaire général, et de modestes locaux (bibliothèque, salle de détente avec un piano et une table de ping-pong, salle de lecture).

L’enseignement était assuré alors dans un bâtiment de construction récente pour l’époque, qui comportait, au rez-de-chaussée, les locaux destinés aux « scientifiques », et, au premier étage, ceux des « littéraires ». L’effectif total, tous élèves confondus, devait être d’une soixantaine d’élèves. Rien à voir avec l’équipement et le fonctionnement d’aujourd’hui. Nous devions préparer la deuxième partie du professorat des Écoles Normales et des EPS (Écoles primaires supérieures1). Mais, Vichy ayant supprimé les Écoles normales, les élèves sortis de l’École se sont retrouvés professeurs de collège. Aussi, l’incertitude sur notre avenir professionnel était grande, mais elle nous préoccupait moins que notre devenir dans une France occupée.

Le régime disciplinaire de l’École était très libéral. Si la matinée était réservée pour les cours, nous disposions de nos après-midis pour le travail personnel, et les sorties à Paris. Il nous suffisait de mentionner notre absence sur un cahier ad hoc, placé près de la loge de la concierge. Henri Canac nous rappela que nous devions respecter les horaires, notamment ceux des repas, et ajouta que, si nous voulions faire des galipettes, il valait mieux que cela ne fût pas dans le Parc de Saint-Cloud.

Ainsi, à la rentrée de 1941, tout était en place pour moi, avec l’entrée dans un monde nouveau.

Henri Canac fut, pendant les années difficiles de la Guerre et de l’Occupation, le gardien vigilant et efficace de l’École et de son esprit. Récemment nommé secrétaire général, il était le collaborateur d’Oscar Auriac2, notre directeur d’alors. En 1941, Auriac venait de perdre son fils, professeur de médecine à la Faculté de Bordeaux, engagé dans la Résistance, et qui s’était suicidé pour ne pas tomber aux mains de la Gestapo. À ce deuil familial s’ajoutait une épreuve physique : la perte progressive de la vue. Dans cette période, Auriac, défenseur de son École, montra une dignité exemplaire. Accueillant, devant nous, notre nouveau professeur de français qui succédait à Pierre Clarac, il ne présenta pas le professeur à ses élèves, mais les élèves au professeur, soulignant leurs origines et l’esprit animant leur formation. C’était une belle leçon de morale civique que le professeur, qui arborait à sa boutonnière la francisque du Maréchal, reçut sans broncher. Canac était alors auprès d’Auriac…

Canac se qualifiait « d’homme de quarante ans », pour caractériser sa sagesse, et pour marquer sa mission de tuteur auprès de nous. Chaque matin, avant huit heures, il frappait à la porte de nos chambres. On apercevait sa tête porteuse d’un béret basque. Il s’assurait, discrètement, de notre état, le cas échéant pour apporter une aide à ceux qui en avaient besoin. Lors de son passage, il nous trouva toujours, Edmond Coulet et moi-même, à notre table de travail, prêts à commencer la journée. Sans rien céder de ses convictions laïques, Canac était respectueux de celles de tous les élèves, et notamment du groupe « Tala » dont Marcel Durliat, élève sortant et bibliothécaire, était l’animateur. Je pris l’initiative de fonder un groupe laïc en face du groupe catho. J’inaugurai les réunions de ce groupe par une présentation de l’école de Jules Ferry dont Pécaut fut l’incarnation lors de la création de notre École Normale. Jusqu’à sa retraite, Canac, auprès des directeurs successifs, fut celui qui a maintenu une certaine continuité, alors que la formation assurée par l’École était profondément transformée, Saint-Cloud n’apparaissant plus que comme un sous-produit de la rue d’Ulm.

Un soir du début 1942, au cours d’une alerte aérienne, l’École fut fermée par les Allemands, et un officier exigea de rencontrer le directeur. Monsieur Auriac le reçut dans son bureau, Canac debout derrière lui. Bien que connaissant l’allemand, Monsieur Auriac demanda que l’on traduise les propos de l’officier. On fit alors appel à des germanistes de première année, Taquel (disparu récemment) et moi-même. L’officier expliqua qu’on avait remarqué des signaux lumineux provenant du bâtiment de l’École. Il exigeait de la visiter. Finalement, on put lui expliquer que, la fenêtre d’une chambre étant restée ouverte, un rideau mal tiré laissait percevoir par intermittence ce qui pouvait passer pour des signaux convenus. Satisfait de cette explication, l’officier se retira et l’affaire en resta là. Mais des appels renouvelés à la prudence nous furent donnés. Il est vrai que l’École, située entre les usines de Billancourt et l’entrée du tunnel de Saint-Cloud transformé en dépôt de munitions, pouvait constituer un lieu stratégique…

En février 1942 eut lieu un bombardement de Renault par l’aviation anglaise. Des avions survolaient à basse altitude les alentours des usines. Des fusées retenues par des parachutes éclairaient les lieux. L’ombre des avions nous accompagnait tandis que nous quittions nos salles de cours pour gagner un abri dans les caves de l’École. Ce bombardement ne causa guère de victimes, grâce à sa précision relative.

Il n’en fut pas de même au début d’avril 1943, par un dimanche ensoleillé, quand des avions américains, volant à très haute altitude, lâchèrent leurs bombes sur les usines et leurs alentours. Ce dimanche-là, notre camarade Trocmé (un naturaliste de première année) était venu attendre sa fiancée, fontenaysienne, à la sortie du métro Pont de Sèvres. Une bombe tomba précisément à cet endroit, et les deux jeunes gens furent déchiquetés. Ainsi Trocmé, brillant élève, et animateur sportif de sa promotion, disparut brutalement. La guerre, par la suite, devait faire d’autres victimes dans notre promotion.

Au lendemain du bombardement, à l’initiative, je crois, de Jacques Maillet nous sommes allés aider les habitants de Billancourt à poser des panneaux pour remplacer les vitres soufflées par les explosions. Puis la vie reprit son cours « normal » à l’École, mais les menaces se précisaient sur notre devenir en fin d’études. Le STO (Service du Travail Obligatoire) voulu par Pierre Laval nous attendait, et il s’agissait pour nous de lui échapper, en France comme en Allemagne. Cependant, nous préparions la sortie de l’École, l’examen final ayant lieu en juin 1943.

En juin 1943, l’examen de sortie terminé, l’ensemble des élèves de première et deuxième année, littéraires et scientifiques, se réunit dans la grande salle de cours du premier étage pour une soirée d’adieu. L’atmosphère était chaleureuse, mais grave. Nous savions que nous partions pour une vie incertaine et menacée. Jacques Maillet, nommé à Amiens, fut tué en 1944 dans un bombardement allié. Bernard Mirey, qui s’était engagé en zone non occupée, dans la mine de lignite de Fuveau, pour ne pas partir en Allemagne, eut le crâne fracassé par un wagonnet de minerai… D’autres reçurent une affectation de début. Quant à moi (classe 42 destinée au STO), j’entrai comme réfractaire dans la clandestinité. En octobre, sur la suggestion de Canac, que j’étais allé trouver à Saint-Cloud, je me présentai au Ministère où on m’accorda une délégation rectorale pour le collège de Bernay (Eure). J’y débarquai donc un soir, dans une ville inconnue, où je devais passer quatre mois, avant d’apprendre que j’étais recherché par la police. C’est Canac qui m’en avertit. C’était l’intendant qui, par imprudence ou sottise, avait indiqué aux enquêteurs policiers que je me trouvais à Bernay. Sans crier gare, je quittai Bernay. Une nouvelle étape de ma vie commençait, et Saint-Cloud n’avait plus place dans mes préoccupations…

Ce sont là quelques miettes de souvenirs d’un temps incertain. Lors de son premier cours, en octobre 1941, Henri Gouhier avait développé le thème de « l’existence sous la menace ». C’était bien cela qui se produisait donc.

Je conserve aussi de cette soirée d’adieu l’image de Georges Jean, alors maigre et brun de cheveux, lisant avec lyrisme un poème dédié à ses camarades : « Au revoir pour les amis ». On sait qu’à côté de sa carrière professionnelle, il fit une carrière honorable de poète…

Tout cela montre bien que Saint-Cloud, à cette époque, était une petite communauté, réunissant des garçons d’origine modeste, venant presque tous des Écoles normales primaires où ils s’étaient distingués comme bons élèves. Le vaste ensemble constitué depuis le 1er janvier 2010 par l’École Normale de Lyon, a recueilli, dans une certaine mesure, l’héritage de Saint-Cloud. Mais combien d’élèves en sont-ils conscients ?


1 Le primaire supérieur est finalement supprimé par l’article 5 de la loi du 15 août 1941 due à Jérôme Carcopino. Les écoles primaires supérieures, les écoles pratiques du commerce et de l’industrie et les cours pratiques deviennent des « collèges modernes » ou des « collèges techniques ». Le Brevet supérieur était l’examen terminal non seulement des EPS et des Écoles normales primaires mais aussi des lycées de jeunes filles qui n’auront pas officiellement le droit de préparer au baccalauréat jusqu’en 1924 (note des éd.).
2 Né à Saint-Girons (Ariège) en 1878, mort en 1949. La phrase suivante évoque son fils Jean-Jacques, animateur du réseau de résistance Auriac-Bergez, né le 9 mai 1906, mort le 19 juillet 1941. Voir ici (note des éd.).