Des Fontenaysiennes dans le chaos, de 1943 à 1946

Témoignage de Andrée Tixier-Vidal
promotion 1943, Sciences, Fontenay

Andrée Tixier-Vidal (promotion 1943, agrégée de sciences naturelles, docteur) a enseigné à l’E.N.S. de Fontenay-aux-Roses. Directeur de recherche émérite au CNRS, elle est la fondatrice du Laboratoire de neuroendocrinologie cellulaire et moléculaire du C.N.R.S. et a été chercheur au Collège de France de 1955 à 1991. Elle est notamment l’auteur de Biologie cellulaire de la sécrétion des protéines, Paris, Polytechnica, 1997.


Par un hasard de l’histoire les promotions 1943-1946 ont vécu à Fontenay une période charnière de l’histoire de notre pays. Comment une communauté, c’est-à-dire une École issue de la politique de la IIIe République, avec Paul Bert et Jules Ferry, et n’ayant subi pratiquement aucun changement de statut depuis sa fondation par Félix Pécaut en 1880, a-t-elle franchi la fin de l’occupation allemande, la fin de la guerre et le changement de gouvernement qui l’a accompagnée ? C’est ce que je vais essayer d’évoquer à l’aide de mes souvenirs déjà bien lointains.

Je rappellerai brièvement mon cursus dont les premières années sont communes à la plupart des Fontenaysiennes à cette époque. Après trois années passés à l’École normale d’institutrices de Paris (1939-1942), j’ai préparé au collège Chaptal à Paris, le concours de l’É.N.S. Fontenay où je suis entrée en octobre 1943, dans la section Sciences (physique, chimie, sciences naturelles).

En 1946, j’ai obtenu le professorat de sciences physiques et naturelles des lycées et collèges, puis en 1947, l’agrégation de sciences naturelles que j’avais préparée à l’ENS de la rue d’Ulm, grâce à une bourse de 4e année. J’ai ensuite enseigné pendant un an au lycée Fénelon à Lille. Répondant à la proposition de la directrice de Fontenay (Mademoiselle Dard), j’ai alors accepté un poste d’assistante en chimie et sciences naturelles à l’École. J’ai occupé ce poste à partir d’octobre 1948 et jusqu’en 1955, date à laquelle j’ai obtenu mon détachement au CNRS et choisi définitivement une carrière de chercheur à plein temps que j’ai exercée au Collège de France jusqu’en 1991.

Quel était le contexte politique de la France à notre entrée à l’École, en octobre 1943 ? Les années les plus sombres de l’occupation allemande, sombres car sans espoir, étaient déjà écoulées. En 1942 de nombreux évènements importants avaient ouvert la perspective d’un avenir meilleur : d’une part, l’entrée en guerre des États-Unis contre le Japon et l’Allemagne, conséquences du désastre de Pearl Harbour le 7 décembre 1941, et d’autre part, la capitulation allemande devant l’armée russe à Stalingrad au début de 1943. Ces informations nous parvenaient clandestinement, par l’écoute de Radio Londres dans nos familles. Cependant nous étions encore sous l’occupation et sous le régime de Vichy, avec les menaces de la délation et la Gestapo. Nous vivions donc d’espoir.

Quelle était l’atmosphère de l’École à cette époque ? Je me souviens de notre arrivée à l’internat, un dimanche soir d’octobre 1943, avec nos bagages et nos parents et notre fierté d’être parmi les élues. La topographie des bâtiments de l’École a été très précisément décrite et illustrée par l’article de Marie-Odile Joly et Lucette Leducq, paru dans le Bulletin n°2 de 2011. Cependant, à la différence de 1961, la totalité des promotions était obligatoirement logée à l’internat. Le mariage excluait l’entrée à l’École (ce fut le cas d’une de nos camarades de prépa à Chaptal, qui bien que reçue, dût démissionner).

Le bâtiment III, le plus ancien et le plus vétuste, était dévolu à la promotion P.C.Sc.Nat., méprisée par l’intendante qui réservait les bâtiments II et I, plus modernes, aux mathématiciennes et aux littéraires. Nous prenions nos repas (frugaux) dans le bâtiment I où se situait également le bureau de la directrice, impressionnant par son décor (draperies bleu foncé et boiseries noires) et par la personnalité très discrète, presque secrète, de Mademoiselle Dard. Pour parvenir à ce bâtiment nous traversions la fameuse « galerie pompéienne », un large couloir vitré, glacial en hiver, donnant sur un joli parc, bien entretenu par le jardinier, époux de la concierge. À cette époque, il n’était pas question de journaux, d’affiches, de radio et encore moins de téléphone (en 1948, alors que j’étais assistante et chargée entre autre de l’organisation des cours assurés par des conférenciers externes, je ne disposais que du poste situé dans la loge de la concierge).

Les chambres du 3e étage du bâtiment III étaient réellement vétustes : pas d’eau courante, une cuvette et un broc, les W. C. au 2e étage où les chambres étaient moins vétustes. Au premier étage se trouvaient les salles de cours ainsi qu’une salle de travaux pratiques de physique et un cabinet noir où étaient stockés de vieux instruments d’optique. L’enseignement était donné sur place par des conférenciers externes, souvent éminents, et complété par l’assistante. Au rez-de-chaussée se trouvaient la salle de TP de chimie à gauche et, à droite, le labo de sciences naturelles avec une collection d’animaux empaillés, quelques squelettes, et des livres de zoologie anciens, mais non sans intérêt.

Le bâtiment III, un peu à l’écart, était, dirons-nous, le domaine des P.C.Sc.Nat. Et je crois que nous avons inauguré le premier bizutage de la promotion.

Selon la volonté de son fondateur et le statut de l’École, la vie des élèves se déroulait entièrement à l’École. La journée commençait par une heure de chant choral qui réunissait toutes les promotions. La sortie était libre le dimanche ou le week-end et les visites étaient autorisées en semaine au parloir. Autrement dit, en 1943, les élèves vivaient comme dans un « cocon spirituel », tenues à distance des événements dramatiques du monde de l’époque. Les choses ont commencé à changer avec ma promotion.

Le Ministère de l’Éducation Nationale de l’époque, poursuivant sa politique de suppression des Écoles normales d’institutrices, a entrepris la modernisation des É.N.S. correspondantes. On nous proposa de choisir entre l’enseignement traditionnel à l’École et un enseignement de la licence en Sorbonne, complété (c’était nécessaire en vue de la préparation des concours de sortie) par un enseignement sur place. La plupart d’entre nous ont opté pour cette formule qui nous assurait une évasion vers le monde extérieur d’une époque troublée, et vers la Sorbonne, «le temple de la Science ». En même temps nous conservions les avantages d’une vie sociale avec des jeunes filles intelligentes, toutes sensiblement du même âge, et de cultures et d’origines sociales et géographiques très différentes.

Quelle pouvait être cette vie socio-culturelle en 1943-1944 ? Culturellement riche, c’est incontestable, et politiquement neutralisée par les interdits de l’époque.

Un seul groupe était toléré à l’École : le groupe TALA, largement ouvert aux élèves non pratiquantes. Le groupe, animé surtout – mais pas exclusivement – par des littéraires, se réunissait le soir après dîner dans une chambre. Une large place était faite à la littérature, avec notamment – pour moi – la découverte de Charles Péguy et Paul Claudel. Ces deux poètes étaient très en honneur à l’époque, comme chantres de la nation, de l’espoir en l’homme et en Dieu… À l’initiative d’élèves littéraires, influencées par l’enseignement très tôt interrompu de Marc Bloch, nous avons organisé un petit groupe de théâtre et monté un fabliau du Moyen Âge – La Chanson de Jean Renaud – qui a été joué un soir devant les élèves et – je crois – la Directrice.

La fin de notre première année a été marquée par un événement capital : le débarquement, le 6 juin 1944, des troupes alliées en Normandie. Nous avons connu les alertes nocturnes, les descentes à la cave obligatoires. Nous avons pu passer, dans des conditions parfois acrobatiques, nos certificats à la Sorbonne, où, dans les amphithéâtres, l’élément masculin s’était raréfié. Nous avons été épargnées, physiquement et intellectuellement, dans le chaos de l’époque. Nous sommes revenues dans nos familles.

A la rentrée d’octobre 1944 un changement considérable était intervenu en France, avec la Libération de Paris, l’arrivée du Général De Gaulle, la fin du gouvernement de Vichy et la mise en place à Paris du Gouvernement Provisoire de la République. Les premiers journaux libres paraissaient et les projets de changement de société, y compris la réforme de l’enseignement et du système éducatif (selon le programme du C.N.R.1) faisaient l’objet de débats passionnés et de l’expression de tendances politiques diverses. En même temps, nous découvrions la réalité des horreurs de la guerre et des déportations qui étaient enfin exposées au grand jour.

Bien évidemment ces discussions socio-politiques ont franchi les murs de l’É.N.S. de jeunes filles de Fontenay, d’autant plus que le droit de vote venait d’être accordé aux femmes par le Gouvernement Provisoire (ordonnance du 5 octobre 1944) et que nous allions être appelées à voter le 29 avril 1945. Nous nous sentions d’autant plus concernées que notre adolescence et le début de notre jeunesse avaient été assombris, parfois cruellement, par ce que nous considérions comme les erreurs, les fautes des gouvernements passés. Nous partagions le souhait général de bâtir une société plus juste et sans guerre. Tout cela s’est traduit par la création d’un groupe laïque qui se réunissait le soir après diner dans une salle du bâtiment III. Nous faisions tour à tour des exposés sur les divers projets et articles de politique et d’économie parus dans la presse. Nous terminions parfois par une partie de bridge, car il fallait bien se détendre avant de retourner dans nos chambres à nos chères études. Je crois que l’existence de ce groupe laïque est à l’origine de contacts avec les autres É.N.S., Saint-Cloud d’abord, puis Sèvres et la Rue d’Ulm, contacts qui n’existaient pas auparavant. Nous avons eu une compétition de volley-ball avec nos camarades de Sèvres. Nous avons créé une groupe de théâtre inter-ENS avec lequel nous avons monté et joué une pièce de J.M. Synge (À cheval vers la mer). Je crois me souvenir de la création d’un syndicat des élèves inter-É.N.S..

Notre École a donc participé à sa manière au bouillonnement des idées qui a marqué cette période dramatique et passionnante de notre histoire.

En octobre 1946, j’ai quitté l’internat pour entreprendre, en tant qu’externe, la préparation de l’agrégation à l’É.N.S. de la Rue d’Ulm. À mon retour comme assistante en octobre 1948, je n’étais pas interne et ne participais donc pas aux activités privées de mes élèves, dont la vie quotidienne à l’École n’avait pas beaucoup changé. Elle est très bien décrite dans l’article de Thérèse Lenain-Martin paru dans le Bulletin n°2 de 2011.

J’ai gardé un excellent souvenir de ces années d’enseignement « idéales » : un petit nombre d’élèves intelligentes et curieuses, une sorte de fraternité. Cependant, mon souci de neutralité, de laïcité au sens vrai du terme, m’interdisait d’évoquer à l’École les nombreux problèmes politiques et sociaux qui ont marqué les années d’après-guerre et auxquels je n’étais pas indifférente.


1 Publié le 15 mars 1944, le programme très concis du Conseil National de la Résistance annonçait un programme de réformes économiques et sociales pour instaurer « dès la Libération du territoire un ordre social plus juste ». Il est consultable sur Wikisource. Le point II.5 concernant les réformes indispensables sur le plan social contient ce paragraphe : « La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires. » Le C. N. R. avait été créé le 27 mai 1943 pour parachever l’unification de la Résistance. Il a été présidé par Jean Moulin puis par Georges Bidault. Il fait toujours l’objet de débats. (voir la re-publication Les Jours heureux, Éditions La Découverte, collection Cahiers Libres, 2010, 204 pages, ISBN : 9782707160164 ; ouvrage disponible en version numérique). (note des éd.)

Une douce après-midi avec Alice PAYRET (née PUIG)

Entretien avec Alice PAYRET (née PUIG)
promotion 1939, Sciences, Fontenay

Alice PAYRET en 2012.

Alice PAYRET en 2012.

Je quitte les frimas des Hautes Alpes pour me rendre à Perpignan où vit Alice Payret. Nous avons déjà correspondu mais nous avons envie de nous rencontrer, histoire de rendre l’échange plus chaleureux. Les premiers arbres en fleurs me sourient dans la vallée du Rhône et je ne les quitterai plus jusqu’au « centre du monde » comme Salvador Dali avait baptisé la gare de Perpignan.

Alice, nonagénaire vive et menue, aux yeux pétillants, m’attend avec sa fille Maryse, autour d’un thé, dans sa maison ensoleillée au milieu d’un jardin fleuri. Elle a préparé des photos, des livres, des dessins, car tout en étant scientifique Alice a pratiqué l’écriture, la poésie, le chant, le dessin, tout au long de sa vie. Le fil conducteur de notre échange sera donc cet ensemble de photos, excellent catalyseur pour la résurgence des souvenirs.

Alice PAYRET dans sa chambre à Fontenay en novembre 1939.

Alice PAYRET dans sa chambre à Fontenay en novembre 1939.

Née en 1918, dans une famille paysanne des Pyrénées orientales, Alice a trois frères et une sœur. Elle entre pour trois années à l’école normale de Perpignan puis effectue une quatrième année à l’école normale de Toulouse où elle prépare et réussit l’entrée à Fontenay. Ainsi début novembre 1939, la voici qui arrive à Paris, accompagnée par son père. Alice me raconte en riant qu’elle revoit ensemble dans le hall de l’école, son père, si fier de sa fille, et la directrice qui accueille les nouvelles élèves. Alice s’installe donc dans son nouveau cadre d’études et se réjouit de sa petite chambre avec vue sur le parc et les couchers de soleil.

Cette première année à Fontenay est toute emplie de découvertes. La promotion des scientifiques est de treize élèves, et il faut choisir une spécialité, mathématiques ou sciences naturelles ? Alice hésite, elle a de l’attirance pour les deux matières, finalement elle choisit mathématiques. Les cours ont lieu au sein même de l’école, excepté pour les travaux pratiques de physique qui sont suivis aux Arts et Métiers à Paris. Comme le remarque finement Alice : « une occasion de sortir et cela fait du bien ». Elle évoque avec respect et tendresse ses professeurs d’alors, Melle Alimen, Melle Biard, MM. Fleury et Villat, ainsi que la directrice, Melle Dard et l’économe, Mme Blanc.

La promotion 1939 des scientifiques. Alice est la jeune femme assise à gauche.

La promotion 1939 des scientifiques. Alice est la jeune femme assise à gauche.

A propos des sorties, elle me parle des promenades champêtres avec des élèves de l’ENS de la rue d’Ulm, plus proches à l’époque des fontenaysiennes que ne l’étaient ceux de l’ENS de Saint-Cloud, éloignement oblige. « Nous allions aussi à quelques concerts », me dit-elle. Sur les photos on voit les élèves jouer au volley et au croquet dans le parc de l’école, ou encore canoter sur le bassin du parc de Sceaux. « C’étaient là nos activités physiques » souligne Alice d’un air espiègle. Elle mentionne les chants en groupe avec lesquels chaque journée commençait, les séances de dessin dans les combles de l’école… Toutes activités autour des études proprement dites, et qui étaient importantes pour Alice.

Elle me rappelle aussi qu’à partir de juin 1940 la situation de guerre devient prégnante : elle évoque son voyage en train à Perpignan lors de l’été 1940, la longue journée d’attente à la gare d’Austerlitz, le train bondé, la durée interminable, les contrôles incessants. Alice raconte comment « pendant cette seconde année, la vie à l’école devint beaucoup plus difficile, la nourriture était distribuée avec parcimonie et chaque paquet envoyé par la famille était reçu et partagé avec joie. Les élèves manquant d’effets et de chaussures allaient récupérer dans le grenier ceux abandonnés par d’anciennes élèves ». Pas de lumière parfois, les descentes à la cave au moment des alertes encore plus pesantes la nuit : ce sont des souvenirs lourds mais, au milieu de ces terribles évènements, les fontenaysiennes semblent avoir été soutenues par l’énergie de la jeunesse.

Alice me parle beaucoup de ses amies : celles des écoles normales de Perpignan comme de Toulouse, et celles de Fontenay. Elle a d’ailleurs beaucoup correspondu avec elles ; ces lettres ont été rassemblées dans un livre plein de fraîcheur Lettres et Récits, 1938-1944. L’amitié et l’échange ont beaucoup de prix aux yeux d’Alice et son séjour à Fontenay lui permet de se faire de nouvelles amies. Elle me conte aussi la complicité entre scientifiques et littéraires. « Nous prenions le thé ensemble » ajoute-t-elle. Son attention aux autres lui fait prendre sous son aile une élève fragile et dépressive qui avait tenté de mettre fin à ses jours, et qui devint son amie.

Au bout de cette seconde (et dernière) année chamboulée par la guerre et l’aide apportée à son amie, Alice ne peut obtenir son diplôme de fin d’année. Elle le prépare donc l’année suivante, en 1941-1942, à Toulouse et l’obtient. Puis elle est nommée sur un poste de professeur de mathématiques à Céret, dans ses chères Pyrénées orientales, et ainsi commence sa vie de jeune femme.

Lorsque je demande à Alice quelle a été l’influence sur sa vie de son passage par l’ENS de Fontenay, elle me répond que ce passage a été déterminant. Elle revoit ses années à Fontenay comme une période de liberté, d’émancipation, de développement intellectuel et d’échanges.
Ensuite elle me parle de ses projets actuels, car elle a peint et écrit toutes ces dernières années. Elle évoque un voyage qu’elle fit en Chine avec un groupe d’espérantistes et au cours duquel elle apprit l’espéranto. Elle me parle aussi, avec pudeur, et un peu de tristesse me semble-t-il, de son ami ukrainien qui a dû repartir en Ukraine l’an dernier et de ce désir de « toujours continuer » qui l’habite. Ce fut un moment tendre et délicieux que la rencontre avec Alice Payret, dans sa maison pleine de peintures et de souvenirs, avec en filigrane tout le poids de sa vie si riche et si inspirée. Un grand merci à Alice et à sa fille Maryse pour le partage.

Compte rendu préparé par Danielle Alloin
23 avril 2012

Entrer à Saint-Cloud en 1944

Témoignage de Henri DENISE
promotion 1944, Sciences, Saint-Cloud

Je lis avec intérêt le Bulletin depuis bien des années. J’y retrouve le souvenir des disparus que j’ai côtoyés à l’École. C’est le cas, dans le dernier (2014/1), pour Pierre Barbéris et Michel Ribon. J’apprécie les récits vivants de ce qu’y était la vie à des époques très différentes. J’avoue être nettement dépassé par le niveau auquel plane l’ÉNS d’aujourd’hui, mais j’en suis heureux pour notre vieille maison ! Toutefois je veux profiter de la demande de la rubrique « Mémoires des ÉNS » pour évoquer la transition entre deux époques de l’École, dont beaucoup, parmi les plus jeunes et même ceux qui le sont un peu moins, n’ont peut-être pas une idée bien nette.

Ceux qui entraient dans les années 40 étaient encore ces « enfants du peuple et choisis dans son élite, parmi les meilleurs, accueillis dans les restes du palais de nos rois pour y recevoir une éducation princière » (allocution de bienvenue du directeur fondateur).

Sur les 15 scientifiques de ma promotion nous étions 14 à sortir des Écoles normales d’instituteurs. Toutefois en 1944, pour la première fois, tous étaient bacheliers, ayant suivi la scolarité secondaire depuis notre accueil, pas toujours bienveillant, en 1940, en classe de seconde de lycée où nous avait conduits la suppression des Écoles normales par Pétain. C’est ainsi qu’un Cloutier entré en 1943, professeur à la Sorbonne, pouvait ne pas être titulaire du baccalauréat.

Pour être admis à préparer Saint-Cloud, il fallait avoir eu une mention Bien ou deux mentions Assez Bien au baccalauréat qui comportait alors deux parties. En 1944, le concours eut lieu en novembre pour l’écrit, en janvier 1945 pour l’oral. La préparation ne durait alors qu’un an mais avec un programme très chargé. Aussi les révisions prolongées pendant l’été 1944 permirent à nombre d’entre nous de réussir du premier coup.

Notre entrée à l’École fut assez folklorique. Le site était surprenant, jouxtant le chantier de l’autoroute de l’ouest, interrompu en 1940, avec son tunnel utilisé par les Allemands pendant toute la guerre. A notre arrivée, en février 1945, nous étions logés dans une annexe sans confort, de l’autre côté du chantier. Ceux d’entre nous appartenant à la classe 43 furent alors mobilisés, à la fin du sursis accordé pour l’année scolaire 1943-44 jusqu’après les concours, ce qui nous évita d’être appelés au service du Travail Obligatoire en Allemagne, avant la fin de l’Occupation. Nous avons été rappelés à l’activité en 1947 lors des grèves insurrectionnelles, pour un court séjour, lui aussi folklorique, à Grigny dans un château inoccupé et vide. Nous étions un groupe de Cloutiers que l’un d’entre nous, sergent de réserve, faisait défiler d’une manière caricaturale devant des officiers de gendarmerie qui nous encadraient et qui le félicitèrent pour la bonne tenue de sa troupe… Avant notre départ les anciens avaient organisé une réunion d’accueil, loin d’un bizutage, où chacun des nouveaux était soumis à des questions « spirituelles » auxquelles il était demandé de répondre de même. Ce fut très sympathique. Les exemptés du service militaire (classes 44, 45, 46) commencèrent à préparer la licence dans le temps très court qui restait avant les examens de juin 1945. A la rentrée 1945, avec les libérés, nous étions tous là.

Ma chambre en 1946-47, la plus belle du troisième étage à l’angle du pavillon de Valois. Nous la partagions à trois, deux anciens et un bizuth en surnombre, en raison du manque de place. J’occupais le troisième lit bas, derrière les deux lits du premier plan.

Ma chambre en 1946-47, la plus belle du troisième étage à l’angle du pavillon de Valois. Nous la partagions à trois, deux anciens et un bizuth en surnombre, en raison du manque de place. J’occupais le troisième lit bas, derrière les deux lits du premier plan.

Les cours avaient lieu dans un bâtiment récent d’une grande simplicité, contrastant avec les maisons historiques, dépendances du château incendié par les Prussiens en 1871, où Bonaparte avait fait une visite-éclair le 18 Brumaire. C’étaient le grand pavillon de Valois où nous logions et celui d’Artois où nous prenions les repas (un des deux pavillons bas à l’entrée du parc). En mathématiques et physique nous avions des cours sur place et n’allions à la Sorbonne que pour les travaux pratiques. Alfred Kastler, futur prix Nobel, venait ainsi chaque semaine, sachant se mettre modestement à notre portée. Car ici on passait la licence depuis 1940, Saint-Cloud ayant abandonné son qualificatif de primaire pour devenir École Nationale Préparatoire à l’Enseignement dans les Collèges. Cela facilita l’accès à l’agrégation, à l’École ou après. Nos anciens devaient d’abord, tout en enseignant, passer licence et diplôme d’études supérieures.

A côté de ces brillants professeurs venus d’ailleurs, subsistaient quelques pittoresques anciens : « le Gaulois », responsable de l’atelier (il y avait encore des établis que je n’ai jamais vu servir) et un assistant agrégé de physique de petite taille (« le Psi ») dont le travail essentiel semblait être la photo de promotion (on le qualifiait de « picochiadens »). Tous deux prirent leur retraite juste après notre arrivée. Il y avait aussi M. Serrescambot, un grand basque distingué, toujours impeccable avec son chapeau noir à bord dur, qui continua à assurer, en dehors du cursus universitaire, un cours de dessin de courbes très intéressant, que nous n’étions que quelques-uns à suivre. Les trois étaient, bien sûr, d’anciens élèves. J’avais déjà eu Serrescambot en classe préparatoire à Chaptal pour le dessin industriel en vue du concours de l’ÉNSET. J’admirais sa dextérité graphique au tableau. En utilisant sa craie d’une manière très personnelle, il pouvait tracer rapidement une ligne pointillée, parfaitement droite, non seulement verticale mais dans toute autre direction du tableau…

Le renouveau était personnalisé par René Vettier, premier directeur ancien élève de l’École, qui lui gagna le titre d’École Normale Supérieure Préparatoire à l’Enseignement dans le Second Degré. A côté de lui opérait Henri Canac, secrétaire général puis directeur-adjoint, qui occupait déjà ce poste avant-guerre et l’occupera encore longtemps après. C’était pour moi le symbole de Saint-Cloud et de sa transition. En dehors de sa fonction administrative, c’était le « Père Aubergiste » qui veillait sur nous avec bienveillance. Dans son allocution de bienvenue, parmi les recommandations, figurait celle d’aller au-delà du pont pour les « galipettes » éventuelles… Chaque matin, il passait dans toutes les chambres pour nous réveiller. Cela dura pendant tout mon séjour (jusqu’en 1948). Sa surveillance de l’internat était très libérale : il arrivait qu’un camarade, extérieur à l’établissement, vienne passer la nuit en cas d’urgence, profitant du lit d’un absent.

En première et deuxième année les scientifiques logeaient au-dessus des appartements des directeurs. Nous nous adonnions à des jeux d’eau assez farfelus consistant en des projections d’eau dans les chambres et couloirs à l’aide de récipients parfois importants, par exemple un bidon de cinq litres déversé par la fenêtre au-dessus de la porte d’entrée, ce qui, un jour, inonda un cloutier partant pour le théâtre et devant y renoncer, son seul costume étant trempé… Ces activités cessèrent lorsque l’eau répandue provoqua l’apparition d’une tache au plafond de l’appartement de M. Canac, qui monta pour s’informer des raisons du sinistre. Nous n’étions pas fiers… Mais il n’était pas en colère, se bornant à déplorer dans son style inimitable que des esprits distingués se livrent à de tels enfantillages. La leçon fut bien comprise. Nous aimions bien Henri Canac.

Il faut aussi parler de l’intendance. Il y avait encore des tickets d’alimentation et les repas n’étaient guère satisfaisants. Le surnom de l’intendant était « le rhino » (c’est rosse). Quand il venait au réfectoire pour réfuter par exemple nos critiques d’un plat de raie sentant l’ammoniaque, il était accueilli par le cri « À poil le rhino » qui devint notre signe de ralliement. Il y a quelques années, c’est encore ainsi que je me suis fait reconnaître par un labadens1 (cf. L’affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche) que j’avais aperçu dans un groupe de touristes.

La vie à l’École n’était pas facile pour tous. D’origines modestes, nous avions profité de l’ascenseur social des Écoles normales puis de l’ÉNS mais nous n’avions pas de salaire. Il ne fut accordé qu’en 1948, juste après ma sortie. Ceux d’entre nous qui n’avaient pas ou peu de soutien familial, avaient des difficultés à renouveler leurs vêtements et cela les empêchait de fréquenter les spectacles parisiens. Certains avaient des petits boulots : leçons à des « tapirs » au cours de l’année scolaire, travaux agricoles pendant les vacances…

Il y avait heureusement des distractions qui ne coûtaient rien, comme les promenades dans le Parc ou les jeux de cartes. On jouait aussi aux échecs. Avec Blaquière et Christakis, j’allais au club de la ville, club avec lequel nous participions à des tournois interurbains : c’est ainsi que nous avons joué contre Jean Rostand, assidu au club de Ville-d’Avray. Nous avons tous les trois pris part aux trente parties simultanées contre le champion de France : Christakis fut le seul à ne pas perdre… Il y eut des rencontres inter-ÉNS d’échecs.

Une salle de ping-pong à l’École était très fréquentée mais le sport était discret dans l’organigramme des études. Il y avait un professeur et des pratiquants, plus ou moins réguliers, mais je crois que c’était une minorité. Je suis allé à la piscine Molitor préparer la compétition inter-ÉNS.

La réouverture du tunnel de l’autoroute vit, sur cette voie nouvelle, une des premières courses automobiles d’après-guerre. Nous eûmes aussi l’émotion d’y voir passer Léon Blum et Vincent Auriol revenant de l’élection présidentielle à Versailles.

La politique avait une grande place chez nous, avec beaucoup de variété. Les affiches exprimant les convictions et annonçant les réunions fleurissaient les murs, comme celle de la « cellule » communiste, à côté de laquelle apparut celle d’un « cachot » bonapartiste.

Deux célèbres acteurs, Edwige Feuillère et Gérard Philippe, sur le tournage du film « L’idiot », dans le Parc de Saint-Cloud

Deux célèbres acteurs, Edwige Feuillère et Gérard Philippe, sur le tournage du film « L’idiot », dans le Parc de Saint-Cloud

Nous avons eu le privilège d’assister à des tournages de films sur l’emplacement de l’ancien palais : L’idiot avec Edwige Feuillère et Gérard Philippe, et Le Retour de Roger la Honte où figuraient de vieilles automobiles. Les balustrades en pierre, sur toute leur longueur, servirent de sièges aux normaliens pendant plusieurs jours. De nombreuses photos furent prises et des tirages supplémentaires demandés par beaucoup d’entre nous : j’en ai toujours dans mes albums.

Une conférencière du Musée du Louvre vint à domicile avec des diapos artistiques, dont l’une, très dépouillée, présentant, comme tracées au tire-ligne, deux droites parallèles entre elles et à deux bords du tableau croisant à angle droit deux autres droites conséquemment parallèles entre elles et aux deux autres bords, provoqua des commentaires houleux qui nous firent traiter de béotiens. Henri Canac, qui était présent, observa une prudente réserve.

Pendant les vacances, pour ceux qui le souhaitaient, des stages d’éducation physique réunissaient les quatre ÉNS aux CREPS de Dinard et Montpellier. Une bouffée d’air marin après cinq ans de privations. Des idylles s’ébauchèrent. Ce fut mon cas avec une Fontenaysienne qui devint mon épouse.

La scolarité normale était de trois ans (au lieu de deux, avant-guerre) : deux pour la licence et un pour le certificat d’aptitude à l’enseignement dans les collèges (CAEC bivalent). Une quatrième année était facilement accordée pour la préparation de l’agrégation, préparation qui n’était que très partiellement assurée sur place. Il fallait pour cela aller à l’ÉNS de la rue d’Ulm. Les lauréats des concours normaux côtoyaient ceux qui avaient été retardés par la guerre et qui eurent droit à des sessions spéciales d’examens et concours. L’un d’eux fut le premier à réussir l’agrégation pendant son séjour à l’École. D’autres l’imitèrent ou, comme moi, la passèrent en début de carrière. Certains, dits « d’ancien régime », passaient même la deuxième partie du certificat d’aptitude à l’enseignement dans les Écoles normales et les Écoles primaires supérieures, dont le concours d’entrée à l’ÉNS était la première partie : c’était le régime normal d’avant-guerre. Il y avait aussi les élèves-inspecteurs, le Centre audiovisuel, le Centre d’étude du français élémentaire, les stagiaires d’Outre-Mer… On était à l’étroit. Dès 1945, les élèves de première année logeaient dans une résidence en ville. L’achat d’une ancienne clinique, rue Pozzo di Borgo, était prévu : Henri Canac y emmena quelques-uns d’entre nous pour prendre des mesures. L’École était une ruche où l’on sentait une sympathique fermentation.

Le choix des postes à la sortie ne posait pas alors de réel problème. Toutefois Henri Canac, apôtre de l’enseignement primaire, faisait une information en faveur des Écoles normales. Mais sur les quatorze élèves de ma promotion qui étaient issus de ces écoles, trois seulement choisirent d’y retourner. C’est ainsi que ma femme et moi-même avons, jusqu’à la retraite, assuré dans les deux Écoles normales d’Auxerre, la préparation en mathématiques au baccalauréat et la formation professionnelle, puis seulement cette dernière quand le recrutement se fit au niveau du baccalauréat. Pendant vingt ans nous avons encouragé nos élèves à préparer Fontenay et Saint-Cloud. Après 1968, tout était changé.

Au fil des années, des liens subsistèrent entre neuf d’entre nous, avec des retrouvailles tous les quatre ou cinq ans chez un restaurateur étoilé (« À poil le rhino »…) où nous évoquions avec plaisir le souvenir de ceux que nous avions connus, le développement de nos familles et l’évolution de nos carrières. Puis il y eut les premiers vides et, en 2014, nous ne sommes plus que deux.

Après une retraite presqu’aussi longue que ma carrière enseignante, je me sens redevable à Saint-Cloud de ma promotion sociale, de la création de ma famille et des heureuses années que j’y ai passées, auxquelles je pense toujours avec nostalgie.


1 Un labadens est un « camarade  de collège, de pension » selon le Trésor de la langue française informatisé. Du nom de Labadens, maître de pension dans la comédie d’Eugène Labiche, L’Affaire de la rue de Lourcine, 1857. (Note des éditrices)

Souvenirs d’un historien entré à Saint-Cloud en 1945

Témoignage de Jean MADRE
Promotion 1945, Lettres, Saint-Cloud

1945. Année de la Victoire et de mon succès au concours d’entrée dès la première année de préparation au lycée Henri IV. Entrer à Saint-Cloud c’était réaliser le rêve d’un élève de l’humble filière de l’école laïque, certificat d’études, cours complémentaire, école normale d’instituteurs. Quelle joie de découvrir l’École, la beauté du cadre, du parc, le pavillon de Valois, la vue sur Paris. Aussi d’apprécier la qualité de la nourriture en ce temps de sortie de guerre. Une pensée pour l’économe, le « rhino » !

Le secrétaire général Henri Canac (ne pas oublier  « général » sinon le courrier était retourné à l’imprudent) nous accueillit avec une bienveillance à la fois rude et paternelle. Il voulait nous tirer vers le haut, jusqu’à l’agrégation. Il recrutait des professeurs de haute valeur. Nous avions la chance d’être en petits groupes de 4 ou 5 élèves en contact direct avec des maîtres d’exception, parmi les meilleurs de leur domaine. En section Histoire, André Aymard nous initiait avec clarté aux problèmes de l’histoire antique, aux sources littéraires et archéologiques… Edouard Perroy était aussi prestigieux. Ses synthèses sur le Moyen Age étaient remarquables, aussi bien sur le commerce que sur les ordres religieux. Son flot de connaissances sur la guerre de Cent ans nous éblouissait, nous submergeait. Tersen en histoire moderne excellait à l’analyse des jeux diplomatiques et des politiques coloniales. Le jeune Fohlen nous attirait à l’histoire américaine, à celle des pionniers et des indiens du Far West.

L’École était aussi un grand foyer de culture par ses conférences. Tous les élèves étaient invités à écouter des hommes aussi différents que Georges Lefebvre, André Siegfried, David Rousset et Pierre Teilhard de Chardin.

Je garde un souvenir ému de Georges Lefebvre. Il m’impressionnait par ses études rigoureuses et ses jugements modérés sur la Révolution française et l’Empire. Ce directeur de la Revue socialiste me fit découvrir Alexis de Tocqueville et une large approche sociologique de l’histoire.

Des groupes d’élèves se formaient, par affinité de convictions. Le groupe catholique était lié à la « paroisse universitaire ». On y entendait Henri-Irénée Marrou, grand historien de l’Antiquité tardive qui œuvrait pour la réconciliation entre les Chrétiens et l’État laïque. On pouvait dialoguer avec un curieux personnage, aérien dans l’envol de sa soutane, le père Daniélou, jésuite fils d’un député radical ami d’Aristide Briand. Le groupe communiste était le plus influent. Le rôle de ses partisans dans la Résistance était, avec raison, admiré. Les méfaits du stalinisme étaient soit méconnus, soit niés, soit même acceptés, « la fin justifiant les moyens », le bonheur à venir justifiait le goulag !

J’étais très étonné de la maigreur du groupe socialiste. Pourtant, la SFIO nous envoyait Maurice Deixonne, député du Tarn, futur secrétaire général de la SFIO, proche de Léon Blum, tout en élégance et en finesse comme lui. Et la SFIO honorait Saint-Cloud par la présence au bal de l’École de l’ancien élève de Saint-Cloud, Marcel-Edmond Naegelen devenu ministre de l’Éducation nationale1 et de Vincent Auriol, président de la République.


1 Du 26 janvier 1946 au 12 décembre 1948. (Note des éditrices)

Numérisations des bulletins de notre Association

La publication des bulletins des amicales ou associations d’anciens élèves des ENS de Lyon, Saint-Cloud et Fontenay-aux-Roses s’étend sur plus de 130 années, depuis la création en 1880 et 1882, des écoles de Saint-Cloud et Fontenay-aux-Roses.

Dans le cadre d’un partenariat entre l’École, la bibliothèque Diderot et notre association, les bulletins de l’association vont être numérisés afin de protéger cette collection et de la rendre disponible au plus grand nombre.  Mais cette numérisation à un coût important pour notre association ( environ 4000 euros), malgré un investissement bénévole important de la bibliothèque et de Danielle Roger ancienne élève de Fontenay en retraite de la bibliothèque Denis Diderot qui est à l’initiative de cette opération.

Tous les détails concernant ce projet sont disponibles ici !

Si vous souhaitez soutenir notre association dans cette démarche, vous pouvez contribuer au financement de ce projet en participant à cette cagnotte en ligne ou en faisant parvenir vos dons à cette adresse (en précisant qu’il s’agit bien d’un participation pour la numérisation des bulletins) :

Trésorier-Adjoint de l’AE ENS
ENS de Lyon
15 Parvis René Descartes
BP 7000
69342 Lyon Cedex 07

Si vous souhaitez contacter l’équipe qui s’occupe de la rédaction du bulletin, vous pouvez les joindre à l’adresse bulletin[at]lyon-normalesup.org.

L’ÉNS de Saint-Cloud, un rêve réalisé

Témoignage de Lucien Sellier
Promotion 1956, Sciences, Saint Cloud

Avant Saint-Cloud

Pendant la guerre, mes oncle et tante de Sèvres (Seine-et-Oise) venaient passer leurs vacances d’août dans mon Vimeu, un coin de campagne où la nourriture était moins rationnée qu’en ville grâce, essentiellement, à nos jardins et nos fermes. L’année de mes dix ans, ils m’ont emmené avec eux à la fin de leur séjour afin de me faire visiter Paris. L’oncle Henri montait et réparait les fours à la Manufacture nationale de porcelaine (dont notre ENS de Saint-Cloud utilisera dans les années 1970 quelques locaux) à l’orée du Parc de Saint-Cloud. Il m’a fait visiter le Parc, me disant à peu près ceci : “ Tu vois, ces grands bâtiments, c’est l’École normale supérieure, on y fabrique des professeurs. ” C’est là que mon rêve a commencé. “ Si je pouvais, plus tard, y entrer ! ” me disais-je, mais cela me semblait irréalisable, et pendant quelques années je n’y pensais plus.

Je voulais être électricien, mais mes parents n’avaient pas les moyens de m’envoyer dans une école adaptée, alors ce fut le Cours complémentaire (par la réforme Foucher, les CC sont devenus des collèges). Le directeur m’a encouragé à entrer à l’École normale. Reçu premier du département de la Somme au BEPC (le brevet des collèges d’alors), j’ai été déçu de ne l’être que sixième à l’ÉN d’Amiens. J’y ai eu de nombreux Cloutiers comme professeurs : Emile Renvazé (30 S SC), Jean Leleyter (31 S SC), Jean Lefèvre (37 L SC), Roland Beaucousin (45 L SC), Pierre Scalabre (44 L SC), et Jean Pointud (28 L SC) comme directeur. Ils étaient bons professeurs, et plusieurs m’ont encouragé à poursuivre : math’élèm (actuellement terminale scientifique) à Douai où Roger Beuchey (39 S SC), André Bodard (20 S SC) et Raymond Locqueneux (45 S SC) m’ont beaucoup appris. Si Raymond me lit, je l’assure de ma plus amicale reconnaissance. J’y étais avec Marcel Ruytoor (56 S SC) et Claude Bourgeois (55 S SC) qui, comme moi, ont pu ensuite préparer le concours. J’aurais pu alors connaître Jean Haremza (47 L SC) qui y enseignait, mais comme nous n’avions pas de cours de français, il m’a fallu attendre trente ans pour l’apprécier et devenir son ami.

N’ayant jamais connu de lycée où, disait-on, il y avait parfois plus de mille élèves, j’ai choisi de préparer le concours d’entrée à l’ÉN de Nancy. Nous y avions d’excellents professeurs, comme Denise Bocquet-Camus (46 S FT), excellente pédagogue, et sympathique en plus (avoir été major d’agrégation de mathématiques ne lui était pas monté à la tête), Georges Coudry (36 S SC) que j’ai revu plus tard lors des AG à Lyon, plus ouvert et bon vivant que je ne l’avais supposé en prépa. Nous étions une vingtaine d’élèves et l’ambiance était excellente. À la récréation, nous jouions au volley, et “ la Denise ” venait nous chercher dans la cour pour nous ramener en classe, appelant certains par leur surnom : Calan pour Bour, Dudule pour Durand, Chef pour moi, surnom encore utilisé par des anciens de Nancy.

La plupart de mes professeurs Cloutiers et Fontenaysienne, je les ai retrouvés bien plus tard avec plaisir, comme adhérents de notre Amicale dont j’étais le trésorier.

Le concours d’entrée

Le concours se préparait en un an, mais peu intégraient en bizut. J’avais été admissible à l’ÉNSET (dont la délocalisation commençait de Paris à Cachan), mais je n’avais pas passé l’oral, car je ne voulais pas me laisser tenter par un succès qui m’aurait privé de Saint-Cloud, un rêve vieux de dix ans. La seconde raison était qu’au moniteur de colonie de vacances que j’étais depuis plusieurs années, on avait proposé une place en Italie, à Pesaro (la ville de Rossini). Malgré cette incartade, la directrice de l’École normale (Jeanne Schneider, que je retrouverai plus tard comme Fontenaysienne, 33 S & 49 I FT) a bien voulu que je redouble. C’est donc en “ carré ” que j’ai réussi. À l’oral, des Cloutiers m’ont interrogé : Maurice Crestey (46 S SC), Roger Viovy (46 S SC) devenu ami très cher, André Bellemère (48 S SC) et aussi d’autres que j’ai revus ensuite lorsqu’ils furent inspecteurs généraux : Marcel Eurin, Durrande… et le remarquable physicien et pédagogue Michel-Yves Bernard (du CNAM).

De Nancy, quatre autres sont entrés avec moi en 1956 : Marcel Bour, Daniel Durand, Gilbert Marzolin, Jean-Claude Spehner. Trois filles sont entrées à Fontenay : Yvonne Noblat, Thérèse Maldi et Jeannine Hénon. Plusieurs autres sont entrés à l’ÉNSET. Beau succès pour cette prépa à petit effectif, qui a hébergé aussi quelques années plus tard Alain Devaquet (62 S SC).

La rentrée et la licence

Le directeur de l’École était l’angliciste René Vettier (06 L SC), à l’origine de la création du Centre audiovisuel. Belle initiative ! Mais l’effectif des promotions augmentant et la recherche ne demandant qu’à se développer, l’École était à l’étroit dans les anciennes dépendances du château de Saint-Cloud, d’autant qu’avant-guerre on avait dû détruire quelques autres locaux encore debout, pour creuser le tunnel de l’autoroute. Dans les années cinquante, on avait proposé à René Vettier la Caserne Sully, en contrebas de l’École, qui aurait pu servir à résoudre le problème immobilier de celle-ci. Mais il était hors de question de s’installer chez des militaires ! Cette idée ne fut malheureusement dévoilée que beaucoup trop tard.

Le directeur-adjoint était Henri Canac (21 L & 31 I SC). C’est lui qui assurait la continuité et la marche effective de la maison, malgré les changements de directeurs. Il nous accueillait avec fermeté, mais aussi avec sympathie, car il était comme nous issu du peuple, via un ascenseur social qui n’existe plus actuellement.

Pour la première fois, grâce aux luttes syndicales, avec les autres ÉNS, nous devenions élèves-fonctionnaires et percevions 40 000 francs (de l’époque) par mois, dont une moitié était prélevée pour la pension.

L’École manquant toujours de locaux, les chambres des élèves étaient dispersées en plusieurs lieux : le pavillon Valois dans le Parc de Saint-Cloud (où se trouvait aussi l’administration), la maison rue Gaston Latouche (un ancien bordel), Pozzo, au-dessus de la gare (une ancienne clinique psychiatrique où Jean Cocteau avait été désintoxiqué, et où l’on avait rajouté deux grands réfectoires et les services de l’Intendance), et la maison Bonnet, une grande villa du parc de Montretout, non loin de la gare de Saint-Cloud, où nous étions logés en première année. Jean Roch (48 S SC) en était le chef de maison et les époux Founeau (de l’Arrrriège) les concierges ; à leur petit garçon nous faisions répéter “ à poil le Rhino !, à poil la calotte ! ”. Guy Béart habitait à l’entrée du parc, Annabella (l’actrice de L’Équipage, que les cinéphiles connaissent) un peu plus loin, sa bonne recevait la visite d’un de nos camarades matheux de la promo précédente. J’avais déjà logé dans cette villa lors de l’oral du concours. Toute notre promo scientifique, presque tous d’anciens “ normaliens primaires ”, y logeait maintenant, ainsi que des matheux de la promo 55.

Avec d’autres camarades (Marcel Bour, Jean-Claude Spehner, Jean-Claude Fournier-Sicre), nous occupions la grande pièce du rez-de-chaussée, où se trouvaient des lits, des tables de travail, des placards… Il y avait une salle d’eau commune à l’étage pour la toilette courante, mais pas de douche : nous avions accès aux douches de la villa Caudron, infirmerie-lingerie, à l’entrée de l’avenue Pozzo di Borgo, une fois seulement par semaine. Dans cette chambre, j’embêtais un peu mes “ colocataires ” en faisant de l’électronique, construction de poste de radio, d’ampli, de magnétophone… puisque j’aurais voulu être électricien. Dans cette grande chambre nous avions reçu, à l’automne, les Fontenaysiennes de notre promo pour une sauterie, afin de faire connaissance, réunion sonorisée avec mon ampli (push-pull à EL84, pour les connaisseurs). Parfois nous jouions à cache-cache dans le jardin, parfois aussi nous faisions le mur afin de nous retrouver plus vite dans le Parc de Saint-Cloud contigu, pour jouer aux boules ou au ballon. Riri, Jean-Claude Rivals, venait nous raconter des histoires à dormir debout et à marcher au fond d’un lac pyrénéen. Il avait acheté une moto en cachette de ses parents. Un jour, ceux-ci sont venus lui rendre visite, il a dû alors la cacher et nous demander de ne pas en parler !

L. Sellier: Valois et Artois

L. Sellier: Valois et Artois

Au pavillon Artois, à l’entrée du Parc de Saint-Cloud, se trouvaient des salles de cours et des labos de physique, mais aussi l’atelier, dirigé par René Ollivry, un artisan artiste, ancien mécano chez Hispano-Suiza à Colombes, qui fabriquait beaucoup de matériels pour l’École. Je l’ai fréquenté dès le début, construisant des baffles pour haut-parleurs, pliant de la tôle pour faire des châssis électroniques, apprenant sous sa conduite à me servir de différents outils et machines que je ne connaissais pas encore.

En première année de licence, matheux et physiciens, nous devions préparer les certificats de Physique générale et de Mécanique rationnelle. Tous les cours des scientifiques, pendant nos quatre années, avaient lieu à l’École. Nos professeurs étaient Michel-Yves Bernard (du CNAM) en acoustique, Jean-Paul Mathieu (de la Sorbonne) en optique, M. Grivet (grand-père de Simon, 98 L FC) en électricité, ce dernier remplacé plus tard par Jacques Hennequin (44 S SC), mais les travaux pratiques se déroulaient à la Sorbonne dans des salles équipées d’un matériel vieillot, car l’émiettement en 13 universités parisiennes ne se produirait que beaucoup plus tard. C’était le jeudi matin, et j’étais le privilégié qui s’y rendait à vélo, moyen plus rapide que l’autobus 152 ou 172 et le métro. J’attachais mon vélo aux arceaux près de la chapelle. Le retour à midi pour monter la rue Dailly et la rue Gounod jusqu’au réfectoire de Pozzo était moins agréable, mais… Plus tard j’ai acheté une Mobylette, puis un scooter Lambretta.

Les cours de mécanique étaient dispensés par M. Roseau (que j’ai revu plusieurs fois, car il habite ma ville actuelle) et M. Campbell assurait les exercices. M. Roseau nous avait annoncé que le gyroscope tomberait à l’examen et nous avait fait faire un problème sur le sujet, mais comme je ne l’avais pas cru je n’ai pas approfondi la question et j’ai échoué à Mécanique rationnelle. Par contre, j’ai eu Physique générale avec mention bien, et je me souviens, pour Électricité, d’un problème sur le haut-parleur (je le connaissais bien, pour le pratiquer, ce haut-parleur) et d’un oral au fond d’un couloir poussiéreux avec l’éminent physicien Castaing (né dans le Gers, dans le même village que Juliette Berry, 39 S FT, ancienne trésorière de l’Amicale de Fontenay, dont le mari sera commissaire de police à Saint-Cloud en 1968, bienveillant à l’égard de nos jeunes camarades un peu turbulents car lui-même avait, juste avant la guerre, préparé notre concours en compagnie de sa future épouse).

Au labo de physique, je n’étais pas toujours le bienvenu parmi les agrégatifs qui préparaient leurs montages. L’un des préparateurs était M. Joly, Picard comme moi, de Flixecourt comme Roland Beaucousin, et nous avons sympathisé tout de suite. Je faisais des mesures et j’essayais des montages. En particulier la réalisation d’un appareil permettant, à partir d’une batterie de voiture, de fabriquer du courant alternatif. C’était en vue du mariage de notre camarade de promo Gilbert Grieseman, qui devait avoir lieu en forêt de Saint-Germain, dans une auberge non reliée au réseau électrique. Nous lui avions offert un tourne-disque et un poste de radio, achetés à la FNAC naissante (où j’avais auparavant acheté un appareil photo Savoyflex, encore fabriqué en France, comme son concurrent le Focaflex). N’étant pas parvenu à temps à réaliser mon projet, j’ai dû acheter boulevard Beaumarchais une “ commutatrice ” d’occasion, d’au moins 20 kg : un moteur électrique entraînant un alternateur. Je l’ai revendue par la suite.

En octobre, j’ai repassé Mécanique, mais sans succès, le programme étant différent, de l’élasticité cette fois, partie que nous n’avions jamais étudié et qu’on ne peut absorber tout seul par les livres. Pendant les vacances, j’ai fait un tour en Autriche et Allemagne en scooter avec Marcel Bour (Vespa) et André Batbedat (55 S SC, Peugeot). C’est André qui nous avait fait entrer comme moniteurs du jeudi après-midi au Patronage laïque de Bois-Colombes, où d’autres Cloutiers comme Pierre Bret (55 S SC) avaient aussi opéré. J’y allais après la Sorbonne, traversant en particulier la place de la Défense et son monument commémoratif, pas encore sur-construite comme aujourd’hui et devenue méconnaissable. De temps à autre j’empruntais au Centre audiovisuel de l’École une caméra 16 mm pour filmer les enfants, sur place ou au Bois de Boulogne ou au Salon de l’Enfance, et ensuite montrer leurs exploits aux parents. Parmi les enfants, ceux de Jacques Hennequin, dont l’un deviendra plus tard copilote du DC10 d’UTA abattu par des pirates libyens. Par la suite j’ai été “ promu ” directeur du patronage.
En seconde année de licence, l’École accueille un nouveau directeur, Roger Ulrich (26 S SC). Avec un peu de retard, nous emménageons dans une nouvelle résidence, des préfabriqués dans le jardin de la maison Caudron, pas inconfortables cependant, et qui ont perduré beaucoup plus longtemps que prévu à l’origine. Cette fois je coturne avec Riri (Jean-Claude Rivals, décédé depuis), grand fumeur. Et nous disputons dans l’entrée de nombreuses parties de bridge.

Il s’agissait cette année-là du certificat de Chimie (générale, organique, minérale). Des professeurs venaient de la Sorbonne : Chrétien, Laffitte, Prévost, Normand et ses petites sandales,… Lorsque nous n’étions pas assez attentifs, Chrétien se désolait de venir nous apporter sa science pendant que “ ses trente gars du laboratoire ” l’attendaient, parmi lesquels le thésard Gilbert Tourné (48 S SC). Ma future épouse ayant fait son diplôme chez lui, j’ai appris par la suite que les “ trente gars ” étaient bien tranquilles quand il était à Saint-Cloud ou à Fontenay, où il effaçait lui-même son tableau, contrairement à ce qui se passait lors du “ cérémonial ” de ses cours en Sorbonne. Les travaux pratiques avaient lieu à Paris, sous la houlette de la méprisante Mme Laurent, qui nous disait, ainsi qu’aux Sévriennes (l’ÉNS de Jeunes filles n’avait pas encore été absorbée par la rue d’Ulm), qu’elle jetterait des pierres dans nos jardins. Ne pouvant parfois déjeuner à l’École, nous avions des tickets de repas (les “ foyers ”) qui nous permettaient d’aller manger rue d’Ulm, mais la table n’y avait pas la même qualité qu’à Saint-Cloud !

En même temps, ne voulant pas recommencer la mécanique (et pourtant, j’ai aimé l’enseigner, plus tard, en Spéciales) je me suis inscrit au certificat de Minéralogie-cristallographie. Ce fut la découverte d’un domaine nouveau et passionnant. Des cours et travaux pratiques en Sorbonne, avec Hubert Curien en particulier, plus tard ministre de la Recherche. J’ai été reçu à ce certificat. Après les révisions de chimie, nous avions décidé avec Tatave, Octave Beillard, d’aller voir Mon Oncle, le chef-d’œuvre de Jacques Tati, qui sortait dans un cinéma des Champs-Élysées. Mais par manque de chance il y avait ce jour-là de fin mai 1958 une manifestation d’étudiants qui s’opposaient à l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir. Des policiers nous ont repérés avec nos casques de scooter, et pris pour des manifestants potentiels, ce qui nous a valu de passer, via le “ panier à salade ”, 24 heures dans un sous-sol de commissariat puis à l’hôpital Beaujeon de Clichy. Plusieurs années après, j’étais encore “ fiché ” et on me demandait des explications lors de mon Service militaire. Je n’ai pas été reçu au certificat de chimie, que j’ai dû repasser en octobre.

Le diplôme d’études supérieures (DES)

L. Sellier: de ma fenêtre

L. Sellier: de ma fenêtre

Pour cette troisième année, nous logions cette fois à Valois, le bâtiment administratif. Le confort était médiocre (un lavabo dans la chambre, mais toujours pas de douche sur place), ma fenêtre donnait sur le jardin du Trocadéro. Par cette fenêtre je voyais les ifs du parc taillés en suppositoires. Les concierges, très sympathiques, étaient M. et Mme Vidal, et comme M. Vidal travaillait aussi au labo de chimie, nous nous rencontrions souvent et avons vite sympathisé.

Le DES, sorte de mini-thèse en un an, était le gué indispensable à franchir pour se présenter à l’agrégation. Parmi les sujets proposés, dans des labos universitaires, ou industriels, un seul sortait du lot : la réalisation d’un spectrophotomètre différentiel à réponse logarithmique. Marcel Bennaroche (55 S SC) avait, l’année précédente, réalisé un spectro simple. J’ai choisi de lui succéder, en étudiant et construisant la séparation optique et le quotient (ou différences de logarithmes) électronique. Je travaillais dans la cage de Faraday, sous le labo de physique, dirigé par Augustin Blaquière (44 S SC) et encadré sur place par Jean Roch (48 S SC). Parmi mes visiteurs, de temps à autre, le directeur de l’École Roger Ulrich venait me dire bonjour. J’ai eu plaisir quelques années plus tard, à bavarder avec lui, membre comme moi du Conseil de l’Amicale. Mon travail était donc à la fois mécanique (d’où ma fréquentation toujours assidue de l’atelier), optique et électronique. Je devais aller chez les fournisseurs pour obtenir lames optiques, transformateurs, photomultiplicateurs… J’avais ma carte de réduction au Pigeon Voyageur, magasin d’électronique du boulevard Saint-Germain, même pour mes achats personnels, car j’avais délaissé ceux de la rue de Rome. J’ai construit mon premier récepteur radio stéréo et à modulation de fréquence, le seul qui existait alors à l’École. Ma réputation m’a ainsi amené à dépanner le poste de radio du directeur, et plusieurs radios et électrophones appartenant à des élèves. C’est cette année-là aussi que j’ai conçu et réalisé un projecteur pour diapositives, un amplificateur à lampes (les transistors n’étaient pas encore commercialisés en tant que composants) ultraplat sans transformateur…

En cours d’année, nous avions des conférences à l’École et nous devions faire des exposés. J’en avais fait un sur les couleurs, et renouvelé les expériences de bichromie du docteur Land (l’inventeur du Polaroid). Et comme il me restait du temps libre, on m’a proposé de remplacer en partie Mme Blaquière au lycée de Sèvres, pendant son congé de maternité. Le lycée était aussi sur plusieurs sites : le CIEP, ancienne ÉNS de Sèvres, où j’enseignais la physique, et les bâtiments de la rue Ledermann, sur le coteau en face, où j’enseignais les mathématiques dans une Seconde artistique-dessin. Je faisais ainsi mes premiers pas dans le métier. Il y eut également le stage d’agrégation, trois camarades pendant trois semaines au lycée Janson de Sailly (dont le proviseur était Marcel Sire, 24 S SC), chez M. Laurent, le mari de la chimiste des travaux pratiques citée plus haut. C’est là que j’ai rencontré Georges Tréherne (25 S SC), dont les manuels de physique étaient tant appréciés.

En fin d’année, nos assistants ont organisé pour les agrégatifs un voyage d’études à Grenoble, auquel nous avons participé : visite des laboratoires universitaires avec Pierre Brissonneau (47 S SC), barrage de Génissiat en construction…

Enfin mon compte-rendu de diplôme était prêt, je l’avais tapé sur ma machine à écrire Japy (j’avais travaillé et dirigé pour cette entreprise franc-comtoise des colonies et camps de vacances en Italie pendant quatre étés) et photocopié au labo en diazo-copie. Le jury n’étant pas prêt à se réunir, je suis reparti chez moi le 14 juillet, démontant partiellement le moteur de mon scooter en cours de route, car il manifestait de graves défaillances. J’ai mis ainsi toute une journée, le poussant parfois, au lieu des quelques heures habituelles.
C’est cette année-là aussi, ou la précédente peut-être, que dans ma promo Mohamed Smaïli avait acheté une 4 CV Rosengart qui est tombée en panne un premier mai en allant à la cueillette du muguet au bois de Chaville, et que Pierre Donnat avait acheté une imposante Renault Frégate…

Pendant les vacances, mettant à profit mes compétences manuelles, j’ai ajouté une cuisine et une salle de bain à notre maison familiale, que venaient de racheter (avec mon aide et celle d’un héritage) mes parents au cousin propriétaire. J’y ai travaillé en maçonnerie, couverture, menuiserie, plomberie,… avec un temps d’été prolongé jusqu’en octobre, la rentrée n’ayant lieu qu’à la fin du mois.

L’agrégation

Peu après, on a pu enfin réunir un jury et j’ai soutenu mon diplôme, en Sorbonne. Je logeais toujours à Valois, d’où j’avais une vue imprenable sur Paris et la Tour Eiffel. Aux beaux jours, on entendait sous cette fenêtre les chants d’une procession qui transportait des saints et des reliques. Je voyais aussi le philosophe Joseph (André) Glücksman (57 L SC) marcher sur les pavés, tournant à angle droit, tantôt à gauche, tantôt à droite, au hasard, perdu dans ses pensées en vue de refaire le monde, sur le modèle de celui de Mao sans doute.

À notre promotion de physiciens-chimistes sont venus s’incorporer des auditeurs libres, le plus souvent recommandés par les professeurs mêmes qui donnaient des cours à l’École. Nous nous exercions à faire des leçons et des montages, en physique et en chimie, aidés en cela par Roger Viovy, Jean Roch, Louis Soulié (51 S SC), Michel Rougée (52 S SC), très compétents et coopératifs, et encadrés par divers enseignants venus de l’extérieur, parmi lesquels des Cloutiers comme Eugène Sauce (20 S SC) ou Albert Septier (44 S SC), mais aussi M. Maréchal que je retrouverai comme directeur de l’Institut d’Optique. Guy Odent, qui venait du labo Chrétien, nous faisait faire des montages de chimie. J’ai eu plaisir à travailler plus tard avec lui au Ministère dans le cadre de nos responsabilités syndicales respectives. M. Joquet nous entraînait avec rigueur aux problèmes d’agrégation.

Nous avions aussi des séances d’exercices et problèmes, et des compléments par Jacques Boutigny (54 S SC) ou Jean-Michel Dolique (52 S SC). L’ambiance était excellente, nous travaillions et nous nous entendions bien. Un drame s’est produit, cependant : Tatave, qui était entré après un CAP de menuisier à l’ÉN d’Angoulême, atteignait la limite d’âge pour le sursis d’incorporation militaire, et malgré les démarches effectuées, en particulier par Henri Canac, il a dû partir sans pouvoir passer l’agrégation. Ce fait, et ses deux ans de guerre d’Algérie, créèrent un traumatisme qui le conduisit au suicide quelques années plus tard. De son côté, Riri avait acheté une 4 CV, et il se faisait un plaisir d’emmener les filles à Pozzo pour le déjeuner. À la sortie de l’École, il aura la gentillesse de me remmener chez moi avec tout mon matériel.

Entre l ‘écrit et l’oral, c’est en Alsace qu’a eu lieu le voyage des agrégatifs : à Strasbourg avec ses énormes et succulentes choucroutes et les lits à gros édredon, la petite France, les labos, les mines de potasse…

Pour la plupart d’entre nous le résultat de l’agrégation a été positif. Enfin, c’est au cours de cette année laborieuse que j’ai connu Marie-Jeanne Minier, auditrice envoyée comme plusieurs autres par Chrétien. Celle-ci deviendra mon épouse. L’un des points de rapprochement avait été son non-conformisme : elle lisait Le Canard Enchaîné !

Et après ?

Pendant ces quatre années, nous n’avions pas seulement le nez fourré dans nos études. En janvier avait lieu le Bal dans les salons dorés de la Sorbonne prêtés pour l’occasion. Il était organisé par l’Amicale avec l’aide des élèves qui préparaient la salle, tenaient le vestiaire, la caisse, le bar… Au printemps, c’était la sauterie de l’Association sportive, dans l’un des réfectoires de Pozzo libéré de ses tables, et dans une ambiance plus décontractée. Il y avait des réunions syndicales où nous discutions ferme, parfois fort animées, avec Guy Cheymol (55 L SC, que l’on surnommait Cheymollet parce qu’il était socialiste, comme Guy Mollet ministre ou Président du Conseil), Michel Appel-Muller (54 L SC, plus tard l’un des piliers du quotidien L’Humanité), Joseph Pinard (55 L SC, qui deviendra plus tard député du Doubs, et quittera l’Amicale parce qu’elle n’avait pas, selon lui, suffisamment défendu les Écoles normales primaires), des séances de gymnastique sous la houlette de Germain Boutillier, le “ Bouts ” du rugby qui devait opérer encore longtemps, avec les clous d’or forgés par Ollivry, du ciné-club, des séances de télévision dans la salle du CAV. Bien que la télé n’ait eu qu’une seule chaîne en noir et blanc, nous y étions nombreux, l’ambiance était conviviale ; certains fidèles se manifestaient bruyamment, ainsi Maurice Vintillas (54 S SC)… Nous allions parfois au théâtre à Paris, ou écouter Brassens… Nous avons participé à d’autres luttes, en particulier au sein du Comité pour la paix en Algérie, nous avons applaudi Kroutchev qui passait devant l’École avant que son cortège ne s’engage dans le tunnel de l’autoroute …

J’ai été nommé à Reims, au tout nouveau lycée Clemenceau, dont le proviseur était M. Hausslein. C’est bien plus tard qu’en adhérant à l’Amicale, une Fontenaysienne prénommée Suzanne (18 S FT), s’est révélé être son épouse.

Pendant les années qui ont suivi, étant en région parisienne, je retournais souvent à l’École, pour donner le bonjour et discuter avec les uns et les autres. Cette École m’avait tout donné et permis de réaliser mon improbable rêve d’enfant. Comme je n’avais manqué aucune assemblée générale de l’Amicale, on m’avait “ repéré ”, et un jour Jacques Boutigny m’a demandé de lui succéder au conseil d’administration. Puis je fus nommé trésorier en 1982, année de la fête du Centenaire de nos ÉNS de Fontenay et de Saint-Cloud. J’ai accepté, par gratitude envers l’Institution et envers tous ces anciens qui l’ont faite et accompagnée. Un prolongement de ces quatre années exceptionnelles. Je ne pensais pas assurer aussi longtemps cette fonction. La suite, beaucoup la connaissent…
Merci à tous mes maîtres et à l’École de la République. Merci à mes parents qui, malgré un niveau de vie très modeste, ont permis que se réalise mon rêve d ‘enfant.

Lucien SELLIER
(56 S SC)

Paul Fournel

Paul Fournel
Promotion 1968, Lettres, Saint Cloud

Je me souviens très bien : c’était un joli jour de printemps, Saint-Cloud était alors à Saint-Cloud et nous étions au dernier étage du pavillon. Ce devait être le matin puisque le soleil entrait par la fenêtre à l’est, faisant briller l’éternelle et précieuse poussière qui hantait les lieux depuis un long toujours.

Je me tenais au fond de la petite salle de classe. Je regardais danser la lumière sur le dos de mes camarades. En grands professionnels des concours, ils se tenaient courbés, comme s’ils se rassemblaient avant de bondir sur l’agrégation.
Pierre Barbéris, derrière son bureau, sur l’estrade, nous parlait de l’argent chez Balzac. Il en parlait fort bien, comme à son habitude, donnant une large image du monde balzacien qui était aussi, pour le jour et pour jamais, l’image de notre monde. J’aimais l’écouter et j’aimais le comprendre. Il n’avait pas encore parfaitement intégré le jargon des linguistes qui commençait alors à boucher l’horizon, et il expliquait la marche des affaires, la malignité et le génie des hommes que la fortune anime.
Je m’arrêtai de prendre des notes. Le soleil montait imperceptiblement dans le ciel et l’angle des rayons se modifiait dans la pièce. Je regardais Barbéris aller et venir sur l’estrade, porté par son discours que je n’écoutais plus. Il était un modèle parfaitement acceptable de grand professeur, de ceux qui comptent, de ceux qui étudient encore, de ceux qui publient et que les étudiants recherchent. Les planches de l’estrade grinçaient discrètement sous ses pas. Tout était là assez ancien pour avoir une allure d’immuabilité, d’éternité, celle du savoir sans doute et de la transmission à coup sûr.
Les derniers mots que j’ai entendus étaient « Illusions perdues », ensuite je me parlais trop fort à moi-même pour en entendre davantage. « Voici, me dis-je, depuis vingt ans tu es en classe. L’année prochaine, tu passeras de l’autre côté du bureau, tu respireras la même poussière et tu resteras dans la salle de classe pour encore quarante ans. »
Je me suis levé sans tapage, laissant là les concours et la classe. Je suis sorti paisiblement, léger. Dehors, le soleil m’a fait plisser les yeux et j’ai pris la route pavée en direction de Paris.

Paul Fournel


Sa carrière
Écrivain, poète, auteur dramatique, Paul Fournel est né à Saint-Étienne le 20 mai 1947. Sa carrière l’a mené à San Francisco (directeur de l’Alliance française), Le Caire et Londres (attaché culturel), Princeton (Visiting professor) et en Languedoc-Roussillon (directeur littéraire du Centre Régional des Lettres). Ses activités se sont déployées dans les domaines du théâtre et du cinéma et dans ses responsabilités au plus haut niveau au service de la défense de la littérature et des écrivains (présidence de la Société des gens de lettres et édition ou direction chez Ramsay, l’Encyclopaedia Universalis, Slatkine-France, etc.).
Il est entré à l’Oulipo en 1972, son mémoire de maîtrise portant sur Raymond Queneau (Raymond Queneau romancier et le problème du néo-français, dir. Pierre Kuentz). Il est l’auteur du premier ouvrage consacré à l’Oulipo, Clefs pour la littérature potentielle. Après avoir longtemps occupé le poste de « secrétaire définitivement provisoire » de l’Oulipo, P. Fournel en est son président depuis 2004.

Son œuvre
Paul Fournel est l’auteur notamment :

  • de romans (Foraine, 1999 ; Un rocker de trop, 2004 ; Chamboula, 2007)
  • de poèmes (Toi qui connais du monde, 1997 ; Les animaux d’amour, ill. H. Cuéco, 2007) ;
  • de livres pour enfants (Les Aventures très douces de Timothée le rêveur, 1982 ; La reine de la cour, 1979 ; les séries Superchat (Nathan) et Guignol (Bibliothèque rose) ;
  • de textes ou de notes autobiographiques ou encore d’autofiction (Poils de cairote, 2004 ; Un homme regarde une femme, 1992 ; Le jour que je suis grand, 1995) ;
  • de nouvelles (Les Grosses Rêveuses, 1981 ; Les Athlètes dans leur tête, 1988, porté à la scène et interprété par André Dussolier en 2003 ; Courbatures, 2009 ; Manières douces publié sous le pseudonyme anagrammatique de Profane Lulu, 2009 ; C’est un métier d’homme, collectif Oulipo, 2009) ;
  • d’essais (Besoin de vélo, 2004 ; Les Marionnettes, 1982, ouvrage collectif).

Certains de ses livres ont été couronnés de prix littéraires (Bourse Del Duca, Goncourt de la nouvelle, Renaudot des lycéens, etc).
Voir les sites http://www.paulfournel.net et http://www.oulipo.net/oulipiens/PF ainsi que la notice « Fournel » de l’Encyclopaedia Universalis.
Paul Fournel est aussi l’auteur d’une thèse, Le Guignol lyonnais classique, 1808-1878, étude historique, thématique et textuelle d’une forme d’art populaire, (dir. Michel Decaudin, Paris 10).
En 2012 viennent de paraître La liseuse (P.O.L.) et Anquetil tout seul (Seuil).

Christine de Buzon (L FY 1971)

L’évolution des ÉNS Par Francis Dubus

Francis Dubus
Promotion 1953, Sciences, Saint Cloud

En ce 20 juillet 2014, Francis Dubus, directeur de l’ÉNS Saint-Cloud de 1977 à 1985, me rend visite afin que nous finalisions sa contribution, en tant qu’ancien directeur, aux Mémoires des ÉNS. Le passage du Tour de France dans la région, coupant les routes, nous a alors offert le moment de tranquillité nécessaire à la réalisation cette tâche! Danielle Alloin

 

D.A : Quelle était donc la situation de l’ÉNS de Saint-Cloud en 1977 ?

F.D. :

J’ai été nommé directeur de l’ÉNS de Saint-Cloud dans les conditions suivantes.

Jacques Butterlin, géologue, était directeur depuis une dizaine d’année. Il présenta sa démission pour être nommé conseiller scientifique à l’Ambassade de France à Mexico. La vacance de son poste fut publiée au Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale (B.O.E.N.) et c’est ainsi que j’en pris connaissance. Michel Huby, germaniste, était alors directeur-adjoint. Il présenta également sa démission pour la rentrée 1977, ne souhaitant ni continuer à assumer cette fonction, ni être candidat à celle de directeur. La vacance de sa fonction ne fut pas publiée. Je me suis alors informé auprès de Jacques Butterlin de la situation de l’École et de son avenir, ainsi que des conditions de nomination de son successeur. Jacques Butterlin avait fait adopter de nouveaux statuts, tout juste entrés en application: nomination du directeur par le Ministre d’après deux listes de deux noms de candidats, l’une établie par l’assemblée des présidents de section du Comité Consultatif des universités concernées, l’autre par le Conseil Supérieur de l’Éducation Nationale (É.N.). A sa connaissance aucune candidature ne s’était encore manifestée, la nomination du nouveau directeur était donc une question ouverte.

Les missions de l’École avaient été adaptées progressivement aux besoins de l’É.N. :

  • Préparation aux agrégations scientifiques et littéraires.
  • Activités de recherche scientifique comme dans tout établissement de l’enseignement supérieur.
  • Par ailleurs, l’École contribuait à la formation continue des enseignants des premier et second degrés par l’intermédiaire de trois centres pédagogiques : centre audiovisuel (CAV), centre de recherche et de diffusion du français (CREDIF), centre d’études et de recherche pour le développement (CREFED). En pratique, chacun de ces centres avait une vie autonome, sans aucun lien avec les autres, ni avec les élèves de l’École issus du concours annuel, ni avec les préparations à l’agrégation. Ces centres pédagogiques occupaient une partie notable des locaux de l’École et une fraction importante du personnel enseignant, ingénieur et technicien.

Le fonctionnement de l’École était assuré dans des locaux insuffisants et inadaptés qui rendaient la vie quotidienne difficile.

Ainsi, la tâche s’annonçait importante, difficile, mais exaltante. Je décidais donc de présenter ma candidature avec comme objectifs de valoriser le passé de l’École, de gérer le présent et de préparer l’avenir.

Au total, trois candidatures furent déposées dont la mienne. Je figurais en numéro un sur la première liste et en numéro deux sur la seconde. Seul candidat figurant à la fois sur les deux listes, c’est donc normalement que je fus nommé par le Ministre directeur de l’École à la rentrée de 1977 et pour un mandat d’une durée de cinq ans.

Le centenaire de l’École interviendrait en 1982, il était essentiel de fêter dignement cet évènement et de mettre en valeur l’ensemble des services rendus par l’École depuis un siècle.

 

D.A. : Quels étaient alors les perspectives d’avenir pour l’École?

F.D. :

Préparer l’avenir était bien entendu une tâche essentielle pour le nouveau directeur.

La question avait été posée dès 1939 lorsque la construction du tunnel de Saint-Cloud (autoroute de l’ouest) amputa l’École d’une partie de ses locaux et de ses terrains. Sur ses autres limites, l’École était bornée par le parc national de Saint-Cloud, zone non edificandi. En outre, l’augmentation progressive des effectifs des élèves et des missions de l’École nécessitait la création de locaux supplémentaires.

Chacun comprenait que la reconstruction ou l’extension de l’École ne pouvaient avoir lieu sur place. Pendant les décennies 50, 60 et 70, plusieurs implantations avaient été suggérées en région parisienne, notamment près de Versailles, à Saint-Quentin en Yvelines. Mais aucune d’elles ne fit l’objet d’un consensus. Le ministère proposa alors la reconstruction de l’École en province. Plusieurs villes universitaires furent plus ou moins envisagées avec Jacques Butterlin. Mais c’est le principe même de la reconstruction en province qui se heurta à une forte opposition interne. Finalement, en 1975, la DATAR (direction de l’aménagement du territoire et de l’action régionale) décida d’un transfert à Lyon. L’opposition redoubla.

Notons qu’initialement, il était envisagé le transfert à Lyon de l’ensemble des activités scientifiques, littéraires et pédagogiques. Les littéraires objectèrent que, sans la proximité des bibliothèques et des lieux culturels parisiens, ils ne seraient pas en mesure d’exercer correctement leurs missions. Quant aux centres pédagogiques, ils s’installèrent dans un conservatisme absolu, résumé par l’un de ses membres, dans l’aphorisme : « Si Saint-Cloud n’est plus à Saint-Cloud, ce ne sera plus Saint-Cloud » !

L’argument de l’absence d’un environnement scientifique n’était évidemment pas valable pour la région Rhône-Alpes, largement pourvue en universités,  grandes écoles scientifiques et laboratoires de recherche publics et privés. Il fut alors envisagé, pour donner de la consistance au projet, de décentraliser l’ensemble des sections scientifiques des ÉNS de Saint-Cloud, Fontenay et Cachan. Cette dernière présenta une objection importante en considérant qu’une proximité de ses sections scientifiques avec celle des techniques industrielles était une nécessité pédagogique. Finalement le projet arrêté fut celui de décentraliser les activités scientifiques des ÉNS de Saint-Cloud et Fontenay, d’autant que la directrice de cette dernière le souhaitait fortement en vue de se limiter aux seules activités littéraires.

C’est dans ces conditions que je fus convoqué par la Secrétaire d’État aux enseignements supérieurs, immédiatement après ma nomination à la direction de Saint-Cloud. Le projet arrêté me fut notifié et il me revenait de le mettre en œuvre. Je fus chargé d’élaborer un plan pédagogique (détail des locaux à construire), de proposer un architecte et, au préalable, de suggérer un site d’implantation dans la région lyonnaise.

 

D.A. : Quel choix d’orientations scientifiques pour cette École revisitée ?

F.D. :

Le directeur de la recherche au ministère en 1981, Mr Descomps,  souhaitait que l’on définisse des orientations scientifiques précises (telles que les neurosciences…) pour cet établissement restructuré. Jean Giraud fut choisi par lui pour faire des propositions en ce sens. Elles n’aboutirent pas. En fait, la recherche scientifique ne se prédit pas à court terme. Les résultats, les découvertes, se présentent sur le moyen terme et le long terme. C’est pourquoi je défendis l’idée qu’il était préférable de fonder l’avenir de la recherche à l’ÉNS de Lyon sur le choix de chercheurs confirmés ou prometteurs auxquels on offrirait un lieu, un cadre et des moyens. Tout au plus fut-il reconnu que l’environnement des laboratoires industriels de Gerland, appelés à se développer, justifiait de privilégier notamment les recherches en biologie et en biochimie.

Pour les activités d’enseignement, il était normal de transférer les sections de préparation des agrégations des deux ÉNS: mathématiques, physique et chimie, sciences naturelles. On y ajouta la préparation à l’agrégation de biochimie dont il n’existait qu’un centre à l’ÉNS de Cachan. J’avais également proposé, pour compléter la préparation aux agrégations scientifiques, de prévoir la préparation à l’agrégation de mécanique générale. Mon successeur ne donna pas suite.

Pour toutes ces activités, j’avais prévu de développer l’outil informatique : en particulier un terminal dans chaque chambre d’élève, connectable à la bibliothèque de l’Ecole.

On en déduisait « un plan pédagogique », c’est-à-dire un descriptif des locaux nécessaires pour accueillir les activités d’enseignement et de recherche pour les domaines scientifiques retenus. On aboutissait alors à une prévision de construction de 15000 m2.

 

D.A. : Comment se fit la sélection du site à Lyon ?

F.D. :

Je fus mis en relation avec l’ADERLY (association régionale pour le développement de la région lyonnaise). Quatorze sites différents me furent proposés à Lyon et dans sa banlieue, que j’explorais en détail.

Le choix se fit sur trois critères principaux :

(a) communications faciles avec les établissements d’enseignement supérieur de la région Rhône-Alpes, essentiellement Lyon et Grenoble, mais aussi Saint- Etienne et Lausanne.

(b) implantation dans un site urbain pour faciliter la vie des étudiants logés. L’École ne pouvait être tel un monastère de la pensée isolé en banlieue.

(c) possibilité d’extensions ultérieures.

Trois sites furent rapidement reconnus comme répondant plus ou moins à ces trois critères :

  • Lyon Part Dieu (le TGV n’était pas encore construit en 1977).
  • Villeurbanne près de l’Université de Lyon 2 à l’est.
  • Le site des abattoirs de Gerland au sud.

En définitive, c‘est ce dernier qui fit l’objet d’un consensus. Certes, le quartier n’était pas encore suffisamment urbanisé à cette époque, mais l’ADERLY avait développé tout un projet pour cela. L’École devenait la « locomotive » de ce projet d’urbanisation. De plus, une ligne de métro devait ultérieurement passer à proximité. C’était donc un pari sur l’avenir.

Comme souvent en de telles circonstances c’est la ville de Lyon qui mit gratuitement le terrain à notre disposition.

 

D.A. : Et en ce qui concerne les financements ?

F.D :

Le ministère consacra l’ensemble de sa dotation d’une année en crédits de construction pour le projet de d l’École ! Cependant, cela n’y suffisait pas. D’autres sources de financement durent être recherchées :

  • Comme déjà mentionné, la ville de Lyon offrait le terrain.
  • Les locaux dédiés à la recherche furent subventionnés pour 4000 m2 par la région Rhône-Alpes et le département du Rhône.
  • Le ministère estimait qu’il n’était pas de son rôle de financer la résidence des élèves, dès lors qu’il versait déjà à ceux-ci un salaire de professeur- stagiaire. Pourtant une résidence était nécessaire pour développer une vie communautaire, comme dans les autres ÉNS. Ce fut l’office de construction des HLM de la ville de Lyon qui prit en charge le projet de résidence, les élèves constituant un public de locataires solvables.
  • Le ministère se refusait également à financer un grand amphithéâtre à usages multiples (assemblées générales des élèves, colloques, congrès et expositions scientifiques, activités culturelles, etc…). Il fut reconnu localement que cet amphithéâtre était une nécessité et c’est la ville de Lyon qui en assura le financement.

 

D.A. : Comment réagirent les personnels ?

F.D. :

Le ministère, qui gère les emplois de fonctionnaires, avait de longue date annoncé une politique libérale et humaniste : aucun membre des personnels affectés aux ÉNS parisiennes (Saint-Cloud et Fontenay) ne serait transféré à  l’ÉNS de Lyon sans sa demande expresse, les autres seraient transférés dans l’un des établissements d’enseignement supérieur qui leur seraient proposés dans la région parisienne ou ailleurs. Peu demandèrent leur mutation à Lyon et ceci pour des raisons diverses : famille, logement, proximité de la retraite ou simplement refus d’un avenir qui les inquiétait. Pourtant la ville de Lyon avait offert des possibilités de relogement.

Trois enseignant-chercheurs de Saint-Cloud franchirent le pas : Jean Giraud, professeur de mathématiques, Bernard Bigot, alors maître-assistant de chimie, et Gilbert Brun, maître–assistant de biochimie. Ces derniers avaient la perspective d’être nommés professeurs d’université rapidement.

Peu de personnels administratif ou technique se sentirent motivés par un transfert. Parmi eux, Bernard Sebire et son épouse, concierges du bâtiment de Valois dans le parc, acceptèrent et devinrent concierges de l’ÉNS de Lyon. Beaucoup de ces personnels demeurèrent au sein de l’ÉNS de « Saint-Cloud-Fontenay » pour les littéraires (maintenue à Saint-Cloud et à Fontenay) et au sein des centres pédagogiques. Au total, le projet de transfert à Lyon n’engendra aucune situation individuelle dramatique. Il revenait au ministère de gérer les emplois vacants ou créés, sur une longue période, dans les années précédant ou suivant le transfert.

S’agissant des enseignants-chercheurs, le ministère publia vacants à l’ÉNS de Saint-Cloud différents emplois, avec la condition d’un transfert ultérieur à Lyon. Ce sont les commissions de spécialistes de l’ÉNS de Saint-Cloud, élargies à des enseignant-chercheurs de la région Rhône-Alpes qui eurent à faire les choix.

A postériori, on peut dire qu’il y eut peu de décentralisation des activités de recherche scientifique de Saint-Cloud vers Lyon et que ces dernières relèvent en fait d’une création nouvelle.

 

D.A. : Pouvez-vous nous dire quelques mots  à propos du projet architectural ?

F.D. :

Une fois le projet pédagogique de la construction adopté et les divers financements assurés, un concours d’architectes fut ouvert par le service constructeur du rectorat de Lyon. Un jury d’une douzaine de personnes représentant les parties concernées fut constitué. Un  premier tour du concours fut organisé sur présentation d’esquisses : le succès fut important avec 24 projets présentés. Trois d’entre eux furent retenus.

Une seconde étape, avec présentation de maquettes par les trois lauréats, se déroula au deuxième semestre de 1981. Celui-ci faillit ne pas avoir lieu ! En effet, entre les deux tours, eurent lieu élections présidentielles et législatives. Le changement de majorité politique donna un regain d’espoir aux opposants pour faire annuler le projet. Mais c’était ignorer la puissance du lobby universitaire et politique de la région Rhône-Alpes qui fit prévaloir l’intérêt du projet pour le développement de la région, comme l’avait fait la DATAR en 1975. Il y avait, de plus, le poids de l’administration d’État qui assure la continuité de ses projets, notamment lorsqu’ils sont déjà financés. L’intersyndicale de l’École dut s’incliner. Un nouvel argument fut alors avancé : Lyon aurait une sixième ÉNS, Saint-Cloud demeurant sur place. Là encore le ministère fit prévaloir qu’il ne lui était pas possible de créer de toutes pièces une sixième ÉNS, pour des raisons financières et sans la nécessité de renforcer le réseau des ÉNS. Une ultime charge fut lancée par l’intersyndicale, résumée par l’expression « Soit, mais pas lui ». En clair il était demandé que le directeur de l’ÉNS de Saint-Cloud ne soit pas le futur directeur de l’ÉNS de Lyon. Ce fut une petite victoire pour les opposants qui eurent ainsi une victime expiatoire. Je n’ai évidemment pas été associé à ces discussions de l’ombre. Ce n’est que quelques années plus tard que j’en fus indirectement informé.

Le projet de construction pouvait donc se poursuivre. Le jury du concours choisit, sur ma proposition, le projet de l’architecte Dubois. Celui-ci satisfaisait au mieux les objectifs annoncés : intégration au quartier, en particulier harmonisation avec la Halle Tony Garnier, insertion dans la ville avec une rue traversant l’École ouverte au public, et, à l’interne, communication aisée entre les laboratoires d’enseignement et ceux de recherche.

Le projet prit corps avec de multiples réunions de travail à Lyon, avec l’architecte et les représentants de l’ADERLY, pour élaborer le détail des plans de construction, conformément au plan pédagogique. Vint ensuite la période de l’appel d’offres aux entreprises et le choix de celles-ci par un jury présidé par le recteur, maitre d’ouvrage, jury auquel je participais.

La traditionnelle cérémonie de la pose de la première pierre eut lieu en 1984, avec une large publicité médiatique et invitation de nombreuses personnalités. Le Ministre Jean-Pierre Chevènement la présidait. Il se passa à cette occasion un évènement singulier. Le jour de la cérémonie, un journal lyonnais parut avec toute une page consacrée au « futur » directeur de l’établissement: il s’agissait du conseiller scientifique de la région Franche-Comté présidée par le Ministre ! Les directeurs des ÉNS de Saint-Cloud et de Fontenay étaient marginalement invités à la cérémonie, préludant leur mise à l’écart de la future École. Cette initiative du Ministre ne fut pas du goût des universitaires Rhône-alpins qui avaient aussi leur petite idée sur le sujet. Ainsi donc, le projet de la nouvelle ÉNS, devenu crédible, suscitait des appétits.

 

D.A. : Comment s’acheva cette intense période d’activité pour vous ?

F.D. :

Je fus ulcéré du procédé, d’autant que je fus informé plus tard, indirectement et fortuitement, du pacte de nature politique passé entre l’intersyndicale de l’École et le ministère pour m’écarter de la direction du futur établissement.

En 1985 je pris la décision de démissionner de la direction de l’ÉNS de Saint-Cloud. Je considérais que ma mission, qui était de conduire ce projet depuis un état de néant en 1977 jusqu’à la sortie de terre des murs en 1985, avait atteint un état d’irréversibilité. La suite ne pouvait qu’être menée à terme sous la direction de l’architecte Dubois et la supervision du rectorat, maître d’ouvrage.

L’ouverture de l’École était prévue quelques années plus tard (elle le fut en 1987). Devant tant d’appétence pour diriger cette École, notamment par les universitaires Rhône-alpins, ma participation n’était plus indispensable. Pour certains elle était une gêne. Après huit années consacrées au projet, pour son initialisation et son développement, je pouvais laisser à un successeur un peu de la tâche à accomplir dans la phase finale.

Le directeur des enseignements supérieurs me convoqua et m’incita à revenir sur ma décision jusqu’à la fin de la construction. On me promettait pour la suite  un poste de recteur… ! Je trouvais cela indigne. Je fis prévaloir mon droit de retourner sur mon emploi de professeur à l’université de Nice, dont j’avais été détaché en 1977.  Après une année sabbatique, accordée par ma section du CCU (et non par le ministère), je retournais dans le laboratoire de signaux et systèmes que j’avais fondé à Nice et qui avait continué à se développer avec mes collègues. Il était devenu équipe associée au CNRS l’année de mon départ.

Ainsi se terminait ma contribution au projet inachevé de décentralisation, reconstruction, mixité, et aux missions nouvelles de l’ÉNS de Lyon, avec l’héritage des ÉNS de Saint-Cloud et de Fontenay.

 

D.A. : Et la suite de cette aventure?

F.D. :

On la connait : les élèves scientifiques issus des concours d’entrée des ÉNS de Saint-Cloud et Fontenay de 1987 sont entrés à l’ÉNS de Lyon à son ouverture. Les autres élèves et les matériels y furent transférés l’année suivante.

Le ministère restructura l’ensemble des ÉNS :

  • Une ÉNS littéraire fut créée, rassemblant les sections littéraires de Saint-Cloud et de Fontenay. La directrice de Fontenay en prit la direction. [Devenue ÉNS littéraire et sciences humaines, elle sera ensuite délocalisée à Lyon en 2000, avec la dénomination0 ÉNS LSH, sous la gouvernance de Sylvain Auroux qui en avait été nommé directeur en 1995.]
  • L’ÉNS de Lyon fut créée par décret et un administrateur provisoire fut nommé : Guy Aubert. Celui-ci était à la fois un scientifique de renom, ce qui satisfaisait la communauté universitaire, un professeur de l’Université de Grenoble qui avait la confiance des universitaires Rhône-alpins, et un ancien élève de l’ÉNS de Saint-Cloud ce qui garantissait une certaine continuité de l’établissement. Ce fut un choix auquel j’adhérais pleinement. Bernard Bigot, transféré de l’ÉNS de Saint-Cloud, fut nommé directeur des études.

L’ÉNS de Lyon était donc au départ dans de bonnes mains.

Après la publication du décret de janvier 2010 créant un seul établissement avec les deux ÉNS (ÉNS LSH et ÉNS de Lyon), on pouvait considérer que la réforme de nos Écoles était achevée : décentralisation, reconstruction, mixité, restructuration et nouvelles orientations de recherche et enseignement. Entreprise à la fin des années 70, il aura fallu près d’un tiers de siècle pour la mener à terme.

Depuis, l’ÉNS de Lyon réunifiée a montré sa vitalité. Ses performances en ont fait d’emblée une ÉNS de premier ordre dans le paysage universitaire Rhône- alpin, national et international. C’est évidemment une réussite, n’en déplaise aux détracteurs du projet des années 70.

Observons que, chemin faisant, la réforme des ÉNS de Saint-Cloud et Fontenay a entraîné celle des Écoles de Paris : fusion pure et simple de l’ÉNS de jeunes gens de la rue d’Ulm avec celle de jeunes filles du boulevard Jourdan ; la non-mixité des ÉNS était depuis longtemps un anachronisme indéfendable.

Cependant, trois questions importantes au moins, communes aux trois ÉNS de Paris, Lyon et Cachan, demeurent :

  • L’engagement pour les élèves de servir l’État pendant dix années, contre un statut de professeur-stagiaire pendant leurs quatre ou cinq années d’études.
  • La non-mixité sociale du recrutement, après la fin de « l’ascenseur social » caractéristique des ÉNS de Saint-Cloud et de Fontenay.
  • La place des ÉNS en tant que grandes écoles recrutant par concours, dans le paysage universitaire français dual (universités et grandes écoles).

En toute hypothèse, le recrutement et la formation des élites pour les grands établissements publics et privés du pays demeurera une nécessité. Encore faudra-t-il veiller à garantir l’égalité des chances pour y accéder.

Entretien avec Francis DUBUS

Entretien avec Francis DUBUS
Promotion 1953, Sciences, Saint Cloud

Entretien avec et propos mis en forme par Danielle Alloin, promotion 1965, Sciences, Fontenay

Gap le 25 août 2012

Ce samedi 25 août 2012, Francis Dubus passait par la ville où j’habite, alors nous nous sommes retrouvés pour évoquer ses souvenirs d’élève-Cloutier : une longue conversation par une fin d’après-midi ensoleillée.

Francis me parle des années cinquante à l’ENS de Saint-Cloud et souligne le fait que l’exiguïté et la dispersion des locaux ‘formataient’ en quelque sorte la vie à l’Ecole. D’une part il manquait  les  espaces pour des actions propres à l’Ecole et d’autre part, les lieux de vie des élèves étaient  éparpillés : en plus du bâtiment de l’Ecole proprement dite dans le parc de Saint-Cloud, il y avait la villa Bonnet dans le parc de Montretout,  la villa Latouche dans le vieux bourg de Saint-Cloud, la villa Codron  et une ancienne clinique, avenue Pozzo di Borgo,  achetées par l’Ecole pour y installer, entre autres, l’intendance et les réfectoires.

La pénurie de locaux rend difficile la vie commune, les réunions…  Il existe néanmoins quatre groupes sur des lignes politiques diverses (groupe syndical  –SNES–, groupe TALA, groupe communiste, groupe socialiste) et une association, le ‘cartel des ENS’ (sous-groupe de l’UNEF qui rassemble les cinq ENS et deux ENS d’éducation physique –à l’époque filles et garçons sont séparés–).  Ces groupes fonctionnent en ‘bulles’, il y a peu d’interactions entre eux. La communication se fait par panneaux d’affichage interposés.

La grande question qui agite les élèves en cette rentrée de 1953 est celle de la fonctionnarisation. Jusque-là, les élèves-professeurs sont boursiers.  Le syndicat et le cartel des ENS poussent au passage vers un statut de fonctionnaires-stagiaires. Un lobby est mis en place qui va agir auprès de la Chambre des députés et du Sénat. On est à une époque de grande sensibilité à l’égard de la jeunesse et les normaliens sont appréciés. L’argument retenu, celui  qui emporte la décision finale, est l’engagement décennal des élèves-professeurs. Mais pour l’équilibre du budget de l’Etat, il faut trouver la recette correspondant à cette dépense supplémentaire et ce sera une modeste taxe sur le tabac.  Ainsi, au 1er janvier 1954, les élèves de l’ENS deviennent fonctionnaires-stagiaires. C’est pour eux une grande respiration : leur avenir est assuré.  Quant à tenir l’engagement décennal, il y aura très vite quelques exceptions et la question des autres parcours se posera alors sans que cela constitue un vrai problème car aucun contrôle strict n’est exercé et le nombre de cas est très réduit (deux dans la promotion 1953).

Les études étaient alors de trois années, plus une année facultative de préparation à l’agrégation.  Selon la discipline les cours avaient lieu à l’Ecole ou en dehors : les ‘natu’ (sciences naturelles) et les ‘matheux’ prenaient leurs cours en Sorbonne, alors que les ‘physiciens’ avaient cours et travaux dirigés à Saint-Cloud, en petit comité et avec de prestigieux professeurs (Alfred Kastler par exemple) et leurs travaux pratiques en Sorbonne (absence de locaux adéquats à l’ENS).  Au cours des  deux premières années, les physiciens devaient obtenir leur licence composée de  trois certificats imposés (physique générale, chimie générale, mécanique rationnelle) plus un certificat au choix (méthodes mathématiques pour la physique ou cristallographie ou autre). La troisième année était consacrée à la préparation d’un DES (diplôme d’études supérieures), premier contact avec la recherche, et au stage d’agrégation (préparation de leçons et stage de trois semaines auprès d’un professeur de physique d’un lycée parisien). La quatrième année était toute dévolue à la préparation du concours d’agrégation (leçons, montages expérimentaux, problèmes…). Des conférences et cours étaient proposés afin d’élargir les connaissances. Une anecdote à propos des cours est évoquée par Francis Dubus : une cloche au bâtiment Valois, actionnée avec une chaîne métallique par Mme Vidal, la concierge,  ponctuait le déroulement des études, 8 :30, 10 :30, 14 :00 et 16 :00. Francis me dit avoir encore aujourd’hui le tintement de la cloche dans les oreilles ! Et c’était cette même cloche qui avait appelé les jeunes postulants pour la lecture des résultats du concours d’entrée, elle était donc associée à un évènement d’importance… La chaîne en fut décrochée en mai 1968.

Pour cette promotion de scientifiques (1953), plus de 50% des élèves étaient entrés par les écoles normales d’instituteurs et étaient d’origine modeste. Comme le précise Francis, à cette époque-là l’ascenseur social fonctionnait parfaitement.  A la sortie, les affectations se firent pour moitié dans l’enseignement secondaire et pour moitié dans l’enseignement supérieur et la recherche.

A propos de la vie quotidienne à l’Ecole, Francis Dubus souligne le fait que les élèves n’avaient aucun souci d’ordre matériel, ils étaient logés, nourris, blanchis. Les chambres étaient à occupation partagée et les sanitaires réduits au strict nécessaire, mais les lits étaient faits chaque matin par des agents de service ! Puis il me parle longuement des activités sportives. Il mentionne le professeur d’éducation physique, M. Boutillier, dit le Bouts, à la personnalité rayonnante et sympathique, apprécié de tous et stimulant, dès 7 :00 le matin, l’activité physique de cette cohorte de jeunes gens. Francis évoque les matchs de volley, de rugby, les rencontres amicales de rugby, équipe d’Ulm contre équipe de Saint-Cloud, que cette dernière remportait toujours, parait-il… Il y avait également des matchs élèves contre professeurs et assistants…  A l’été 1954, un stage commun aux cinq ENS avait été organisé au CREPS d’Aix-en-Provence, avec initiation à la varappe, visite en autocar de la Provence, spectacle au festival d’Aix (Don Juan de Mozart), concert d’Ida Presti et Alexandre Lagoya. Une ‘découverte  éblouissante’ résume Francis, pour qui la lumière provençale était comme un émerveillement après son  enfance passée au milieu des terrils du nord.

L’œil brillant, Francis me raconte les petits bals organisés par un élève, Jean Valérien, où l’on invitait surtout les élèves de Fontenay et de l’ENSET. Il mentionne un certain repas aux chandelles organisé dans les souterrains du parc de Saint-Cloud, aujourd’hui condamnés : M. Canac, alors secrétaire général de l’Ecole, avait laissé faire… Ce même personnage avait ainsi averti les élèves : « pour la bagatelle, vous passez le pont », car il ne souhaitait pas voir les Cloutiers troubler la quiétude des Clodoaldiens (Saint-Cloud étant une ville plutôt bourgeoise).  Et il y avait bien sûr le grand bal annuel dans les salons de la Sorbonne, qui rassemblait Fontenaisiennes et Cloutiers parés de leurs plus beaux atours : c’était l’occasion de nouer de douces idylles…  Les festivités duraient de 22 :00 à 05 :00, suivies, pour certains, de la soupe à l’oignon aux Halles encore localisées au cœur de Paris. Francis raconte que les officiels (administrations) des Ecoles, installés à une table, veillaient au bon déroulement du grand bal. Le dimanche, on se remettait lentement des agapes.

Pour les élèves, en majorité originaires de province et de classes sociales modestes, l’offre culturelle de la région parisienne était une véritable mine : concerts, théâtre, conférences…  Francis Dubus qualifie ses années  à Saint-Cloud comme celles d’une ouverture extraordinaire, d’une éclosion à tous points de vue.

On se déplaçait en bus, en métro, à vélo, en scooter ; certains Cloutiers possédaient même de vieilles guimbardes comme celle de Jean Valérien qui  s’en servait pour promener les ‘natu’ de sa promotion. Enfin, pour ceux que cela intéressait, il y avait les parties de poker enfumées qui duraient toute la nuit… Boire et fumer étaient les maladies de l’époque. Et n’oublions pas la césure imposée par le service militaire, 27 mois en ces temps de guerre d’Algérie, et des situations parfois très difficiles à vivre.

Disons que les années cinquante ont amorcé un tournant dans les missions de l’ENS de Saint-Cloud : c’est le début d’une mutation qui va peu à peu faire passer l’ENS d’une institution formant exclusivement des professeurs pour l’enseignement secondaire à une institution également ouverte sur l’enseignement supérieur et la recherche. Le décret de 1954 alignant les ENS de Saint-Cloud et Fontenay sur celles d’Ulm et Sèvres, avec obligation de préparer le concours de l’agrégation, en marque le point de départ.  A noter qu’avant cette date, la préparation à l’agrégation était possible sur la base du volontariat et se faisait à Ulm. Une fois le décret de 1954 promulgué, l’ENS de Saint-Cloud organisa ses propres préparations à l’agrégation : cela se fit rapidement en sciences (excepté en mathématiques, matière  pour laquelle Ulm servit encore de préparation aux Cloutiers pendant quelques années). En lettres ce fut plus long à mettre en place, au gré des personnalités et rayonnements des différents ‘caïmans’.

Et pour finir, Francis me raconte que les échanges dans l’Ecole se faisaient d’abord au sein d’une promotion d’une discipline donnée, puis entre promotions de cette même discipline et rarement entre disciplines, excepté pour des connaissances ou affinités individuelles. Il se rappelle les trois ‘blocs’ présents à l’Ecole : les élèves, les élèves-inspecteurs, le centre audio-visuel. Entre ces trois entités, peu d’interactions. Etait-ce le résultat des locaux éparpillés ou d’autres raisons plus profondes ?

Une fois encore Francis Dubus me redit l’impact fondateur de ses années de Cloutier pour sa vie professionnelle et personnelle et nous nous quittons sur ce beau souvenir.

Entretien avec et propos mis en forme par Danielle Alloin, promotion 1965, Sciences, Fontenay

 

ÉNS Fontenay-aux-Roses : Les années 1965-1969 et un souffle d’air en mai 1968

Par Danielle Alloin,
Promotion Physique/Chimie 1965

DA350… C’est le ruban blanc tissé de rouge que je couds sur mon ‘trousseau‘, en ce mois d’août 1965, à l’ombre d’un tilleul dans ma paisible province. En effet, pour l’entrée à l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses, nous devons marquer les serviettes de toilette, de table, etc… toutes les pièces que la lingerie de l’école aura à charge de blanchir. Il s’agit là d’un détail me direz-vous, mais ce détail signe un état d’esprit et une époque.

Je suis entrée à l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses un peu par hasard, mais pas tout à fait quand même… Car au tout début de ce hasard il y a les hommes politiques qui ont instauré l’école laïque et obligatoire en France et plus particulièrement Camille Sée qui œuvra tant pour l’instruction des filles. Mon arbre généalogique suggère que la quasi-totalité de mes lointains ancêtres, jusqu’à mes arrière grands-parents inclus, sont des paysans; puis arrivent deux grands-pères qui travaillent aux chemins de fer (le développement ferroviaire de la fin du XIXe siècle a besoin de bras), puis un père menuisier-ébéniste. J’ai donc peu de chances, à priori, de croiser le chemin de l’ÉNS.

Néanmoins, deux facteurs ont joué pour que cela advienne.

Le premier facteur relève d’une évolution sociale. En ce milieu du XXe siècle le monde ouvrier a développé une conscience politique et s’est structuré. Les bénéfices de l’instruction y sont mis en avant et pour mes parents, la réussite scolaire est une obligation : je réagis en étant une excellente élève. Le plus beau cadeau que je puisse alors faire à ma mère est de demander son aide à chaque distribution des prix pour porter la pile de livres que je reçois…  Le désir de comprendre et le goût pour l’étude m’ont saisie dès l’enfance et ne m’ont plus jamais quittée. Dans ma famille, l’horizon des études est le baccalauréat et devenir ‘maître d’école’ est un objectif que l’on aime à envisager. Mais on n’y a jamais entendu parler des classes préparatoires aux grandes écoles.

Le second facteur est d’ordre économique. Au début des années soixante, la France est encore en pleine reconstruction d’après-guerre : on a besoin de tous les cerveaux (y compris ceux des filles), de toutes couches sociales confondues. Il y a des relais en place dans le système éducatif, des relais qui veillent ! La directrice de mon lycée de filles convoque ainsi mes parents pour leur annoncer que je dois partir en classe préparatoire à Lyon et que ma bourse d’études suivra, bien entendu.

Mes propres inclinations (philosophie par exemple) ayant été tout simplement ignorées, je me retrouve transportée loin de chez moi, quasiment ‘déracinée’. Confrontée aux difficultés matérielles (pas d’internat pour filles dans ce lycée de garçons), à l’isolement et à une compétition outrancière, je ne dois qu’à ma pugnacité de conserver la joie d’apprendre. Je me cherche un nouveau futur et je caresse l’idée de devenir ingénieure dans la construction de ponts ou de barrages.

Les années de classes préparatoires constituent une zone noire dans ma vie car c’est à ce moment-là que je perds ma mère emportée par une maladie fulgurante et que mon père m’annonce que je dois désormais ’gagner ma vie’. Je me résous donc à intégrer l’IPES (Institut de préparation aux enseignements du second degré) de l’université de Lyon, en lieu et place d’intégrer une école d’ingénieurs, et à devenir ‘élève-professeure’ rémunérée. Et c’est face à cette accumulation de difficultés, que mon professeur de physique de Maths Spé, Mr Journet, ancien Cloutier, me vient en aide. Il m’encourage à préparer un concours que je n’avais pas présenté (puisque j’envisageais une carrière d’ingénieure), celui de l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses, car, à ses yeux, ‘la préparation à l’agrégation y sera bien meilleure qu’à l’IPES’.

Me voici donc embarquée dans un double cursus: en parallèle avec ma première année de licence à l’université, mes ex-professeurs de Maths Spé (Mr Journet en physique et Mme Favaron en mathématique) m’encadrent pour la préparation au concours de l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses. Ils me soumettent un problème hebdomadaire dans chacune des deux matières, ce qui constitue une solide révision du programme. De plus je suis autorisée par le proviseur, à titre très exceptionnel, à suivre des travaux pratiques de sciences naturelles le dimanche matin de 8:00 à 12:00 dans mon ex-lycée, car il y a alors une épreuve de ce type au concours d’entrée de Fontenay. Lorsque je songe à cette période je ne peux que m’incliner devant la générosité de ces trois personnes.

Arrivent l’écrit, puis l’oral du concours. En juillet je me retrouve donc à Paris, hébergée près du Parc Montsouris. La chambre mansardée ne possède qu’une lucarne dans le toit et je me revois en équilibre sur un tabouret, observant la cime des arbres du parc et tentant de capter un peu de leur fraicheur. Je fais connaissance avec le train de banlieue qui dessert Fontenay-aux-Roses, puis avec l’ÉNS. Du déroulement de l’oral même, je n’ai que peu de souvenirs. En vérité je ne sais pas vraiment où cela me mènera et je me sens plutôt détachée du résultat.

Finalement je suis admise et me voici, pendant l’été 1965, occupée au travail de couture des étiquettes DA350. Une fois prêt, le ‘trousseau’ est placé dans une malle en osier et expédié à l’ÉNS. En septembre 1965, je m’installe au 5 de la rue Boucicaut pour quatre années.

L’ÉNS est comme une sorte de ‘congrégation laïque’ : logées, nourries, blanchies, nous sommes dégagées de tout souci matériel, afin que tout notre temps puisse être consacré à l’étude. Nous formons une ‘communauté’ d’élèves, à l’exception des quelques-unes, déjà mariées, qui vivent à l’extérieur. Nous sommes aussi  protégées de toute ‘mauvaise rencontre’ : il y a une unique entrée placée sous le contrôle et l’autorité du concierge, et aucun homme, fût-il un père ou un frère, n’est autorisé à franchir les limites du parloir situé au voisinage immédiat de l’entrée. Un seul poste téléphonique, près du parloir, permet aux élèves de recevoir des appels. Autant dire que les communications se font davantage par l’écrit (postal) que par l’oral.

Dans le même temps, nous suivons tous les cours magistraux à Paris, à l’université. C’est notre espace de liberté, notre contact quotidien avec le monde extérieur. Les travaux dirigés et les travaux pratiques, eux, ont lieu à l’ÉNS, au sein du petit groupe de huit physiciennes/chimistes que nous formons, et ils sont encadrés par les meilleurs professeurs, quasiment des cours particuliers. De la même façon, en quatrième année la préparation à l’agrégation sera suivie intra-muros et sera d’une grande qualité.

A cette première rentrée, la promotion 1965 des physiciennes fait connaissance. Pour la moitiéd’entre nous l’arrivée s’est effectuée par le canal des écoles normales d’institutrices avant aiguillage vers le concours de Fontenay. A considérer nos origines sociales modestes, on voit qu’à cette époque l’ÉNS jouait encore largement son rôle d’ascenseur social. Une aussi petite promotion, c’est sympathique et nous nous entendons bien. Les repas du soir, dans une ambiance agréable, sont l’occasion d’échanger avec les matheuses, les biologistes et les élèves des disciplines littéraires, même si des affinités thématiques sont avérées. Si je cherche bien dans ma mémoire, il me semble que les clivages apparaissent plutôt entre promotions : nous avons peu de contacts avec les physiciennes de seconde, troisième ou quatrième années, plus avancées et/ou déjà engagées dans leur DEA ou leur préparation à l’agrégation. Notre vie estudiantine est facile, l’École pourvoit à tous nos besoins et de plus nous recevons chaque mois une somme d’argent qui nous sert d’agent de poche, voire davantage puisqu’au bout de la seconde année, j’ai pu acheter une 2CV… La directrice, Melle Cordier, est une personne aimable et discrète, un peu comme une ‘mère’ qui serait là pour veiller, avec une certaine distance, au bien-être et à l’épanouissement de ses ‘filles’.

Admise à l’ÉNS avec déjà la moitié de ma licence en poche (obtenue pendant ma première année d’IPES),  on me laisse généreusement deux années pour acquérir l’autre moitié de la licence! J’ai donc beaucoup de temps pour ‘papillonner’ et découvrir diverses spécialités de la physique : géophysique, physique nucléaire, astrophysique… J’assiste également à des conférences en tous genres à l’institut océanographique ou ailleurs. Ce sont ainsi deux années riches en accumulation de connaissances en physique.

C’est aussi la découverte émerveillée de la vie culturelle dans la capitale ! Nos origines sociales et provinciales ne nous ont pas accoutumées à une telle profusion… Musique, théâtre, cinéma… Nous goûtons à tous les fruits, d’autant que nous disposons d’une autonomie financière largement suffisante pour cela. Je me souviens des séances au TNP ou à la Comédie française, des concerts (e. g. Rampal & Veyron-Lacroix), des récitals d’orgue à Notre-Dame, des visites au Louvre, alors un musée un peu poussiéreux mais regorgeant des mêmes trésors artistiques qu’aujourd’hui tout en étant nettement moins fréquenté, des petits cinémas du Quartier Latin, des escapades à Versailles sous la neige, des sorties d’escalade en forêt de Fontainebleau… Nos dimanches sont toujours bien remplis. Cette fringale d’activités culturelles ou sportives se décline aussi l’été, et je fréquente le Festival d’Avignon et les ballets de Béjart, tout autant que les stages UCPA dans les Pyrénées ou les Alpes. A l’ÉNS même, nous bénéficions de la projection de films, nous disposons d’un piano et d’une bibliothèque bien fournie. La lecture a donc, elle aussi, une large place dans mes activités de loisirs et me permet d’élargir mes horizons littéraires. Rétrospectivement, je me perçois comme une éponge absorbant cette nourriture pour l’esprit qui, soudain, est à ma portée et à profusion…

Le corps n’est pas oublié pour autant, car la mode des jeunes femmes gantées, chapeautées et corsetées est passée depuis bien longtemps ! Pour les activités sportives nous avons un professeur de gymnastique, Mme Ruault, qui s’inspire de la devise de Juvenal, ‘mens sana in corpore sano’. Dans une salle de sport grande et lumineuse, elle nous fait travailler en musique avec ballons, cerceaux et massues (une sorte de gymnastique harmonique, la méthode Medau). Elle nous propose des cours à la piscine, nous initie au tennis. Elle nous vante les bienfaits de la douche froide matinale, du gant de crin, des graines de lin… même si, seule une poignée d’élèves adhère à ces pratiques. Un soir par semaine c’est la séance de danses folkloriques sous la direction d’une danseuse du ballet national de danses françaises crée par Jacques Douai et Thérèse Palau. Elle arrive accompagnée d’un accordéoniste, et tente de nous inculquer, entre autres, les pas subtils des danses bretonnes ou les figures de la bourrée auvergnate. Bien évidemment, si les choses se passent ainsi, c’est que notre directrice, Melle Cordier, appuie de telles initiatives. Elle est une femme éclairée, moderne et indépendante, ayant travaillé dans la recherche et exercé à l’étranger, une femme à l’esprit ouvert. Elle a sans doute servi de ‘modèle’, sans le savoir, à nombre d’entre nous.

La seconde année, je me porte volontaire pour l’organisation des conférences d’intérêt général à l’ÉNS et je m’applique à inviter des orateurs de qualité : Mme le Dr Boutet de Monvel, l’une des personnalités fondatrices du planning familial, qui vient nous parler de contraception alors que la plupart d’entre nous sommes encore bien ignorantes sur le sujet, le biologiste Jean Rostand qui nous entretient de ses recherches sur les mutations des grenouilles dans les étangs de Ville d’Avray, l’écrivain Albert Memmi qui nous parle entre autres de son livre ‘La statue de sel’, le physicien Alfred Kastler qui nous dévoile les mécanismes du pompage optique pour lequel il a reçu le prix Nobel de physique, etc… Toutes les personnalités contactées acceptent avec plaisir de venir parler aux Fontenaysiennes que nous sommes. Ce sont des moments passionnants dans la grande salle de spectacle de l’École.

C’est aussi cette année-là qu’un groupe d’élèves et professeurs de l’ÉNS s’embarque pour  un voyage en Egypte, fruit d’un échange avec des étudiantes égyptiennes qui avaient séjourné dans notre école l’année précédente. Nasser est alors au pouvoir en Egypte et le grand barrage d’Assouan est en construction. Le voyage s’effectue sur le bateau d’une compagnie maritime grecque, de Marseille à Alexandrie, avec escales au port du Pirée. C’est la magie de nuits sur le pont à plonger nos regards dans le cosmos, du passage du canal de Corinthe dont les bords nous semblent à portée de main, du temps vrai d’un déplacement lent qui permet de s’imprégner des ambiances, d’apprécier les perspectives et les lumières, de goûter les odeurs… Lors des escales au Pirée, nous nous échappons pour visiter l’Acropole, pour savourer un yaourt au miel, pour nous réjouir les oreilles d’un concert au théâtre antique avec David Oïstrakh au violon, excusez du peu !

Nous débarquons à Alexandrie, où nous restons quelques jours, puis nous rejoignons Le Caire en autobus pour une dizaine de jours avant d’entreprendre notre descente vers le grand sud. Notre groupe est encadré avec un guide officiel, l’objectif étant de nous montrer surtout l’Egypte moderne. Nous avons tout de même assez de temps libres qui nous permettent de découvrir à notre guise, musées, souks, mosquées, marchés… Mais nous visitons aussi des usines, des plantations de coton, des filatures, des écoles, etc., et bien sûr le gigantesque chantier du barrage d’Assouan, où l’on est en train d’installer les turbines. Cette dernière visite nous réserve une jolie surprise : sur le lac de retenue du barrage nous nous rendons en barque au temple de Philae, alors sous les eaux, et nous accostons sur les pierres de faîtage du toit. C’est une sensation rare que de cheminer sur le toit d’un temple immergé au milieu d’un lac!

Au retour d’Assouan, notre train passe par Karnak et Louqsor, mais il n’est pas prévu que nous nous y arrêtions… Pour certaines d’entre nous dans le groupe, il est inconcevable de traverser ce haut-lieu de l’histoire de l’humanité sans lui rendre l’hommage qu’il mérite… Et hop, nous descendons subrepticement du train à Louqsor après avoir averti nos compagnes moins hardies (mais pas le guide évidemment) que nous  rentrerons au Caire quelques jours plus tard. Ces journées de liberté dérobées sont magnifiques : Louqsor est alors, en 1967, un lieu peu touristique avec un seul hôtel. Nous louons des vélos, voguons en felouque au fil du Nil, visitons les tombes dans les vallées des rois et des reines, celles des nobles… et tout ceci dans la plus grande innocence et avec le plus pur émerveillement. Et puis, rassasiées de culture et de beauté, une nuit, nous reprenons sagement le train pour le Caire où, parait-il, notre guide nous attend chaque matin depuis plusieurs jours. Il est tellement soulagé de nous voir revenir, saines et sauves, qu’aucun reproche n’est formulé à voix haute. Sans doute n’en pense-t-il pas moins … Mais franchement, n’était-il pas de notre devoir de contrecarrer cette ‘omission’ que nous trouvions tout simplement  ‘impensable’? Je trouve là l’esprit un peu frondeur de jeunes femmes sensées, sur la voie de l’émancipation, et j’acquiesce une seconde fois à notre attitude d’alors.

L’atmosphère à l’ÉNS de Fontenay est plaisante, détendue, toute entière tournée vers les études et la culture. Et même si certaines pratiques nous semblent un peu désuètes, comme celle par exemple de devoir faire le mur lorsque nous rentrons après minuit, nous nous sentons bien, nous prenons de l’assurance dans nos vies de femmes, nous grandissons en indépendance et en réflexion. C’est aussi le moment où se construisent de solides amitiés qui ont perduré tout au long de nos vies. Il existe au sein de l’ÉNS, différents groupes politiques, mais peu de prosélytisme. Pour ma part, ayant été élevée au sein d’une famille militante, et en réaction peut-être, je me mets ‘en vacance’ de militantisme politique organisé.

Arrive la troisième année. C’est l’année scolaire 1967-1968, et c’est, pour ma promotion, celle du stage d’agrégation (que j’effectue au lycée Michelet à Vanves), mais également du diplôme d’études approfondies (DEA). Je choisis l’astrophysique, en partie la conséquence de fascinations adolescentes à la contemplation du ciel nocturne, mais surtout le résultat de mes vagabondages parmi les divers champs disciplinaires de la physique…

Sur ce, les événements de mai 68 font irruption, et bien que nous vivions dans notre nid douillet de l’ÉNS en bénéficiant de nombreux avantages, l’entrée de la police dans la Sorbonne et le matraquage des étudiants ne peuvent nous laisser indifférentes. Face au développement des événements, les Fontenaysiennes les moins aventureuses retournent ‘se ranger’ dans leur famille pour ‘être au calme’. Mais certaines d’entre nous éprouvent le besoin de manifester leur solidarité et s’engagent dans le mouvement. Nous voici embarquées dans les manifestations, les discussions passionnées dans le grand amphi de la Sorbonne ou la salle du théâtre de l’Odéon, les échanges impromptus avec tout un chacun dans les rues, en bref, dans le bouillonnement d’idées et d’espoirs qui caractérise cette période. Le laboratoire de recherche à Paris où se déroulent les cours du DEA est devenu, lui aussi, un lieu animé de discussions et d’échanges. Dans les cafés de la place Denfert-Rochereau, jusque tard dans la nuit, nous nous insurgeons contre les politiques qui bastonnent la jeunesse et voudraient la bâillonner, nous dénonçons les hiérarchies abusives au sein de l’université, nous imaginons d’autres rapports entre enseignants et élèves… Un brassage d’idées, d’utopies, mais avant tout une générosité que nous voudrions insuffler dans le milieu où nous évoluons. Pendant cette période mouvementée, je suis surtout à l’extérieur de l’ÉNS : les trajets à pied entre Fontenay et le centre de Paris me gardent en forme, car il n’y a plus ni trains, ni essence et le réservoir de mon ‘économe’ 2CV a été siphonné par un quidam qui sans doute en avait davantage besoin que moi …

La vague contestataire finit par atteindre notre ÉNS, satisfaisant certaines revendications de liberté : finie l’exclusion du genre masculin dans l’enceinte de l’École et donc supprimé le parloir, finie la porte fermée après minuit qui nous obligeait à faire le mur … Un peu d’air extérieur peut entrer dans l’École. Il est clair que le mode de vie à l’ÉNS de Fontenay avant mai 1968 était, sur ce plan, un peu anachronique, et que ses interdits ne collaient plus avec des mœurs en pleine mutation et des jeunes femmes majeures pour la plupart.

Après un tour du Mont Blanc sac à dos sur les sentiers, une activité qui aide à calmer l’esprit, je reviens pour ma quatrième année. Déterminée à faire de la recherche, j’ai choisi de préparer une thèse de troisième cycle en astrophysique. Mais se pose la question de l’agrégation, car c’est encore une quasi-obligation que de présenter le concours lorsqu’on est Fontenaysienne. La préparation a lieu à l’École même.

Je commence donc l’année en menant de front les deux cursus : thèse de IIIe cycle (qui doit être soutenue au bout d’une année) et préparation à l’agrégation. Je découvre assez vite que cela est difficile, non pas tant en raison de la charge de travail que ce double exercice implique, mais surtout par la différence d’état d’esprit entre travail de recherche et préparation à un concours de haut niveau. Je décide alors de ne pas me présenter à l’agrégation. Cela ne convient guère à la directrice, Melle Cordier. Elle me convoque dans son bureau à plusieurs reprises pour tenter d’infléchir ma décision. Je défends mon choix par le fait que l’agrégation, censée nous préparer à l’enseignement, n’a pas grand-chose à voir avec les démarches intellectuelles de la recherche. De son côté, Melle Cordier guidée par un excès de prudence, avance l’argument selon lequel ‘je n’aurai jamais de poste au CNRS’. Un argument qui s’est révélé parfaitement inexact. Mais cette fois je tiens bon et je ne me présente pas à l’agrégation. Et de fait, nous sommes au moins deux dans le même cas (une matheuse et une physicienne), toutes deux en astrophysique.  Nous présentons nos thèses de IIIe cycle en temps et heure, puis nous nous envolons pour les Etats-Unis, l’une sur la côte est et l’autre sur la côte ouest, afin de commencer une thèse d’Etat…

Et c’est ainsi que s’achève le parcours de mes quatre années à l’ÉNS de Fontenay-aux-Roses et que commence ma carrière dans la recherche. Cette École m’a apporté beaucoup, et plus encore… C’est comme si elle m’avait invitée à un festin de connaissance et de culture. Elle a orienté ma vie vers des horizons et des aventures intellectuelles bien au-delà de celles promises par les hasards de la naissance et l’a ancrée dans une activité de recherche qui m’a procuré les plus grands bonheurs. Elle a consolidée mes aspirations de femme qui assume pleinement sa vie.