La scolarité à l’ENS de Saint-Cloud d’un biologiste de la promotion 1943

Témoignage d’André Beaumont
Promotion 1943, Sciences, Saint-Cloud

Saint-Cloud Sciences promotion 1943 (hiver 1944-1945, devant le pavillon de Valois). De gauche à droite : Emilien Bénétrix, René Tournadre, Robert Croisot, Pierre Lefebvre, Lucien Gallier (en partie caché), Roger Montarnal (blouse blanche), Robert Michon, Robert Barjonnet, Pierre Auriacombe, Philippe Jacquemier (blouse blanche), André Beaumont, Emile Baudin, Marc Durand, Joseph Koch, Christian Christakis.

 

 

 

 

Ma promotion, comme les précédentes, est une petite promotion : quinze scientifiques, tous normaliens primaires titulaires du Brevet supérieur (à une exception près). Mais elle est privée de trois élèves qui, pour des raisons liées à l’occupation allemande, ne fréquenteront l’École qu’après la Libération.

L’École est située à l’entrée droite du Parc de Saint-Cloud, juste après la grille d’honneur. Elle se compose de deux bâtiments principaux, les pavillons de Valois et d’Artois (et leurs annexes) qui étaient les communs d’un château situé quelques dizaines de mètres au-delà de Valois, acheté en 1658 par Louis XIV pour son frère Philippe, duc d’Orléans, mais très agrandi et richement aménagé par celui-ci et ses successeurs (Marie-Antoinette et les deux Napoléon, Napoléon Ier et Napoléon III). Incendié pendant le siège de Paris en 1870, ses ruines sont rasées en 1892 (voir le Bulletin 2016, n°1, « Le château de Saint-Cloud », p. 29-35).

Depuis sa création en 1882, Saint-Cloud est l’« École Normale Supérieure de l’Enseignement primaire » formant en deux ans les professeurs et les Directeurs des Écoles normales d’Instituteurs et des EPS (Écoles Primaires Supérieures, ancêtres des collèges) et, en un an, les Inspecteurs Primaires. Mais une des premières mesures (loi du 18 septembre 1940) que prend Pétain après son arrivée au pouvoir est, pour des raisons politiques, la fermeture des Écoles normales d’Instituteurs et d’Institutrices et la suppression du Brevet supérieur. Les futurs instituteurs sont scolarisés dans les Lycées et passent le baccalauréat. Cette mesure retentit bien évidemment sur la mission de l’École. Un nouveau Directeur est nommé en 1942 : René Georgin, chef de cabinet du ministre de l’Éducation nationale Abel Bonnard. Ne pouvant cumuler ces deux fonctions, il délègue celle de directeur de l’École à un agrégé d’histoire, René Lanson. Par un décret du 13 janvier 1942 Saint-Cloud devient « École nationale préparatoire à l’enseignement dans les Collèges ». Les élèves préparent une licence en deux ans à la Sorbonne et une troisième année est consacrée à la préparation au CAEC (Certificat d’Aptitude à l’Enseignement dans les collèges), ancêtre du CAPES. Mais une transition sur deux ans entre l’ancien régime (en deux ans) et le nouveau (en trois ans) permet aux élèves des promotions 1942 et 1943 de bénéficier d’un choix entre ces deux scolarités.

Année scolaire 1943-1944

Lors de son allocution d’accueil, le Secrétaire général Henri Canac confirme ce choix et ajoute qu’une troisième option est possible avec une quatrième année facultative pour préparer l’agrégation conduisant à un enseignement dans les Lycées et un accès éventuel à l’Enseignement supérieur et à la recherche. Dans la promotion, les choix sont partagés. J’opte pour la scolarité en trois ans. avec possibilité d’une 4e année.

Cette option nous oblige à des déplacements quasi quotidiens vers la Sorbonne pour y suivre les cours et les travaux pratiques et, souvent, pour y déjeuner. Nous prenons ce repas dans des « foyers » pour étudiants. Deux ont notre préférence (pour leur moins mauvaise qualité !) : le Foyer catholique rue de Vaugirard, en face du jardin du Luxembourg et le Foyer franco-libanais à l’angle de la rue d’Ulm et de la rue Lhomond. Le trajet Saint-Cloud – Sorbonne et vice versa peut se faire selon deux itinéraires : soit par le métro, du Quartier latin à la Porte de Saint-Cloud, puis l’autobus jusqu’au pont de Saint-Cloud (le métro ne sera prolongé de la Porte au Pont de Saint-Cloud qu’en 1981), enfin la montée à pied de la rampe conduisant à l’École à l’entrée du Parc ; soit par le métro jusqu’au Pont de Sèvres, puis la traversée à pied du Parc jusqu’à l’École. Ce second itinéraire nous a été déconseillé par Henri Canac car il avait cruellement endeuillé notre École au printemps précédent. Le dimanche 4 avril 1943, lors du bombardement des usines Renault de l’île Seguin qui travaillent pour l’armée allemande, une bombe tombe sur la station de métro Pont de Sèvres, toute proche, faisant quatre-vingt victimes. S’y étaient donné rendez-vous pour une promenade dans le Parc, Jean Trocmé, élève de la promotion 1941 et son amie fontenaysienne. Le corps de Trocmé ne sera identifié que par quelques lambeaux de ses vêtements, celui de son amie ne sera jamais retrouvé.

Malgré le souvenir de ce drame horrible, j’emprunte quelquefois cet itinéraire pour avoir le plaisir de traverser le Parc de Saint-Cloud. Un après-midi de l’automne 1943, j’y croise un officier allemand qui m’interpelle et me demande ma carte d’identité, d’où je viens, où je vais et ce que je fais. Quand il apprend mon âge et que je suis étudiant, il explose devant l’injustice qui frappe les jeunes Allemands de mon âge contraints d’interrompre leurs études pour combattre le bolchevisme sur le front de l’est, alors que je peux poursuivre les miennes paisiblement. Il ne me laisse pas le temps de lui répondre – et d’ailleurs que lui aurais-je répondu ?- et, toujours aussi furieux, reprend son chemin après avoir jeté ma carte d’identité à terre. Un fait divers, sans suite, de l’occupation….

Les enseignements de la licence en Sorbonne (je prépare les deux certificats de zoologie et botanique) n’excluent pas des cours ou conférences et travaux pratiques à l’École, communs avec les élèves qui ont choisi l’ancien régime en deux ans. Je suis donc des travaux pratiques d’atelier (bois et fer), des séances d’éducation physique et de sport dans les jardins du Trocadéro au-dessus de Valois, des cours de professeurs de la Sorbonne : chimie organique par Charles Prévost qui fait son cours sans aucune note, zoologie par Marcel Prenant dont l’obésité le fait arriver tout essoufflé après avoir gravi à pied la rampe qui monte du pont de Saint-Cloud à l’École, géologie par Léon Lutaud qui milite activement pour le rattachement de la géographie physique à la géologie ; ses excursions (Bassin parisien, Morvan, Provence) sont remarquables et l’une d’elles m’a permis d’avoir à l’agrégation, une très bonne note à l’écrit de l’épreuve de géologie. Mais Lucien Plantefol nous oblige à suivre ses cours de botanique dans son laboratoire de la rue d’Ulm. Nous sommes aussi tenus d’assister à des conférences de physique d’Yves Rocard (le père de l’ancien premier ministre) et de Jockey, Inspecteur général de physique, de zoologie de Victor Regnier et de participer à des excursions botaniques de Marius Chadefaud, tous deux anciens cloutiers et auteurs de deux célèbres manuels destinés aux normaliens primaires.
Marcel Prenant a brusquement interrompu son cours fin janvier 1944, sans qu’il ait prévenu, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Renseignements pris auprès de son laboratoire, nous avons appris qu’il avait été arrêté par la Gestapo le 28 janvier, sans autre précision. Nous avons su beaucoup plus tard que, malgré son allure de grand-père tranquille, il était un membre très actif de la Résistance en tant que chef d’État major des FTP (Francs Tireurs et Partisans), chargé des relations avec les organisations gaullistes. Il a été déporté en juin au camp de Neuengamme (« un camp de la mort par le travail ») où il faillit mourir du typhus. Il sera libéré le 4 mai 1945, très affaibli.

En 1943-1944, nous sommes peu nombreux à l’École (une cinquantaine) et tous internes, logés au troisième étage de Valois, sous les toits. Je partage une chambre avec Pierre Auriacombe, naturaliste comme moi que je connais depuis Chaptal. Notre chambre, à l’arrière de Valois, ouvre sur le Trocadéro. Le ménage de nos chambres est fait par deux femmes – l’une grande et forte, l’autre petite et menue – que nous surnommons « Pléthore » et « Pénurie ».
Une de nos distractions est de grimper sur le toit de l’École (grâce à une gouttière particulièrement large située au ras des fenêtres) d’où nous avons une magnifique vue sur Paris. Nous sommes en temps de guerre et une extinction des lumières est effectuée à 22 heures par Henri Canac. Mais un matheux de la promotion précédente, Lucien Garde, particulièrement astucieux et bricoleur, qui occupe une chambre voisine de celle de la bonne du Directeur (les deux chambres sont dans le même couloir mais elles sont évidemment séparées par une porte qui ferme le couloir), avait réussi à pénétrer dans cette chambre inoccupée (le Directeur n’habitant pas ses appartements) et à brancher le circuit électrique de sa chambre sur celui de la chambre de bonne, non impliqué dans la coupure de lumière, de sorte qu’il pouvait bénéficier de celle-ci après son extinction par Canac. La nouvelle s’est vite répandue à l’étage et progressivement la plupart des chambres se sont branchées sur celle de Garde. Et à 22 heures, quand le pauvre H. Canac, qui n’était pas du tout scientifique, coupait le courant du troisième étage, il n’a jamais compris (ni cherché à comprendre) pourquoi la lumière y était rétablie dans les minutes qui suivaient.

La discipline à l’École est parfaitement libérale : une grande confiance du Secrétaire général vis-à-vis des élèves et vice versa est une caractéristique de Saint-Cloud. La différence est grande avec la discipline « de prison » vécue à Chaptal pendant les deux années de préparation et celle de Fontenay où les élèves doivent indiquer sur un cahier l’heure, le motif et le lieu de leurs sorties. A Saint-Cloud, la porte de Valois est ouverte jour et nuit et les sorties totalement libres. La seule manifestation de « surveillance» du Secrétaire général a lieu au réveil, quand il fait le tour des chambres des élèves, frappant à chaque porte et disant amicalement « Bonjour » pour s’assurer qu’ il n’y a pas d’absents.

Les distractions à l’École sont quasi-nulles. Il faut aller à Paris, mais nous sommes en période de guerre et occupés par les Allemands et il faut rentrer avant le couvre-feu. D’autre part nos moyens sont limités malgré le maigre pécule (cent francs par mois) que l’Économe nous distribue à la fin de chaque trimestre en tant que « boursiers d’études ». Le Directeur est d’une très grande discrétion. Il n’habite pas l’École et y vient rarement. Il sait certainement que, de par leur origine Écoles normales d’instituteurs, les élèves ne sont pas des suppôts du régime de Vichy qui l’a nommé. Cependant, il a quelques initiatives heureuses. Pendant l’hiver 1943-1944, il organise plusieurs dimanches des visites des principaux monuments et musées de Paris (Louvre, Palais du Luxembourg, Invalides, Montmartre, Sainte Chapelle…) commentées par des guides fort compétents. En outre il organise en février 1944 une soirée à la Comédie française où est jouée la célèbre pièce de Paul Claudel, Le soulier de satin. C’est pour nous l’occasion de voir et entendre des acteurs réputés à l’époque comme André Brunot, Aimé Clariond, Louis Seigner, Jean-Louis Barraud, Marie Bell et Mary Marquet. Le spectacle étant particulièrement long (il dure cinq heures avec trente-trois tableaux) le Directeur a affrété un bus pour nous ramener à Saint-Cloud après le dernier métro et avec une autorisation des autorités allemandes pour circuler après le couvre-feu. Nous organisons aussi avec les Fontenaysiennes de notre promotion des ballades les dimanches de printemps : Vaux de Cernay dans la vallée de Chevreuse, Mer de sable dans la forêt d’Ermenonville…

Le printemps 1944 est une période de nombreux bombardements de la région parisienne (centres ferroviaires, gares de triage, usines Renault…), qui préparent un débarquement tant attendu. La position de l’École sur la colline de Saint-Cloud dominant la ville de Paris et sa banlieue en fait un observatoire particulièrement exceptionnel. Le plus tragique de ces bombardements auquel nous ayons assisté est celui de la gare de triage de Noisy-le-Sec (banlieue Est) dans la nuit du 18 au 19 avril. Cette gare est d’une grande valeur stratégique pour les alliés car y transitent tous les trains en direction de l’Allemagne ou vice versa. Dans un cercle de feu fait d’innombrables fusées-parachutes larguées préalablement par un avion de reconnaissance au-dessus de la cible, cent quatre-vingts bombardiers anglais déversent trois mille bombes en une demi-heure. Mais le manque de précision des largages effectués à haute altitude pour éviter la DCA entraîne la destruction des trois quarts de la ville et la mort de près de cinq cents civils. Quatre ans plus tard, jeune assistant à la Sorbonne, au cours de la première séance de travaux pratiques du certificat de zoologie, je remarque une étudiante amputée d’une jambe. C’était une des miraculées de ce bombardement qui avait détruit sa famille, bombardement auquel j’avais assisté de l’École en tant que témoin passif…

L’année scolaire se termine par les examens de licence. Je passe l’écrit du certificat de Botanique le matin du 6 juin. Les nombreuses alertes, inhabituelles par leur fréquence, qui nous obligent à descendre chaque fois dans les caves de la Sorbonne, perturbent les épreuves et signifient quelque événement important. La rumeur du débarquement allié en Normandie, tant attendu, se répand et se confirme bien vite pour notre plus grand bonheur. Les examens se terminent la dernière semaine de juin. Mais à ce moment il n’y a plus de trains dans toute la région ouest, soit que l’aviation alliée ait bombardé les principaux centres ferroviaires, soit que la Résistance ait saboté les lignes les plus stratégiques. Il n’y a également plus de bus, les alliés ayant inondé la région ouest de tracts indiquant qu’ils détruiraient tout véhicule circulant sur les routes. Canac, toujours très attentif à la situation des élèves, a constaté que j’étais un des derniers à fréquenter encore l’École en cette fin juin. Aussi s’est-il renseigné sur les possibilités que j’avais pour regagner mon domicile familial à l’ouest de Chartres. Il n’a trouvé qu’un bus (le dernier me dit-il, étant donnés les risques encourus) que je pourrais prendre le lendemain matin et qui me rapprocherait de Chartres. Après quoi je devrais me « débrouiller ». Ce que je fis, avec un trajet de vingt-sept kilomètres à pied pour rejoindre mon village…

Année scolaire 1944-1945

La rentrée s’effectue dans des conditions très différentes de la précédente : nous sommes enfin libérés de l’occupation allemande ! L’École change de directeur (René Vettier, un littéraire de la promotion 1906, remplace le vichyssois René Lanson), de nom (par décret du 19 février 1945 elle devient « École normale supérieure préparatoire à l’enseignement du second degré ») et d’enseignement : l’option « ancien régime » disparaît et tous les élèves préparent une licence en Sorbonne et le CAEC, avec possibilité d’une quatrième année pour préparer l’agrégation. Je ne suis plus logé au troisième étage mais au premier, à l’angle sud de Valois, avec une vue exceptionnelle à la fois sur Paris à l’est et le Parc au sud. J’ai un nouveau coturne, Roger Montarnal, chimiste. Je m’inscris aux deux derniers certificats de la licence de Sciences naturelles : géologie et chimie générale (cette licence comportait trois certificats naturalistes et un non-naturaliste). Rien de particulier jusqu’en décembre 1944 où un événement important de la guerre allait perturber sérieusement ma scolarité.

Après la percée d’Avranches par le général Patton (31 juillet 1944), la libération de Paris (25 août), le front occidental se stabilise momentanément début décembre sur une ligne allant du nord de l’Alsace à Anvers. Mais le 16 décembre 1944, sur ordre de Hitler qui joue son va-tout, le maréchal von Rundstedt lance une contre-offensive éclair dans les Ardennes belges (région de Bastogne) sur un front de soixante-cinq kilomètres, visant à scinder les forces américaines des forces britanniques et canadiennes et d’éliminer ces dernières par un « nouveau Dunkerque». Les Américains, surpris, sont contraints de reculer et le 25 décembre la percée allemande atteint quatre-vingts kilomètres, à huit kilomètres de Dinant sur la Meuse. Mais les Allemands n’arrivent pas à s’emparer d’un important dépôt de carburant allié qui leur aurait permis de poursuivre leur avancée et ils doivent reculer devant l’offensive américaine, recul qui ne s’arrêtera qu’avec la capitulation du 8 mai. Cette percée allemande, bien que de courte durée, a semé la panique en France : « Les Allemands reviennent ! ». De Gaulle, réalisant que la France ne participe à la guerre que par deux armées de volontaires, l’armée Leclerc en Alsace et l’armée des anciens résistants FFI contre les « poches » atlantiques, décide de mobiliser une classe d’âge. C’est la classe 43 (c’est-à-dire les jeunes nés en 1923) qui est désignée et j’en fais partie. En période de paix, les étudiants bénéficient d’un sursis d’études. Mais en période de guerre le sursis ne s’applique pas. Je dois donc interrompre mes études et me rendre à l’ « appel à l’activité » du 6 mars. Nous sommes cinq de ma promotion dans ce cas. Trois sont appelés en province dans des lieux et des armes différents. Mais mon coturne Roger Montarnal et moi sommes appelés au même régiment du Génie basé à Saint-Denis dans la banlieue nord de Paris. Nous sommes incorporés le 7 mars. Étant affectés à une « Compagnie de Transmission », nous faisons tous les jours de très nombreuses dictées en morse : soit en transcrivant des messages codés en caractères morse, soit l’inverse, et ceci de plus en plus rapidement. En dehors de la banalité des occupations d’un jeune militaire, un événement inattendu auquel je devais participer m’a fortement troublé. Un soir du mois d’avril, l’adjudant de ma compagnie m’annonce que je suis consigné à la caserne. Je demande des explications et j’apprends que j’ai été désigné, en tant que bon tireur, pour faire partie d’un peloton d’exécution qui officie le lendemain matin au Mont Valérien. Cette époque est, en effet, celle des procès des « collaborateurs » dont certains sont condamnés à mort et fusillés. Cette désignation pour tuer un homme, quelle qu’en soit la justification, m’angoisse et je passe une nuit très agitée, sans réussir à résoudre le problème de mon attitude le lendemain. Mais le tirage au sort, au petit matin, avant le départ pour le Mont Valérien, qui désignera, parmi les vingt-quatre consignés de la veille, les douze tireurs du peloton, m’exclut de celui-ci.
Le 8 mai la guerre est terminée, du moins en Europe. Nos activités militaires sont considérablement réduites et une décision du 18 juillet rétablit le sursis des étudiants. Deux solutions nous sont offertes : soit achever ce service militaire qui est de deux ans, soit demander le sursis, reprendre les études et achever le service militaire après celles-ci. Je demande bien évidemment le sursis. Il est accepté (et je ne ferai jamais le complément de 18 mois). Le 23 août je suis placé en sursis d’incorporation et renvoyé dans mes foyers le 27.

Année scolaire 1945-1946

Je retrouve Saint-Cloud en octobre 1945. Je récupère la chambre de l’angle du premier étage de Valois que j’ai quittée en mars dernier, ainsi que mon coturne Roger Montarnal qui m’a accompagné à Saint-Denis et qui a aussi choisi le sursis. Je redouble donc les certificats de géologie et de chimie générale. Cette année universitaire se déroule sans problème particulier et je suis licencié ès sciences fin juin 1946. Je dois alors m’inscrire à un Diplôme d’Études supérieures, une initiation à la recherche dans un laboratoire, généralement universitaire, obligatoire pour s’inscrire à l’agrégation. J’hésite entre la la zoologie qui m’a toujours intéressé (le cours de Prenant en première année m’a confirmé dans cette idée) et la géologie mais finalement j’opte pour la zoologie. Je souhaite faire mon DES dans le labo de Marcel Prenant. Je le rencontre (il est à peine rétabli de sa déportation) et il accepte ma demande mais souhaite réfléchir au sujet de ce diplôme et ne me donnera sa réponse qu’à la rentrée d’octobre. Je suis donc en vacances et celles-ci seront exceptionnelles.

Je suis inscrit, comme les autres naturalistes de ma promotion, pour effectuer un stage de biologie marine que l’École nous offre en septembre dans le Laboratoire de Roscoff, stage incontournable pour la préparation à l’agrégation. Et j’avais prévu, avec mon coturne Roger Montarnal et quelques autres camarades de ma promotion, d’effectuer en août, avant le stage de Roscoff, un camping itinérant autour de la Bretagne. A ces deux projets s’en est ajouté un troisième, inattendu, et combien exceptionnel. En effet, le Ministère de l’Éducation nationale offrait aux élèves des quatre ENS (Ulm, Sèvres, Saint-Cloud, Fontenay) un stage en juillet dans le CREPS (Centre Régional d’Éducation Physique et Sportive) de Dinard. La seule condition pour y participer est d’avoir suivi régulièrement les cours d’Éducation physique de l’École dans l’année et je la remplis.

Le stage de Dinard est pour moi, qui ne connais la mer que par une unique sortie d’un dimanche à Trouville (la plage la plus proche de mon village natal) que mes parents m’avaient offerte alors que je n’avais pas encore dix ans, une découverte extraordinaire. Les garçons sont hébergés dans le Centre, un ancien hôtel où nous prenons nos repas, tandis que les filles habitent un petit bâtiment annexe proche du Centre. Au total (garçons et filles) nous devons être une quarantaine de normaliens. Chaque matin, le directeur du Centre nous sort du lit vers 7 heures pour le « Réveil matinal» qui consiste en un trajet au petit trot jusqu’à une plage (en prenant au passage les filles), un bain et le retour au Centre. Après quoi nous prenons le petit déjeuner. La journée se passe en de multiples activités physiques et à des matches de basket, volley, hand, entre nous ou en compétition avec d’autres stagiaires. Et les dimanches nous organisons des promenades ou des excursions en mer.
Ce stage fut une expérience très réussie et très appréciée des participants. D’autant plus que la mixité normaliens-normaliennes favorisa quelques unions durables (dont la mienne….).

Le camping autour de la Bretagne commence juste après la fin du stage de Dinard. Nous sommes cinq au départ. Étant donné nos moyens financiers limités, il se fait surtout à pied, éventuellement en car (généralement sur le toit car c’est moins cher). Nous couchons sous la tente mais, quand le mauvais temps ne le permet pas, nous utilisons des relations d’enseignants comme à Camaret dans l’École communale inoccupée en cette saison que nous a offerte fort gentiment l’instituteur. A Douarnenez, arrivés trempés sous une pluie battante, nous avons demandé l’hospitalité au directeur du collège qui était, par hasard, un ancien de Saint-Cloud. Il nous a offert le dîner et le dortoir de l’internat. Notre circuit se termine à Concarneau d’où je regagne Roscoff par un bus puis à pied.
Le stage de Roscoff n’est pas une distraction de vacances comme celui de Dinard, mais un mois de travail. Par sa situation en bord de mer, il est agréable grâce à ses promenades à marée basse dans les rochers à la recherche de divers animaux et algues ou dans l’estuaire envasé de la Penzé (petit fleuve du Léon) où nous enfonçons jusqu’à la ceinture pour attraper quelques Mollusques fouisseurs et ses excursions en mer avec le Plutéus (le bateau de la station) à la pêche de divers animaux marins. Des travaux pratiques ont lieu tous les jours. Nous sommes une quinzaine d’étudiants, tous de la Faculté des Sciences de Paris dont la station dépend.

Année scolaire 1946-1947

C’est l’année du CAEC, une solution de sécurité en cas d’échec à l’agrégation, et du Diplôme d’Études supérieures (DES). Comme prévu en fin de l’année scolaire précédente, je me présente début octobre au laboratoire de Marcel Prenant. Comme tous les directeurs de laboratoire ne peuvent pas diriger tous les diplômitifs1 qu’ils acceptent (nous sommes quatre cette année-là chez Prenant), ils les confient à des chercheurs confirmés en qui ils ont confiance. Prenant m’attribue à une chercheure qui travaille sur l’hémoglobine de certains Invertébrés. Grande est ma déception quand j’entends parler d’Invertébrés car j’avais choisi le labo Prenant pour y travailler sur les Vertébrés comme l’intitulé de son laboratoire semblait le préciser (« Laboratoire d’anatomie et histologie comparées des Vertébrés »). Il est trop tard pour faire marche arrière. Je suis donc présenté à ma responsable de DES, Madame Bloch-Raphaël. Je comprends rapidement, en remarquant un matricule tatoué sur son avant-bras gauche, qu’elle avait été déportée. J’ai appris plus tard qu’elle était juive et survivante d’Auschwitz dont son mari n’était pas revenu. Elle me donne comme matériel d’étude la Mouche Gastrophilus equi. Cette grosse mouche velue a la particularité de pondre ses œufs sur les poils bordant la bouche du cheval. Les larves, une fois écloses, provoquent un prurit qui incite le cheval à se lécher et à ingérer ainsi les larves. Elles se fixent à la muqueuse gastrique par une paire de crochets. Elles y restent quelque mois, se nourrissant du chyme gastrique. Puis elles se détachent et, entraînées par le flux intestinal, elles sont évacuées dans le crottin où elles se métamorphosent en mouches. Ces larves contiennent de l’hémoglobine qu’elles utilisent pour compléter leur respiration dans un milieu gastrique pauvre en oxygène. Mon problème est de savoir si cette hémoglobine larvaire est une hémoglobine propre à la larve et synthétisée par elle, ou de l’hémoglobine de l’hôte ingérée par la larve. Je me procure les larves aux abattoirs de Vaugirard spécialisés à l’époque dans l’abattage des chevaux. Malheureusement pour moi, Madame Bloch, qui n’est revenue d’Auschwitz que depuis un peu plus d’un an, est encore très affaiblie par sa déportation. Elle est souvent absente et s’occupe assez peu de mon DES. Je me débrouille comme je peux. Je dispose d’un matériel d’analyse assez vieillot (aucun renouvellement n’avait eu lieu pendant la guerre) et, malgré l’aide d’un laboratoire de l’armée, je ne peux différencier les courbes d’absorption de l’hémoglobine larvaire de celle du cheval, la faible différence entre les deux pouvant être due à la mauvaise précision des mesures. Mais un DES n’est pas une thèse et on ne demande pas de résoudre un problème, mais surtout de comprendre comment on peut le résoudre.

L’hiver 1946 a vu la renaissance du célèbre Bal de Saint-Cloud. Cette manifestation festive, interrompue pendant la guerre, a lieu dans les magnifiques salons du Rectorat de Paris, dans les bâtiments de la Sorbonne. Elle est présidée par Marcel-Edmond Naegelen (un littéraire de la promotion 1913), député socialiste du Bas-Rhin, récemment nommé Ministre de l’Éducation nationale dans le gouvernement Félix Gouin. C’est l’occasion d’une grande réunion, autour d’un buffet et d’un orchestre, des Cloutiers et des Fontenaysiennes.

L’année scolaire se termine sans que le travail de rédaction de mon DES soit achevé et je dois reporter la soutenance à la rentrée d’octobre. Le Ministère offre aux élèves des quatre ENS un second stage au CREPS de Dinard et j’y suis accepté. Fin juillet je suis informé par la direction de l’ENS de la rue d’Ulm que je suis admis à suivre la préparation à l’agrégation de Sciences naturelles en qualité d’auditeur libre durant l’année scolaire 1947-1948.

Année scolaire 1947-1948

Ce sera ma dernière année à Saint-Cloud. Elle sera marquée par cinq événements.

La soutenance de mon DES. Elle n’a lieu que début novembre 1947, sans aucun public, dans une petite salle de la Sorbonne. Le jury est composé de Marcel Prenant et de Robert Lévy, un professeur de physiologie de la rue d’Ulm. Ma directrice de DES, Madame Bloch n’y assiste pas. Ma soutenance est bonne et mon travail bien jugé par le jury.

Un nouvel intermède militaire. Novembre et décembre 1947 sont marqués par d’importants mouvements sociaux (en particulier par une grève dure des mineurs du Nord et du Pas de Calais) qui paralysent pendant plusieurs semaines une grande partie du pays. Inquiet de l’extension possible de ces mouvements, le gouvernement Robert Schumann décide, par une loi du 2 décembre, de « rappeler en activité » les appelés de mars 1945, c’est à dire les jeunes nés en 1923, mais seulement ceux nés au second semestre, dont je fais partie. Je suis paniqué à la perspective d’abandonner ma préparation à l’agrégation pour une durée inconnue, qui, si elle se prolongeait, pourrait compromettre mes chances de réussite. Je reçois une convocation de me rendre à l’«Unité Militaire de Secteur de Grigny» (dans la banlieue Est de Paris) le 8 décembre. Nous sommes moins d’une dizaine d’élèves de Saint-Cloud de ma promotion et de la suivante à être touchés par cette mesure, dont, comme toujours, mon coturne Roger Montarnal. Nous sommes «logés» dans une très grande bâtisse située dans un parc avec une pièce d’eau, que les voisins appellent le « château ». Mais cette construction de belle allure a été occupée par les Allemands et elle a été complètement pillée : elle est vide, sans portes ni fenêtres et sans chauffage. Nous occupons quelques pièces où de la paille a été prévue pour notre couchage. Les repas sont assurés par une « roulante » située dans une propriété voisine. Sans aucune instruction quant à notre « mission » nous n’avons guère d’autre occupation que des parcours en barque sur la pièce d’eau. Le 13 décembre, un accord étant intervenu entre le gouvernement et les grévistes, notre «mission» prend fin : un « congé provisoire sans solde » nous est notifié et nous pouvons « rejoindre nos foyers ».

Le coup de téléphone de Marcel Prenant. Un soir de février 1948, en rentrant de la préparation à l’agrégation de la rue d’Ulm, la concierge de l’École m’interpelle et me demande de rappeler le professeur Prenant qui désire me parler le plus tôt possible. Je le contacte le lendemain matin et il me demande de venir le voir pour me faire une proposition qui pourrait m’intéresser. Je n’ai aucune idée de la nature de cette proposition. Rendez-vous pris, Prenant m’annonce que le poste d’assistant de zoologie de son service étant devenu vacant, il me le propose (plus tard, il me confiera que mon statut d’élève de Saint-Cloud fut déterminant dans son choix). Quelle ne fut pas ma surprise ! J’avais préparé Saint-Cloud dans la perspective de devenir professeur du secondaire, mais je n’avais jamais envisagé de faire carrière dans le supérieur et de faire de la recherche. Je fais aussitôt remarquer à Prenant que je prépare l’agrégation qui est un concours difficile, nécessitant un gros travail, et qu’y ajouter la charge d’assistant risque de me conduire à l’échec. Mais Prenant balaie ma remarque d’un revers de main et m’assure que je suis parfaitement capable de gérer les deux tâches en même temps. Et quand je lui demande quand je devrais prendre mon service si j’acceptais, sa réponse me sidère : « Eh bien, dès la semaine prochaine, car vous devez remplacer le vacataire qui fait fonction d’assistant pendant la vacance du poste ». Je lui demande vingt-quatre heures de réflexion. Après avoir pesé le pour et le contre je demande son avis à mon coturne Roger Montarnal qui me conseille d’accepter le poste . Les possibilités de devenir assistant étant effectivement rares à l’époque, j’accepte finalement la proposition de Prenant. Et c’est ainsi que je suis nommé assistant en Sorbonne (donc fonctionnaire) alors que je suis encore élève boursier d’études à Saint-Cloud. Cette situation était-elle administrativement possible ? Ni Saint-Cloud, ni la Sorbonne n’ont réagi ni fait de réserves.

L’agrégation. Malgré le court intermède militaire de décembre et la charge d’assistant que j’ai acceptée, je ne suis pas pénalisé et je suis très bien classé après l’écrit. Mais je fais une mauvaise leçon de géologie à l’oral qui me fait perdre des places au classement final.

Le dernier stage d’éducation physique et sportive. Comme les deux années précédentes, l’École m’offre un nouveau stage dans un CREPS. Il termine ma scolarité à Saint-Cloud. Il a lieu en août 1948 à Strasbourg, pendant les Jeux Olympiques de Londres, les premiers de l’après-guerre. Un enseignant du CREPS y participe (dans une épreuve de course ?) et obtient une médaille (de bronze ?). C’est l’euphorie au CREPS. A son retour de Londres, la municipalité de Strasbourg et le CREPS organisent une grande manifestation d’accueil à laquelle je suis invité. Avec mon coturne Roger Montarnal, reçu aussi à l’agrégation (de physique-chimie), nous poursuivons nos vacances d’été par un camping itinérant en bicyclette en Alsace et dans les Vosges. Ce sera nos dernières vacances communes de célibataires. Toutefois, l’année suivante, alors que je ne suis plus élève de Saint-Cloud mais jeune assistant en Sorbonne, j’ai l’heureuse opportunité (grâce à une défection de dernière minute d’un élève de l’École, dont je suis obligeamment informé) de faire un ultime stage avec les élèves des quatre ENS au CREPS de Montpellier-Palavas. Ce fut toutefois le dernier : l’année suivante, en juillet, j’étais marié.

Quand j’ai terminé ma scolarité à l’école primaire de mon village natal en 1934, s’est posée la question de ce que j’allais faire ensuite. Bon élève, mes parents souhaitent que je continue des études qu’ils n’ont pas faites et que j’atteigne un niveau social que, petits commerçants, ils n’ont pas. Il y avait alors dans une petite commune rurale comme la mienne deux « personnalités » ayant fait des études et d’un certain niveau intellectuel : l’instituteur et le curé. Pas question que je sois curé, mais instituteur, oui. Je fais alors cinq années au Cours complémentaire du chef-lieu de canton et prépare le Brevet élémentaire et le concours d’entrée à l’École normale d’Instituteurs de Chartres. J’y suis admis en juin 1939 et très heureux de l’avenir qui s’ouvre à moi : être instituteur et enseigner. Je fais donc mes deux premières années d’École normale et passe les deux parties du Brevet supérieur La troisième année étant une année de stage qui ne m’intéresse guère, je questionne mon professeur de sciences naturelles qui m’estime beaucoup, sur ce que je pourrais faire à la place. Elle me fait découvrir un concours de bourse de quatrième année d’École normale permettant d’accéder au collège Chaptal, où une classe préparatoire conduit à un autre concours d’entrée à une grande École que je ne connais pas, l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud qui prépare au professorat. Et elle me conseille, me jugeant bon élève, de tenter ce concours de bourse. C’est par cette voie que j’ignorais que je suis devenu cloutier puis agrégé et universitaire.

Quand j’ai postulé à un poste de professeur de Faculté à Paris en 1959, la tradition était de rédiger une « Notice de Titres et Travaux » que l’on devait présenter aux Professeurs de la spécialité à l’occasion d’une visite de candidature préparant un premier vote par l’Assemblée de Faculté réunissant tous ces Professeurs. Puis une seconde visite était destinée aux Professeurs des autres spécialités, préalable à un vote, définitif, du Conseil de Faculté réunissant tous les Professeurs de la Faculté. Et, quand un de ces Professeurs, qui ne me connaissait pas, mais avait l’obligeance de me recevoir, et, consultant ma Notice, me lançait : « Ah! vous avez fait Saint-Cloud ! » je sortais confiant de cette visite, pratiquement assuré de son vote.
Je dois énormément à cette École pour ma carrière et mon accès à l’Enseignement supérieur. Une grande reconnaissance et un grand merci à Saint-Cloud.

André BEAUMONT, 18 mars 2018

1.Un diplômitif préparait un diplôme d’études supérieures (note des éditrices).