L’ENS de Fontenay-aux-Roses de 1973 à 1977

Témoignage d’Ingrid Orfali
Promotion 1973, Lettres, Fontenay-aux-Roses

Le dîner de Noël de 1973 fut mémorable. Les deux directrices, Mesdames Cordier et Bonnamour étaient présentes car nous étions en période de transition de l’une vers l’autre. Des bougies remplaçaient la lumière clinique du réfectoire. Escargots à l’ail au menu. Atmosphère civilisée.

Le 22 août 1974 : naufrage à vingt-six miles marins de La Rochelle (appareil photo au fond de l’Atlantique) suivi d’un retour précipité vers l’École. Étonnée de découvrir que je n’étais pas seule. Les cuisines étaient fermées. Il n’y avait pas de douche. Malgré l’éclairage faible du sous-sol, les grands bacs de la buanderie servaient de baignoire-sabot à tout un monde discret qui savait survivre et « bosser ». Dans ce silence idéal, beaucoup de Fontenaysiennes préparaient l’agrégation avec des semaines d’avance.

Novembre 1974 : je proposais une exposition « Le jardin de Madame la Directrice ». Musique : Claude Baillif. Photographies prises dans le jardin de l’École et à Port-Royal-des Champs. Un cahier – que j’ai appelé non sans ironie Éloges – regroupait les commentaires des visiteurs, des camarades, des sévriennes, des chimistes de l’ENSET et en particulier des cloutiers (très généreux ceux-là). Ils souhaitaient un livre sur le sujet.

Fontenay fut l’occasion de ressentir une liberté qui existe rarement dans le monde réel, l’occasion d’écrire en dehors des programmes. Digressions, un texte « dérive », ponctué par mes photos fut ma maîtrise. Fiction érogène à partir de Klossowski encore un texte – moins libre cette fois mais toujours accompagné de photos, celles de Pierre Zucca sur les thèmes de Klossowski – fut ma thèse. Julia Kristeva fut présidente du jury à Paris-VII et elle fut également opponent lors de la soutenance à Lund en Suède.

A l’École, les commentaires sur la vie artistique à Paris suscitaient bien des passions. Le théâtre de Bob Wilson, Le Casanova de Fellini, Aguirre la colère de Dieu et L’Énigme de Kaspar Hauser de Herzog… pour ne citer que quelques événements. Parmi les cours, celui de Deleuze était brillant. Todorov ? quelque peu monotone. Jean-Claude Milner sur l’anneau de Mœbius planait à quelques années-lumière au-dessus de ma sphère habituelle. Au Collège de France, Roland Barthes proposa « l’enthousiasme » à qui souhaitait en parler. C’était un Barthes fatigué qui semblait, à ce moment de sa vie manquer justement d’enthousiasme.

Une galerie de portraits est chose délicate ! Je me souviens de Dominique Lagrost, angliciste débordante d’énergie, parlant parfaitement l’anglais sans avoir bénéficié d’une vie antérieure dans un contexte anglophone ; Chantal Bolotte, philosophe ; Sylvie Sabouret dont l’entourage (les sœurs triplées Belize de la khâgne du Lycée Fénelon) jouait Chopin à ravir ; Dominique Grall ou le partage des frais d’essence pour revenir en Provence. Dans le clan Lettres modernes : Marie-Odile Guiot ; Monique Goulette ; Françoise Stutzmann (qui passa une année à Florence, tableaux obligent…) ; Christine de Buzon qui m’emmena à une réunion esthético-féministe quelque part dans Paris où tous les tableaux exposés étaient de taille grandiose, peints en gris sombre et noir.

Quarante-cinq ans ont passé. J’espère que les visages entrevus sont toujours pleins de vie.

Le contexte des années soixante-dix et la proximité de Paris firent de l’école un centre dynamique bien placé. Littéraires, linguistes et philosophes se trouvaient aux premières loges pour tirer profit de l’effervescence intellectuelle des grands professeurs de l’époque. La semaine était trop courte pour pouvoir suivre tous les cours intéressants.

Pour ma part, ce temps à l’école a été celui où l’entraînement pour y arriver (la formation quelque peu rigide des classes préparatoires) a finalement éclaté. Il était désormais possible de penser en dehors de la notion de texte. L’image avait aussi droit de cité. La sémiologie existait comme sujet universitaire. Je ne savais pas que j’allais sérieusement bifurquer vers la production d’images (ou sémiologie appliquée).

En définitive, et la discipline « prépa » et les penseurs à la carte dans Paris et les discussions libres à l’école ont jeté les bases de ma façon de suggérer une idée esthétique (qu’elle soit bidimensionnelle ou tridimensionnelle). La formation a certainement aidé.

Ingrid ORFALI (1973 L FT), avril 2018