Saint-Cloud, une École mythique

Témoignage en 2017 de Pierre Dargelos
Promotion 1967, Inspecteur, Saint-Cloud

Pierre Dargelos, né en mars 1937, a enseigné à l’école élémentaire en France et au collège en France et au Cambodge. Il évoque ici son année de stage à Saint-Cloud dans la promotion des élèves-inspecteurs de 1967-1968. En tant qu’inspecteur de l’éducation nationale, il a assuré des fonctions de conseiller culturel (Guinée Conakry), de conseiller technique auprès du Ministre de l’éducation nationale de Haute-Volta puis du Congo, de formateur et d’expert. Il a aussi effectué des missions pour le Ministère de la coopération (Djibouti, Guinée, Mauritanie, Portugal, Seychelles, Gabon, Madagascar), au Québec avec l’Agence pour la coopération culturelle et technique, en Arabie Saoudite et en Roumanie pour l’association ABIR/abcd. Outre des publications pédagogiques (deux manuels, un essai, un album pour enfants, des articles), P. Dargelos a fait paraître une petite quinzaine de recueils de ses poèmes et il a participé au « Printemps des poètes ». C. de Buzon (71 L FT)

« C’est un quelqu’un ! Il sort de Saint-Cloud », disait parfois mon père, en prenant un air inspiré que je ne lui connaissais guère. Sauf quand il évoquait un certain Théodore, grand-oncle et colonel qui, je l’appris beaucoup plus tard, avait servi, en 14-18, au Cabinet, je crois, de Joseph Gallieni. Il s’agissait, dans les deux cas, d’évoquer ceux qui « avaient de la tronche », pour lesquels, par conséquent, on avait de l’admiration, du respect. J’avais une dizaine d’années, j’écoutais ces propos où je percevais une déférence évidente à l’endroit de ces personnages de légende qui vivaient dans un monde auquel nous n’appartenions pas. Je n’entendis jamais parler d’une rue d’Ulm, ni d’un Saint-Cyr, ni d’une quelconque grande école. La mienne, bien réelle, maternelle puis primaire, était celle de la commune. Les autres n’avaient pas d’existence dans mon cercle de vie, sauf ce mystérieux Saint-Cloud, lieu d’où sortaient des êtres hors du commun, qualifiés de « tronchus ».

Pierre Dargelos – Photo Céline Dargelos

Le tout-venant des jours, juste après la seconde guerre mondiale, était fait, pour ce qui nous concernait, d’une recherche permanente de travaux et de maigre épargne qui permettaient, de mois en mois, de joindre les deux bouts. De ce fait, il était inimaginable d’envisager de se soustraire à l’obligation vitale de se consacrer uniquement à la vie simplement quotidienne et de se donner des loisirs. On imagine aisément que la distance prise, par le biais d’une activité récréative, non-utile, était de l’ordre de l’utopie. Sauf la colonie de vacances, le rêve d’être, un jour, international de basket, la fréquentation du centre aéré, gratuits. Quant aux paroles échangées, elles disaient nos soucis ménagers et n’avaient rien à voir avec l’usage d’un métalangage, dont on usait, de temps à autre, dans les milieux plus fortunés. Il était simplement méritoire de s’emparer du langage scolaire, au fur et à mesure qu’on progressait du CP vers le CM2, sans redoubler, sinon le problème devenait grave et la honte pointait. A cet égard, j’ai souvenir qu’un double échec au BEPC1, quand bien même on avait dit à mes parents qu’il s’agissait d’un accident, m’avait valu ce mot terrifiant de mon père : « De toute façon, tu en sais assez pour aller garder les vaches ». Ce jugement m’interdisait tout espoir de devenir une manière de Théodore, ou d’atteindre le minimum indispensable pour mériter le qualificatif de « tronchu ». Il m’atteignit, bien entendu, comme un violent coup de fouet. Il me resta, comme prévu, la honte.
C’est ainsi que, petit à petit, comme le savent les psychologues de l’enfance, la plupart des gamins de familles peu fortunées intègrent cette évidence qu’ils ne seront jamais que ce pourquoi ils sont destinés. Et ce, en dépit de dispositifs périscolaires mis en place et d’une école bien intentionnée, mais qui parvient, au mieux, à résorber quelques conditionnements sociologiques qui perdurent, alors qu’elle devait être « libératrice ».
En définitive, je fus, un jour, bénéficiaire de bourses « départementale » et « nationale », sans que j’aie jamais su laquelle des deux avait pu déclencher l’octroi de l’autre. Je suivis le chemin du collège d’Aiguillon, en Lot-et-Garonne, pour être enfin reçu, du premier coup cette fois, à l’examen du premier Bac moderne, ce qui m’ouvrit la porte du lycée Bernard-Palissy d’Agen et la classe de terminale, en Philo. Je m’éloignai d’un professeur de Lettres, Monsieur Gayrard, qui devint professeur à l’université, inoubliable, car diffuseur de résilience, chrétien souriant et plus ou moins trotskiste non-violent, pour découvrir le professeur de philosophie, Morère, nourri d’Auguste Comte et de Merleau-Ponty. On comprend ce que peuvent représenter ces proximités éclectiques, entre la rivière du Lot et la Garonne, quand on arrive d’une campagne encore bocagère, qui engendra un Michel Serres et qui pratique le rugby. Tout se déroula merveilleusement, en internat, au point que Monsieur Morère me conseilla vivement de rejoindre, le Bac passé, la brique rose de Toulouse, afin de préparer Saint-Cloud.

Une lointaine réalité

Ainsi cette mythique Grande École prenait forme, sans que pour autant je comprenne ce que pouvaient bien signifier la « prépa », une « khâgne », une « hypokhâgne », jargon exotique pour les oreilles d’un villageois de dix-sept ans, dont les parents, de langue d’oc, avaient appris la langue française à l’école. Et comme il fallait, le plus vite possible, ainsi que l’avaient fait frères et sœurs, gagner sa vie, je devins « pion » et étudiant intermittent en Lettres, dans la ville cathare. Saint-Cloud, si proche, déjà s’éloignait !

Je tairai qui se passa par la suite, entre 1955 et 1967, sauf pour signaler que le « pion » devint surveillant d’externat, instituteur, professeur d’enseignement général, syndicaliste, basketteur, gestionnaire de la cantine scolaire, moniteur de colonie de vacances, défenseur d’une École laïque menacée, assumant de multiples fonctions, ainsi que le faisait cette kyrielle d’instituteurs et institutrices qui implantèrent l’école publique partout. Cette rapide évocation ne me paraît pas inutile, ne serait-ce que pour donner à voir ce que fut le rôle quotidien de ces acteurs dispersés qui n’avaient guère le loisir de poursuivre des études et qui exécutèrent, loin des villes, les tâches des soutiers.
Il arrive qu’un tel régime fatigue, décourage, parfois désespère et conduise à prendre le large. Je me retrouvai donc au Cambodge, pour y enseigner la langue française, passer Propédeutique, participer à un stage du CRÉDIF, grâce au couple Dabène, réussir l’examen probatoire qui, pendant cinq années, permettait de se présenter au CAIP2. Les notes obtenues me valurent de recevoir un courrier de l’ENS de Saint-Cloud qui me proposait une place dans la promotion à venir. Ainsi, en Asie du sud-est, je trouvai pour de bon le portail de l’École : j’allais être « cloutier », avec une sérieuse chance de poursuivre une formation universitaire.

Un élève-inspecteur de Saint-Cloud, logé à Nanterre

Plusieurs anciens ont su transmettre, pour les croiser, les souvenirs de leur Saint-Cloud. Je ne saurai mieux faire. Pourtant, celui des élèves-inspecteurs de la promotion 1967-1968 fut très particulier. On devine pourquoi.
Une minorité loge « en ville » et le gros des stagiaires est installé dans un bâtiment de l’Université de Nanterre, au rez-de-chaussée. Mine de rien, à leur insu, ils sont un peu suspectés, aux yeux de quelques étudiants, d’être là, surveillants adultes, pour canaliser le passage de ceux qui, pour l’instant, sont simplement furieux d’être empêchés d’aller rendre visite « aux filles », à l’étage au-dessus. Telle est la première amorce visible d’une contestation qui deviendra ce que l’on sait, avec le « mouvement du 22 mars ». Tel est le lieu de la villégiature des élèves-inspecteurs qui, heureusement pour le calme nécessaire à l’étude, partent, chaque matin, afin de rejoindre l’École, les cours, les conférences. Alternance imprévue, curieuse et vivifiante, du « vécu » bouillonnant de Nanterre « La Folie » et de la sérénité du château.
Monsieur Canac communique, comme il se doit, après l’accueil, les recommandations d’usage. Je confirme, ce que tel autre collègue d’une promotion plus ancienne avait déjà déclaré, qu’il insiste sur l’obligation, dans l’hypothèse de galipettes récréatives, de passer le pont. Monsieur Melet prend en charge l’organisation de l’ensemble de la formation et l’emploi du temps qui prévoit séquences de cours, séminaires, débats, venues d’intervenants extérieurs, visites de classes, sous la houlette, chaque lundi, d’inspecteurs de la région.
A ce propos, je dois dire le grand intérêt de ces « apprentissages » du lundi. Ils débouchaient sur la comparaison des notes que nous aurions attribuées à l’enseignant(e) observé(e). Elles allaient de 7 à 13 sur 20, avec les justifications ! Nous apprenions, de ce fait, qu’il convient d’être modestes, qu’une inspection, pour être « bonne », exige la qualité du regard porté sur l’enseignant(e) et sa classe, la pertinence d’observations et de conseils précis qui doivent suivre, l’absolue nécessité de ne quitter chaque « inspecté(e) » que rasséréné(e), certain(e) de trouver aide et assistance, y compris en cas de difficultés avec un environnement, qui se fait parfois menaçant.
Robert Melet intervient de temps à autre, mais l’essentiel des contenus est transmis par Louis Porcher, Lallez, Pocztar, Bianchéri, Raymond Toraille, l’équipe du CRÉDIF, quelques inspecteurs généraux et des intervenants occasionnels. Il nous est très vivement recommandé de ne pas ignorer ce que Paris offre de possibilités culturelles, de lire un maximum d’ouvrages, la mémoire informatique n’existant guère, d’approfondir nos connaissances en sociologie de l’éducation, psycholinguistique, philosophie, histoire des institutions éducatives, de tout ce qui constitue le terreau nourricier de l’école, dans le temps et l’espace. La charge est lourde si l’on veut découvrir Rousseau, Pestalozzi, Coménius, Dewey, Durkheim, Decroly, Alain, Tolstoï, Buisson, Kergomard, Wallon, Makarenko, Condorcet, Montessori, Piaget, Claparède, Ferrière, sans oublier Illich, Freinet, Ferrer et Neill, et j’en oublie de ces êtres dont les œuvres nourrissent la réflexion pédagogique nécessaire à la compréhension du phénomène éducatif et à la pratique de notre métier. Cela signifie clairement qu’il y a volonté de nous aider à construire une culture dont on peut se demander si la nouvelle formation, dans le grand ensemble actuel de Poitiers3 où les corps d’inspections voisinent avec les directions d’établissement, est en mesure de la proposer. Car il est toujours à craindre que, pour des raisons d’efficacité immédiate et d’économie de moyens, on cible la formation sur la maîtrise des outils de gestion et d’évaluation du système, quitte à faire l’économie d’une culture qui devient accessoire. Dans ce cas, on court le risque de laisser dériver une « pédagogie » qui se délite, ainsi que l’école d’aujourd’hui, et de sombrer sous le fatras des pédagogismes abscons, savants et « tendances », qui risquent d’être propos de Diafoirus. Et il n’est pas exclu de penser qu’un usage intensif de ce que véhiculent les « sciences de l’éducation », avec l’oubli de ce que peut apporter la maîtrise des didactiques des disciplines, soient partiellement responsables des problèmes que nous connaissons. Il est probable que la meilleure voie du succès serait le couplage d’un examen professionnel (CAP, CAPES, CAPET, etc.) et d’une formation dans les domaines de ces « sciences ». Mais je peux me tromper. En attendant, nous observons les maigres « performances » scolaires que mesure PISA, en dépit de la venue de nouveaux professeurs d’école, de plus en plus « savants » et de moins en moins compétents. C’est ce qu’ils déclarent, en toute franchise, lorsqu’ils se retrouvent en classe avec des savoirs théoriques qui n’éclairent guère le champ des actes de leur métier.

Hors les cours, le groupe logé à Nanterre s’organise et chacun rend compte, à son tour, du contenu des livres lus, ce qui permet d’augmenter le volume des connaissances et d’entraîner à la prise de parole. Le même groupe a cette chance, par ailleurs, de vivre avec des stagiaires africains dont nous ne savons pas exactement s’ils seront candidats au concours, mais qui nous permettent de découvrir les problèmes de leur continent, d’autant qu’ils viennent de pays différents. J’ai souvenir de ceux de Haute-Volta : Ali Lankouandé (physicien, responsable du syndicat des professeurs du secondaire de son pays, qui deviendra, par la suite, Ministre), Henri Guissou (historien, futur secrétaire général du Ministère de l’Education), Ibrahim Sanogo (philosophe, qui deviendra directeur de l’Enseignement secondaire). Plusieurs autres vivent à Paris, venant du Sénégal et du Togo.
J’ai plaisir à rappeler cette cohabitation avec des cadres éducatifs africains, représentant divers pays, au moment où l’Afrique cherchait à construire une unité respectueuse des spécificités nationales. Elle représentait une belle opportunité d’accompagner l’avenir des uns et des autres. La fermeture de Saint-Cloud brisa cette chance, que Saint-Cyr sut conserver, dans le domaine militaire.
Pour ce qui me concerne, notre amitié me permit de servir en Haute-Volta, en Côte d’Ivoire, au Congo, outre plusieurs missions, notamment à Madagascar, en Guinée, en Mauritanie, au Togo, etc. Mais il aurait été beaucoup plus important de maintenir et développer ces relations institutionnelles de travail et d’échanges que Saint-Cloud permettait. Ma colère, face à une telle cécité et à de tels abandons, demeure.

Pour en revenir à 1968, comment faire l’économie d’un rappel de ce qui fait trembler, avec Paris, Saint-Cloud, Nanterre et le pays ? Pendant quelques semaines, Saint-Cloud est perturbé. Les évènements du mois de mai provoquent quelques reports de cours, l’autorisation exceptionnelle de se présenter, avant les vacances, au concours du CAIP, alors qu’on aurait dû attendre, selon la tradition, la session de l’année suivante. Avec l’accord de la direction, parfois sollicitée, j’accepte volontiers de participer, ici et là, à des panels, des prises de paroles, des sortes de débats dont le nombre se multiplie, produits spontanés de fièvres récurrentes, de l’étrange séisme que l’on sait. Ce faisant, je découvre la multitude des maquis idéologiques qui fleurissent : maoïstes qui entendent bien damer le pion aux staliniens, « spontanéistes » qui se méfient, ou s’allient, allez savoir, avec des « katangais », à l’heure où il est « Interdit d’interdire », où les CRS sont qualifiés de SS, où l’on trouve « Sous les pavés, la plage », où l’Odéon, tonitruant, fait écho à La Sorbonne, où l’on espère, sur les boulevards, l’appui musclé des « ouvriers de Flins » et de Renault, où les uns cherchent en sourdine, voire en catimini, la sortie « partisane » de la crise, alors que d’autres, avec Rocard et Mendès-France, sur la verdure du stade Charléty, tentent de donner forme à ce magma, pour un avenir plus fertile. En un mot, je vois, d’assez près, ce que De Gaulle qualifie de « chienlit », qui est, dans mon souvenir, une immense émotion, et la confirmation, comme au temps du surréalisme, qu’un printemps poétique peut faire éclore de multiples bourgeons d’infantilismes politiques. Mais c’est une autre affaire.

A la fin des fins, on passa le CAIP. Tels y récoltèrent le tout, tels simplement l’écrit, tels autres rien du tout.
Le pays vota, à l’automne, pour une majorité d’apaisement et de soins.

Je quittai Saint-Cloud pour retrouver mon Aquitaine bocagère, quelques tilleuls, le pré, le buis, avec l’espoir d’aller au Sénégal, ou en Haute-Volta pour retrouver les amis stagiaires d’Afrique. Ce qui fut fait, avec, en sus et par correspondance, une licence, une maîtrise en sciences de l’éducation, un début de DESS, à Bordeaux, puis à Caen. L’École, d’une certaine manière, survivait. Je l’avais trouvée au Cambodge, elle allait m’accompagner, pour la durée de ma carrière de nomade, en Afrique, en circonscription métropolitaine dont celle de Calvi, à Tahiti où, depuis ma retraite, j’inventorie quelques chemins de corail et de sable, conduisant, qu’on le veuille ou non, à la mer.

Pierre DARGELOS (67 I SC), décembre 2017

(1) Au brevet d’études du premier cycle du second degré (1947-1985), a succédé le brevet des collèges (Note des éditrices)

(2) Certificat d’aptitude à l’inspection primaire (Note des éditrices)

(3) L’École supérieure de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESENESR) est un service à compétence nationale, fondé par arrêté du 24/8/2011 qui a notamment « pour mission de concevoir, d’animer et de mettre en oeuvre la formation des cadres pédagogiques et administratifs de l’enseignement scolaire » (http://www.esen.education.fr/).
L’École fait partie d’un pôle de formation et de recherche du site du Futuroscope (Note des éditrices)